Le 8 décembre 1980, Yoko Ono voit sa vie basculer avec l’assassinat de John Lennon. À travers une biographie poignante signée David Sheff, elle se dévoile entre douleur, résilience et art.
Le 8 décembre 1980, à 22h50, devant l’entrée du Dakota Building, la vie s’est arrêtée pour des millions de fans à travers le monde. Mais pour Yoko Ono, elle s’est brisée en éclats. Ce soir-là, John Lennon, son mari, l’homme qu’elle avait aimé au-delà de tout, tombait sous les balles de Mark David Chapman. Quarante-quatre ans plus tard, l’écrivain et journaliste David Sheff — proche du couple depuis les dernières années de l’ex-Beatle — revient sur ce moment d’une douleur indicible dans une biographie poignante simplement intitulée Yoko, publiée par Simon & Schuster ce 25 mars.
À travers cette œuvre intime, construite à partir d’entretiens inédits avec Yoko elle-même, mais aussi son entourage proche, sa famille et ses collaborateurs, Sheff explore non seulement les racines artistiques et spirituelles de l’artiste nippo-américaine, mais il revient également, avec une minutie bouleversante, sur cette nuit tragique où tout a vacillé.
Sommaire
- Le silence après les coups de feu
- Le déni, puis l’effondrement
- Retour au Dakota : le poids du silence
- L’intimité dévoilée d’une femme souvent incomprise
- Une résilience construite dans la douleur
- David Sheff, témoin privilégié
- Une mémoire vivante
Le silence après les coups de feu
Le 8 décembre 1980 aurait pu être une journée comme une autre. John Lennon et Yoko Ono venaient tout juste de rentrer au Dakota, leur résidence new-yorkaise sur Central Park West, après une journée de travail consacrée à la promotion de Double Fantasy, leur dernier album commun. Quelques heures auparavant, John avait signé un autographe pour son futur meurtrier, qui l’attendait patiemment, disque à la main. À 22h50, alors que le couple rentre chez lui, cinq balles sont tirées. John Lennon s’effondre.
Le vacarme soudain, les cris, puis les sirènes. En quelques instants, la vie bascule dans l’absurde. John est évacué en urgence à l’hôpital Roosevelt. La police ne prend même pas la peine d’attendre une ambulance : chaque seconde compte. Yoko, elle, suit dans une seconde voiture de police. À l’hôpital, elle est conduite dans une pièce isolée. Elle attend. Immobile. Figée.
David Geffen, ami intime et figure influente de l’industrie musicale, la rejoint en hâte. Il la retrouve dans un état de stupeur glacée. « Elle était pétrifiée, c’était terrifiant », se souvient-il.
Le déni, puis l’effondrement
Un médecin entre finalement. Le temps s’est arrêté, mais les mots, eux, tombent comme des lames. « S’il vous plaît, dites-moi qu’il va bien », supplie Yoko. Le médecin esquive : « Je ne peux pas vous dire cela. » Alors elle hurle : « Ce n’est pas vrai ! Vous mentez ! Ce n’est pas possible ! Je ne vous crois pas ! »
Le réel s’impose pourtant dans toute sa brutalité lorsqu’une infirmière lui tend l’alliance de John. Ce petit anneau d’or, lourd désormais d’un adieu. Yoko fond en larmes. Elle pleure, puis elle pleure plus fort encore, songeant à leur fils, Sean, âgé de cinq ans à peine. Un autre éclair : et si la télévision avait déjà annoncé la mort de John ? Et si Sean, réveillé, était tombé sur la nouvelle ? Elle demande alors, dans un sanglot, qu’on retarde l’annonce publique du décès. Elle veut, elle doit, être celle qui lui dira.
Retour au Dakota : le poids du silence
Escortée par Geffen, elle rentre au Dakota. On l’emmène discrètement par l’ascenseur de service, jusqu’à l’étage privé du couple. Là, le majordome Richard De Palma, la nourrice de Sean et la femme de ménage sont présents, suspendus à l’attente. Heureusement, l’enfant dort encore.
Yoko, brisée, parle à peine. Elle demande à Geffen et De Palma de prévenir Julian Lennon, le fils aîné de John, la tante Mimi, celle qui l’a élevé à Liverpool, et les autres Beatles. Puis elle s’isole. Dans le silence de sa chambre, elle affronte seule le chaos.
L’intimité dévoilée d’une femme souvent incomprise
Ce moment d’une intensité tragique est au cœur de Yoko, mais il n’est que l’un des nombreux tableaux dressés par David Sheff dans cette biographie foisonnante. L’auteur retrace avec empathie et précision le parcours hors du commun de Yoko Ono : de son enfance dans une famille aristocratique japonaise aux bombardements de Tokyo, de ses années d’errance artistique dans le New York underground à sa reconnaissance internationale comme pionnière de l’art conceptuel.
Elle a longtemps été la cible de critiques injustes, notamment de la part de certains fans des Beatles qui lui ont attribué, à tort, la responsabilité de la dissolution du groupe. Cette légende noire, qu’elle traîne comme un fardeau, est ici déconstruite avec subtilité. Sheff rappelle que les tensions internes entre Lennon, McCartney, Harrison et Starr étaient déjà bien ancrées avant même que Yoko n’entre dans la vie de John.
Au contraire, c’est une femme d’une rare profondeur intellectuelle, exigeante, radicale, mais aussi vulnérable, que l’on découvre dans ces pages. Leur relation, fusionnelle, obsessionnelle même, a été un catalyseur de création autant qu’un refuge. Ensemble, ils ont tenté de réinventer le couple, de défier les normes, d’effacer les frontières entre art et vie, entre politique et amour.
Une résilience construite dans la douleur
Après la mort de Lennon, Yoko aurait pu disparaître. Mais elle a choisi de continuer. Pour Sean, pour l’œuvre de John, pour elle aussi. Elle a poursuivi son travail artistique, mené des campagnes pour la paix, conservé l’héritage musical de John avec une vigilance quasi mystique.
Yoko explore cette période post-traumatique avec une justesse émotive remarquable. Sheff décrit une femme traversée par le deuil mais déterminée à transformer la perte en force. Son art devient plus introspectif, plus fragile aussi, mais non moins percutant. Elle se montre, à travers les décennies, comme la gardienne de la mémoire de Lennon, mais aussi comme une voix unique, indépendante, qui refuse l’effacement.
David Sheff, témoin privilégié
Il faut rappeler que David Sheff n’est pas un biographe lambda. En 1980, il avait déjà publié une longue interview de John Lennon pour Playboy, quelques jours avant sa mort — un entretien devenu culte. Il a depuis noué un lien étroit avec Yoko et Sean, documentant leur vie dans les années 80 pour le magazine People. Cette proximité donne à son livre une tonalité toute particulière : intime sans jamais être indiscrète, empathique sans être hagiographique.
Sa plume restitue avec finesse les paradoxes de Yoko : cette femme à la fois dure et fragile, provocatrice et maternelle, conceptuelle et viscéralement humaine. Dans ses pages, Yoko cesse d’être l’ombre derrière le Beatle pour redevenir elle-même : une artiste intransigeante, une survivante, une mère, une femme en quête de lumière malgré les ténèbres.
Une mémoire vivante
Aujourd’hui âgée de 92 ans, Yoko Ono vit toujours à New York, dans cet appartement du Dakota qu’elle n’a jamais quitté. Elle y vit entourée d’œuvres d’art, de souvenirs, de silences habités. Sean Lennon, désormais musicien accompli, veille à ses côtés. Et l’ombre bienveillante de John semble toujours hanter les lieux, comme un souffle discret mais persistant.
La publication de Yoko n’est pas qu’un simple événement littéraire : c’est un moment de vérité. Un hommage vibrant à une femme qui a aimé sans mesure, souffert sans fin, mais qui a su, envers et contre tout, continuer à créer, à aimer, à espérer. Yoko n’a jamais cessé d’être un esprit libre, et ce livre, d’une rare densité émotionnelle, le rappelle avec éclat.
En redonnant chair à ces instants tragiques, en les restituant avec une humanité bouleversante, David Sheff rend justice non seulement à Yoko Ono, mais aussi à ce que signifie, fondamentalement, l’amour. Un amour assez fort pour survivre à la mort.
