Sommaire
- Un enregistrement posthume pour un groupe légendaire
- L’idée audacieuse : réunir les Beatles avec la voix de Lennon
- De la démo inachevée à la renaissance en studio
- Une collaboration à quatre… malgré l’absence physique de John
- Un son “à l’ancienne” pour une chanson hors du temps
- Une réception critique contrastée, un succès commercial assuré
- Un clip truffé de références pour les inconditionnels
- un chant d’adieu dans la continuité du mythe
Un enregistrement posthume pour un groupe légendaire
En 1995, lorsque sort la chanson « Free As A Bird », le monde de la pop retient son souffle. Depuis la séparation des Beatles en 1970 et la mort tragique de John Lennon en 1980, plus personne n’osait espérer un nouveau titre signé collectivement par les Fab Four. Pourtant, à l’occasion du projet Anthology, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr (avec l’aide du producteur Jeff Lynne) parviennent à faire revivre la voix de Lennon. C’est ainsi que « Free As A Bird », d’abord enregistrée comme une simple démo par John en 1977, devient le premier morceau « inédit » des Beatles à voir le jour depuis « The Long and Winding Road ».
Grâce à l’adjonction de nouvelles parties de guitare, de basse, de batterie et de claviers, cette ballade mêle avec subtilité la nostalgie d’une époque révolue et l’émotion d’un groupe qui tente un ultime rapprochement autour du fantôme de son leader disparu. Le single sort le 21 novembre 1995, puis figure sur l’album Anthology 1, devenant ainsi un événement musical planétaire.
L’idée audacieuse : réunir les Beatles avec la voix de Lennon
Après la mort de John Lennon, les trois membres restants des Beatles — George Harrison, Paul McCartney et Ringo Starr — ont longtemps évité toute re-formation officielle. Ils se retrouvent certes à de rares occasions (par exemple, pour des séances photos ou des interviews liées aux rééditions), mais refusent catégoriquement de se mettre en studio pour enregistrer « en tant que Beatles ». Pourtant, lorsque l’on commence à parler du vaste projet Anthology au début des années 1990, l’idée d’inclure de la musique inédite fait son chemin.
Le déclencheur vient lorsqu’ils contactent Yoko Ono, la veuve de Lennon, pour lui demander si elle possède des enregistrements non publiés de John. Yoko leur remet alors une cassette contenant quatre chansons enregistrées de manière rudimentaire : « Free As A Bird », « Real Love », « Grow Old With Me » et « Now And Then ». L’accord moral entre les trois survivants est clair : s’ils refont de la musique « en tant que Beatles », ce sera uniquement si la voix de John peut y être intégrée.
Paul McCartney se montre d’abord prudent. Il redoute le fait de « toucher » à la voix de son ami disparu. Dans une interview de l’époque, il raconte avoir dit à Yoko :
« Ne nous impose pas de conditions trop strictes. C’est déjà très compliqué d’un point de vue émotionnel. Laisse-nous la possibilité d’arrêter si on ne le sent pas. »
Une fois ce cadre posé, ils se lancent dans l’aventure, qu’ils considèrent un peu comme un ultime cadeau à leur ancien compagnon.
De la démo inachevée à la renaissance en studio
En 1977, John Lennon enregistre une simple maquette de « Free As A Bird » dans son appartement du Dakota Building, à New York. Il y joue du piano et fredonne une mélodie, laissant entrevoir quelques bribes de paroles. Malheureusement, les contraintes techniques de l’enregistrement amateur — un simple magnétophone à cassette — rendent la piste vocale un peu brouillonne. Pour pouvoir la retravailler en 1994, il faut d’abord « nettoyer » le son et caler la voix sur un tempo fixe. Jeff Lynne, ancien membre d’Electric Light Orchestra et grand admirateur des Beatles, se voit confier la tâche, conseillé par George Harrison.
Après ce passage en « studio numérique » pour restaurer la démo, le trio McCartney-Harrison-Starr se réunit dans le home studio de Paul, en février et mars 1994, en compagnie de Jeff Lynne et de l’ingénieur du son Geoff Emerick. George Martin, producteur historique du groupe, ne participe pas, invoquant sa perte d’audition. Dans une interview, Paul McCartney explique :
« George [Martin] ne voulait pas s’engager à produire un projet dont il ne se sentait pas capable à 100 %. Il reste néanmoins très présent sur l’ensemble du projet Anthology, mais pas pour l’enregistrement de « Free As A Bird ». »
Une collaboration à quatre… malgré l’absence physique de John
Certains surnommeront l’expérience “Threetles” pour désigner les trois Beatles survivants. Pourtant, tout est mis en œuvre pour incorporer la voix de Lennon comme s’il était réellement présent. Paul raconte qu’il s’est imaginé une scène :
« John est en vacances quelque part et il nous appelle : “Terminez ce morceau pour moi, les gars, je vous fais confiance.” Il était important de ne pas tomber dans le piège de la vénération, comme si John était une icône intouchable. John aurait détesté ça. Il aurait plutôt ri, en disant : “Allez, on finit la chanson, on ne va pas se prendre pour des héros.” »
Le travail sur la structure du titre conduit McCartney et Harrison à compléter quelques paroles manquantes dans le pont. Lennon n’avait qu’une ébauche : « Whatever happened to the life that we once knew? ». McCartney ajoute alors de nouveaux mots, soutenu par George. L’harmonie vocale, typique des Beatles, refait soudain surface : dès que Paul et George se mettent à chanter ensemble, ils retrouvent cette identité sonore si reconnaissable, provoquant un sentiment d’émotion intense, d’après Jeff Lynne.
Un son “à l’ancienne” pour une chanson hors du temps
Pour « Free As A Bird », les musiciens veillent à utiliser majoritairement du matériel analogique, afin de conserver le “grain” des années 60. Paul, cependant, ne reprend pas sa légendaire basse Höfner, lui préférant une Wal cinq cordes plus moderne. Ringo, en revanche, ressuscite sa batterie Ludwig d’époque, et George manie la guitare Stratocaster tout en glissant, à certains moments, de la slide guitar. Ils cherchent l’équilibre entre la nostalgie et une production capable de faire honneur à la voix de Lennon.
Jeff Lynne souligne l’alchimie retrouvée :« Bien qu’ils n’aient plus enregistré comme un groupe depuis plus de deux décennies, ils ont immédiatement retrouvé leur complicité. Les choeurs de Paul et George ont suffi à ressusciter l’esprit Beatles. »
Le morceau, après quelques semaines de travail, reçoit le sceau d’approbation des trois et de Yoko Ono. Fin 1995, alors que sort Anthology 1, « Free As A Bird » apparaît comme un symbole d’unité retrouvée, même si c’est autour de la mémoire de Lennon.
Une réception critique contrastée, un succès commercial assuré
Le 20 novembre 1995, « Free As A Bird » est diffusé en avant-première sur la BBC. Certains fans sont émus jusqu’aux larmes, tandis que d’autres commentateurs jugent la chanson inférieure aux chefs-d’œuvre des Beatles des années 60. Quoi qu’il en soit, le single démarre fort au Royaume-Uni, atteignant la deuxième place des charts (derrière « Earth Song » de Michael Jackson). Aux États-Unis, il grimpe jusqu’à la sixième position du Billboard Hot 100, devenant le 34e single des Beatles à intégrer le Top 10 américain.
Les critiques, parfois acerbes, reprochent à « Free As A Bird » de manquer de spontanéité ou de brio, imputant ce résultat au collage technique autour d’une cassette de John. Mais le public lui réserve un accueil chaleureux, valorisant la dimension hautement symbolique de cette reformation partielle. Le titre reçoit même le Grammy Award de la « Best Pop Performance by a Duo or Group with Vocal » en 1997.
Un clip truffé de références pour les inconditionnels
Afin d’accompagner la sortie de la chanson, les Beatles (via Apple Corps) produisent un clip vidéo réalisé par Joe Pytka. Il adopte le point de vue d’un oiseau survolant une succession de scènes évoquant l’univers des Beatles. Sur fond de décors urbains, on y aperçoit de nombreux clins d’œil, tels que le panneau de Strawberry Fields, la mention « Maxwell’s Hardware », une reproduction d’Eleanor Rigby, ou encore des allusions à « I Am The Walrus ». Au total, plus de 80 références liées aux titres et à l’histoire du groupe se cachent dans ces quelques minutes.
Des fans se sont amusés à toutes les recenser, relevant des détails comme la barrow in the marketplace d’« Ob-La-Di, Ob-La-Da », le « Eggman » de « I Am The Walrus » ou encore un clin d’œil à la fameuse phrase des Shangri-Las qui aurait inspiré l’une des lignes manquantes du pont. Le clip remporte d’ailleurs en 1997 le Grammy Award du meilleur vidéoclip (short form).
un chant d’adieu dans la continuité du mythe
« Free As A Bird » n’est ni le titre le plus audacieux de la discographie Beatles, ni celui qui aura révolutionné la pop. Mais il incarne un miracle improbable : donner à John Lennon la possibilité de « chanter » une dernière fois avec ses trois complices, dix-sept ans après son assassinat. Pour McCartney, Harrison et Starr, c’est une manière de refermer un chapitre, de partager un ultime moment de création à quatre, comme s’ils avaient pu tromper le destin quelques instants.
Au-delà de la valeur musicale, la portée émotionnelle est incontestable. Cette chanson sonne comme un adieu collectif, un signe de réconciliation dans l’après-coup des conflits internes qui ont mené à la fin des Beatles en 1970. Les images du clip — ce survol poétique de la mythologie Beatles — confirment l’idée que si les « quatre garçons dans le vent » ont cessé d’exister en tant que groupe, leur empreinte demeure, planant au-dessus de la culture pop comme un oiseau libre.
