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Quand Lennon écrivait : le Beatle poète, absurde et génial

Publié le 23 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1964, John Lennon surprend avec In His Own Write, un recueil surréaliste mêlant textes absurdes, poésie et dessins. Ce livre révèle une facette littéraire inattendue du Beatle, entre humour noir et profondeur artistique.


Le 23 mars 1964, les librairies britanniques voient apparaître un ovni littéraire. Un livre, certes modeste par sa taille, mais détonnant par son contenu, vient bousculer les habitudes de lecture du public. Ce recueil de textes absurdes, de poèmes déstructurés et de dessins faussement naïfs, intitulé In His Own Write, est signé John Lennon. Le même Lennon qui, quelques semaines plus tôt, déclenchait l’hystérie dans les studios d’Ed Sullivan à New York avec ses trois acolytes de Liverpool. Ce premier livre publié par un Beatle est bien plus qu’un simple passe-temps entre deux tournées mondiales : il révèle une facette méconnue, profondément littéraire et résolument dadaïste, d’un artiste que l’on pensait alors exclusivement musicien.

Sommaire

Une naissance éditoriale dans la fièvre du succès

Lorsque In His Own Write paraît, la Beatlemania est à son zénith. Les Beatles viennent d’envahir les États-Unis, où ils provoquent une révolution culturelle sans précédent. En Grande-Bretagne, ils règnent sans partage sur les classements : With The Beatles est numéro un des ventes depuis seize semaines, tandis que Please Please Me, leur premier album, s’apprête à fêter son cinquante-deuxième passage consécutif dans le top des meilleures ventes.

C’est dans ce contexte de gloire fulgurante que John Lennon publie son tout premier ouvrage, fruit d’une créativité débridée. Publié par Jonathan Cape au Royaume-Uni et Simon & Schuster aux États-Unis, le livre est tiré à 90 000 exemplaires pour son premier tirage américain. Il se vend à 50 000 exemplaires dès sa première journée de mise en vente au Royaume-Uni, un chiffre record pour un recueil aussi atypique. Le phénomène dépasse largement le cercle des fans des Beatles. In His Own Write est salué par la critique, y compris par des voix éminentes comme celle du Times Literary Supplement, qui écrit : « Ce livre mérite l’attention de tous ceux qui s’inquiètent de l’appauvrissement de la langue anglaise et de l’imagination britannique. »

Une esthétique de l’absurde entre Lewis Carroll et les Goons

À première vue, les textes de Lennon ressemblent à un bric-à-brac chaotique de mots déformés, de phrases bancales et de narrations fragmentées. Mais derrière cet apparent non-sens se cache une logique interne : celle de l’humour britannique le plus loufoque, hérité notamment du groupe comique radiophonique The Goons, idoles de jeunesse de Lennon. Comme l’écrit Paul McCartney dans la préface du livre : « Rien de tout cela n’a besoin d’avoir du sens. Si c’est drôle, alors c’est suffisant. »

Cette filiation directe avec l’absurde s’inscrit dans une tradition littéraire bien établie, de Edward Lear à Lewis Carroll. Mais Lennon y ajoute une touche toute personnelle : une irrévérence radicale, une spontanéité enfantine, et une joie manifeste de jouer avec les mots pour mieux les pervertir. Il invente un anglais parallèle, truffé de contrepèteries, de fautes volontaires, de néologismes et de calembours absurdes. Le titre lui-même est un jeu de mots : In His Own Write (au lieu de Right) affirme d’emblée une écriture en marge, libre de toute norme.

L’un des textes les plus célèbres du recueil, « Good Dog Nigel », semble à première lecture une douce comptine… jusqu’à sa dernière ligne brutale : « Arf, arf, he goes to sleep / And he never wakes up. » Ce contraste entre la forme et le fond, entre la légèreté apparente et la noirceur sous-jacente, est récurrent dans le livre. Il donne au recueil une profondeur insoupçonnée, bien au-delà du simple exercice de style humoristique.

Une enfance en miroir

À l’arrière du livre, Lennon propose une courte notice biographique parodique intitulée About The Awful. Il y écrit : « I was bored on the 9th of Octover 1940, when, I believe, the Nasties were still booming us led by Madalf Heatlump (Who had only one). » La date de naissance est exacte, mais tout le reste est truffé d’absurdités : Hitler devient « Heatlump », et Liverpool se transforme en « Liddypol ». Pourtant, derrière ce vernis grotesque, transparaît une autobiographie déguisée. Lennon évoque à sa manière la guerre, les bombardements, les écoles fréquentées sans succès, et surtout son éducation auprès de sa tante Mimi.

Ce jeu de masques littéraire reflète une vérité plus profonde. Lennon, orphelin de père très jeune, puis élevé dans un foyer rigide et conservateur, trouve dans l’écriture un exutoire. Son humour surréaliste est une manière de résister à l’ennui, à l’angoisse et à la solitude. Il le confiera d’ailleurs à la BBC : « J’écrivais des poèmes, des textes absurdes, pour faire rire les gars. Je les leur donnais et c’était tout. C’était mon style d’humour. » Ce style, forgé dès l’adolescence, trouve ici une expression publique, sans filtre, et totalement inédite pour une pop star de l’époque.

L’illustrateur de ses propres mots

In His Own Write n’est pas qu’un livre de textes : il est aussi illustré par Lennon lui-même. Vingt-quatre dessins pleine page, plus douze petites « décorations de texte » ponctuent l’ouvrage. Ces dessins, à l’encre, sont à l’image de ses textes : grotesques, saccadés, enfantins en apparence, mais subtilement inquiétants. Lennon y montre un talent brut, presque expressionniste, qui rappelle certaines œuvres de Jean Cocteau ou même les premiers essais graphiques de Roland Topor.

Les personnages griffonnés par Lennon ont des yeux exorbités, des bras trop longs, des bouches figées dans des rictus. Ils semblent tout droit sortis de cauchemars enfantins, mais sans réelle volonté d’effrayer. Plutôt, ils sont là pour troubler, décaler la lecture, et offrir un prolongement visuel à l’univers surréaliste des textes. Ce dialogue entre le mot et l’image confère à l’ouvrage une force plastique rare, et participe à son statut d’objet littéraire non identifié.

Du livre à la scène : l’adaptation théâtrale

Le succès de In His Own Write fut tel qu’en 1968, soit quatre ans après sa publication, le livre fut adapté au théâtre. La pièce, mise en scène par Victor Spinetti — acteur et proche des Beatles — fut jouée à l’Old Vic de Londres, l’un des hauts lieux du théâtre britannique. Cette transposition scénique, bien que fidèle à l’esprit de l’œuvre, accentua sa dimension dadaïste. Sur scène, les textes prenaient une nouvelle vie, portés par des comédiens évoluant dans des décors aussi déstructurés que les phrases qu’ils récitaient.

L’expérience fut saluée, tant pour son audace que pour sa fidélité à l’univers de Lennon. Elle consacrait ce dernier comme un auteur à part entière, et non comme une simple « rock star s’amusant avec la langue ». Ce fut un moment charnière dans la carrière de Lennon, qui confirmait ainsi sa volonté de s’émanciper de l’image du chanteur populaire pour devenir un artiste total.

Une œuvre-passerelle vers la maturité

In His Own Write n’est pas un simple interlude. Il marque, en réalité, le début d’un tournant dans la trajectoire de Lennon. Quinze mois plus tard, il publiera un second recueil, A Spaniard in the Works, dans la même veine. Mais au-delà de ces expérimentations formelles, c’est une nouvelle voix qui s’affirme. Celle d’un artiste inquiet, ironique, conscient de l’absurdité du monde, et déterminé à en rire pour mieux le combattre.

Cette posture, on la retrouvera dans les chansons plus introspectives de Lennon à partir de Rubber Soul, et surtout dans sa carrière solo. Le goût du non-sens, le refus des normes, l’envie de provoquer et de troubler : tous ces éléments sont déjà présents dans In His Own Write. Le livre agit ainsi comme un laboratoire intime où s’élabore la conscience artistique de Lennon, loin des projecteurs et des cris hystériques.

Une postérité durable

Aujourd’hui, In His Own Write conserve une place singulière dans le panthéon beatlien. Il est souvent relu comme un témoignage précieux de la personnalité de Lennon, de sa manière d’être au monde, entre humour corrosif et mélancolie dissimulée. Il préfigure également cette hybridation des formes artistiques qui deviendra courante dans les décennies suivantes, où l’on attendra des artistes qu’ils soient aussi plasticiens, écrivains, performers.

Plus de soixante ans après sa parution, le livre reste étonnamment moderne. Il parle aux lecteurs d’aujourd’hui, saturés de contenus formatés, par son refus du sens imposé, sa liberté de ton, son irrévérence joyeuse. En cela, John Lennon fut non seulement un pionnier du rock, mais aussi un précurseur d’une nouvelle manière de faire de la littérature : désinvolte, spontanée, profondément personnelle.

Et si, comme le disait McCartney, « rien de tout cela n’a besoin d’avoir du sens », c’est justement parce que dans ce chaos apparent se dessine une vérité : celle d’un homme qui, derrière les lunettes rondes et les jeux de mots, cherchait à faire rire… pour ne pas pleurer.


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