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Quand Lennon dit « je » : l’histoire intime de I Call Your Name

Publié le 26 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

« I Call Your Name » est une chanson méconnue mais révélatrice de John Lennon, écrite avant les Beatles, offerte puis reprise par le groupe après une première version décevante. Elle illustre la quête d’authenticité de Lennon et la dynamique créative du groupe.


Il arrive parfois que l’histoire du rock tienne à peu de choses : un soupir d’insatisfaction, une mélodie laissée de côté, un jugement sans appel d’un créateur sur sa propre œuvre… et soudain, une chanson change de mains, renaît ailleurs, plus forte, plus vibrante. C’est ce qui est arrivé à I Call Your Name, titre né dans l’intimité de John Lennon bien avant la formation des Beatles, et que le groupe reprendra après une première vie offerte à un autre artiste de la galaxie Epstein. Une histoire fascinante où se croisent ambition, générosité artistique, exigence créative et fierté blessée.

Sommaire

Un duo au service des autres

Londres, 1963. Le phénomène Beatles commence à embraser le Royaume-Uni. Mais au-delà de leur propre succès, Lennon et McCartney signent déjà des tubes pour d’autres artistes. Paul et John ne se contentent pas de briller sur scène : ils écrivent pour leur entourage, pour les protégés de Brian Epstein, leur manager, qui sait parfaitement exploiter la richesse mélodique de son duo vedette.

Parmi les bénéficiaires de cette fécondité créative, Billy J. Kramer and the Dakotas, un groupe de Liverpool piloté par Epstein. Le jeune Billy, timide et bien coiffé, devient l’un des visages du Merseybeat grâce, entre autres, à une série de chansons écrites par Lennon et McCartney. Son interprétation de Bad to Me, enregistrée à Abbey Road en juin 1963 sous l’œil attentif de George Martin et avec Paul en spectateur bienveillant, atteint le sommet des charts britanniques.

Mais si Bad to Me connaît une gloire immédiate, c’est une autre chanson du répertoire de Lennon qui va nous intéresser ici : I Call Your Name.

Une chanson née avant la gloire

John Lennon, en 1980, dans une interview devenue précieuse accordée au Playboy, revient sur la genèse de I Call Your Name : « C’était ma chanson. À une époque où il n’y avait pas de Beatles. Pas de groupe. C’était juste une idée que j’avais, une tentative de blues, l’un de mes premiers essais. » Cette confession éclaire d’un jour nouveau la construction du mythe Lennon-McCartney. Car I Call Your Name n’est pas une œuvre commune à l’origine. Elle naît dans la solitude créative d’un jeune homme à la recherche d’une voix propre.

Dans la même interview, Lennon évoque également Bad to Me, précisant qu’il l’avait écrite en Espagne, lors de vacances passées avec Brian Epstein en avril 1963. Tandis que son manager dormait ou sortait le soir, John griffonnait des idées de chansons dans sa chambre. « Je me comportais en écrivain, observant tout, m’imprégnant des choses », dira-t-il.

Et c’est dans ce contexte que Lennon propose I Call Your Name à Billy J. Kramer. Un geste presque anodin à l’époque, mais qui va prendre une dimension tout à fait différente par la suite.

Une première version qui déçoit Lennon

La version enregistrée par Billy J. Kramer ne convainc pas Lennon. Il la juge terne, sans relief, indigne de la noirceur et de la profondeur émotionnelle que lui avait insufflée. Et c’est bien là que l’histoire devient captivante : Lennon, agacé par ce qu’il considère comme une mauvaise interprétation de sa propre œuvre, décide que I Call Your Name mérite mieux. Il faut qu’elle résonne comme il l’entendait. Et qui mieux que les Beatles pour lui offrir une seconde vie ?

La chanson est donc reprise par le groupe à Abbey Road le 1er mars 1964. L’intention, initialement, est de l’inclure dans le film A Hard Day’s Night et sa bande-son. Mais le titre est finalement écarté de la version finale. Il sera toutefois publié aux États-Unis dès avril 1964 sur The Beatles’ Second Album et en Grande-Bretagne en juin sur l’EP Long Tall Sally.

Ce changement de cap témoigne de la liberté artistique que s’accordent alors les Fab Four : une chanson peut être donnée, puis reprise, réinventée, transcendée. C’est aussi la marque du perfectionnisme de Lennon, pour qui l’exactitude émotionnelle d’une chanson importe plus que toute autre considération commerciale ou diplomatique.

Une œuvre à double lecture

Lorsque Paul McCartney revient, des années plus tard, sur I Call Your Name, il livre un éclairage à la fois sincère et touchant : « On l’a écrite ensemble, mais c’était une idée de John. En relisant certains passages, je me dis : ‘Attends une minute… qu’est-ce qu’il voulait dire exactement ?’ » Il cite en particulier cette ligne poignante : I call your name but you’re not there. Une simple phrase, mais qui pourrait bien cacher un traumatisme ancien.

Faut-il y voir une évocation de la mère de John, Julia, disparue brutalement en 1958 ? Ou bien une adresse à un père absent ? « À l’époque, on ne se posait pas la question », reconnaît McCartney. « On écrivait, c’est tout. Ce n’est que plus tard qu’on commence à analyser. »

Cette remarque est essentielle pour comprendre l’esprit dans lequel les Beatles composaient au début de leur carrière. L’écriture se voulait spontanée, instinctive, sans sur-analyse. Mais le subconscient, lui, travaillait en silence. Et parfois, dans une simple chanson pop, se logeait une douleur profonde.

Un titre à la croisée des influences

Musicalement, I Call Your Name frappe par son audace. C’est l’un des rares morceaux des Beatles de cette époque à oser une incursion aussi nette dans le registre du ska – un choix inattendu qui témoigne de l’ouverture d’esprit du groupe et de sa capacité à absorber toutes les influences, des girl groups de Phil Spector aux riffs de Chuck Berry en passant par la scène jamaïcaine émergente.

La structure du morceau est, elle aussi, innovante : elle alterne des passages chantés en mode plaintif, presque désespérés, et des envolées rythmiques d’une vivacité surprenante. George Harrison y déploie un jeu de guitare nerveux et syncopé, tandis que Ringo accentue le contretemps avec une précision quasi métronomique.

C’est aussi dans I Call Your Name que l’on perçoit, peut-être pour la première fois, ce mélange subtil de légèreté formelle et de gravité sous-jacente qui fera la singularité de la période « Rubber Soul » et « Revolver ».

Un épisode révélateur d’une dynamique interne

Le cas de I Call Your Name éclaire d’un jour nouveau les dynamiques internes du tandem Lennon-McCartney. Bien que signée des deux noms, la chanson est, dans les faits, l’œuvre quasi exclusive de John. Pourtant, elle bénéficie de la mise en forme collective du groupe, comme souvent.

Cet épisode témoigne également de la manière dont Lennon gérait la dissémination de son œuvre : il acceptait de « prêter » ses chansons, mais à condition qu’elles soient traitées avec le respect et la profondeur qu’il estimait méritée. En ce sens, la décision de réenregistrer I Call Your Name relève presque d’un acte de réparation artistique.

Elle révèle aussi, en creux, une tension discrète mais bien réelle entre la générosité créatrice et le contrôle artistique. Chez Lennon, cette tension ne cessera de grandir au fil des années, jusqu’à devenir insupportable à la fin de la décennie.

Le legs de I Call Your Name

Aujourd’hui, I Call Your Name n’est peut-être pas l’un des titres les plus immédiatement identifiables du répertoire Beatles. Elle ne figure sur aucun album britannique officiel de l’époque. Mais elle demeure, pour les amateurs éclairés, un jalon précieux, un morceau-charnière.

Elle incarne ce moment fragile où l’écriture devient personnelle, où les chansons ne sont plus seulement des produits à destination du public, mais des extensions de l’âme de leurs auteurs.

Elle illustre aussi le souci d’excellence qui anime les Beatles dès leurs débuts : un titre imparfait, même lorsqu’il connaît le succès par d’autres, mérite d’être repris, réévalué, transcendé.

Enfin, I Call Your Name nous rappelle que, chez Lennon, la quête d’authenticité et d’expression personnelle a toujours été plus forte que le confort de la reconnaissance immédiate. C’est cette exigence, parfois cruelle pour ses proches, souvent frustrante pour ses collaborateurs, qui fit de lui non seulement un compositeur hors pair, mais un véritable artiste – au sens le plus noble du terme.


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