En 1973, Ringo Starr réunit discrètement ses anciens compagnons des Beatles sur son album solo. Ce moment unique ranime les espoirs d’une reformation du groupe, mais ne sera qu’un frisson de retrouvailles éphémères.
1970 : Le rideau tombe officiellement sur la plus grande aventure musicale du XXe siècle. Les Beatles se séparent dans un fracas judiciaire, émotionnel et artistique qui ne cesse depuis d’alimenter les récits, les fantasmes, les regrets. Cette rupture fut bien plus qu’un simple divorce professionnel : elle fut une déchirure intime entre quatre garçons qui avaient grandi ensemble sous les projecteurs du monde entier.
Trois ans plus tard, en 1973, alors que chacun trace sa route, une brise nouvelle souffle sur les braises. Et cette brise a un nom : Ringo. L’homme de l’ombre, le batteur affable et discret, va créer sans le vouloir une onde de choc dans le paysage musical mondial. Son album Ringo, sorti en novembre 1973, ne fut pas seulement un succès critique et commercial. Il fut aussi, pour la première fois depuis 1970, le point de convergence des ex-Beatles. Un frémissement d’union. Et l’occasion d’une phrase restée célèbre : « You don’t want to be left out, do you? »
Sommaire
- De l’utopie à la scission : l’amertume d’un adieu
- 1973 : un vent de réconciliation discrète souffle sur Los Angeles
- Six O’Clock : une chanson, un symbole
- Paul, l’outsider malgré lui ?
- La rumeur d’une reformation : une illusion persistante
- Une complicité humaine, au-delà de la musique
- Une ultime tentative avortée : l’écho du possible
- En guise de testament
De l’utopie à la scission : l’amertume d’un adieu
Le contexte de la rupture, souvent réduit à la caricature d’une Yoko Ono intrusive ou d’un Paul trop directif, est en réalité d’une complexité humaine bouleversante. En 1969, John Lennon utilise un mot aussi violent qu’intime : divorce. C’est la fin du rêve commun, et le début d’une méfiance mutuelle qui trouve son point culminant lorsque Paul McCartney entame une action en justice pour dissoudre les liens contractuels du groupe, en décembre 1970.
Ringo, pourtant, a toujours tenté de jouer les médiateurs. Mais même lui ne peut éviter les éclats : lorsqu’il est envoyé par Apple au domicile de Paul pour lui demander de retarder la sortie de son premier album solo, McCartney, c’est une porte qui claque et une amitié qui vacille. Ringo sera littéralement mis à la porte. Ce geste brutal montre combien les tensions étaient encore vives, notamment autour de la figure honnie d’Allen Klein, manager imposé par John, George et Ringo – et catégoriquement rejeté par Paul.
1973 : un vent de réconciliation discrète souffle sur Los Angeles
Il faut attendre 1973 pour que les vents tournent. Cette année-là, Ringo entreprend l’enregistrement d’un album solo ambitieux, sobrement intitulé Ringo, produit entre Londres et Los Angeles. Sa démarche est à la fois artistique et affective : il invite tour à tour ses anciens compagnons à participer. Et surprise, tous répondent présents, à leur manière.
John Lennon offre le morceau I’m The Greatest, écrit dès 1970 mais resté dans les tiroirs. Il y glisse son humour acide, moquant son propre statut d’icône. Il participe aussi à l’enregistrement à Los Angeles, tout comme George Harrison. Paul, lui, est à Londres. Mais Ringo, toujours diplomate, insiste : « You don’t want to be left out, do you? » Une pique amicale, une corde sensible. Paul cède, non pas à une tentation nostalgique, mais à l’appel d’un vieil ami.
Six O’Clock : une chanson, un symbole
La chanson que Paul offre à Ringo, Six O’Clock, est coécrite avec Linda McCartney. Enregistrée le 16 avril 1973 à Apple Studios, elle est empreinte d’une douceur intime, presque domestique. Ringo y chante avec une sincérité touchante des paroles écrites pour lui : « Six o’clock in the morning / You’ve just gone to sleep… » Paul assure les chœurs, le piano, la basse. L’alchimie est intacte, discrète mais puissante.
À ce moment précis, le monde musical retient son souffle. Car le mois précédent, John, George et Ringo avaient déjà partagé un studio. Si Paul avait rejoint ce trio, une reformation des Beatles aurait été, pour la première fois, techniquement possible. Mais le hasard – ou le destin – en a décidé autrement. Paul est à Londres, pas à Los Angeles. L’histoire manquera ce rendez-vous.
Paul, l’outsider malgré lui ?
L’ironie de cette période, c’est que Paul, qui fut si longtemps vu comme le gardien du temple Beatles, est alors celui qui semble le plus réticent à toute reformation. Traumatisé par l’épisode Klein, amer après le traitement infligé à Let It Be par Phil Spector, il garde ses distances.
Mais sa contribution à Ringo est capitale. Elle montre que malgré les blessures, le lien entre ces hommes subsiste. Paul n’agit pas ici en Beatle nostalgique, mais en ami loyal. Il dira plus tard : « I would do it for any friend. » Une phrase simple, presque banale, mais qui dit tout.
La rumeur d’une reformation : une illusion persistante
Lorsque l’album Ringo sort en novembre 1973, la presse s’enflamme. Pour la première fois depuis la séparation, les noms Lennon, McCartney, Harrison et Starr apparaissent réunis dans les crédits d’un même disque. Ce n’est pas un album des Beatles, mais c’est ce qui s’en rapproche le plus.
Les rumeurs enflent : et si ? Et si la querelle n’était qu’un mauvais souvenir ? Et si les Fab Four reprenaient la route ensemble ? John, interviewé par Melody Maker, souffle sur les braises : « We’re closer now than we have been for a long time… There’s always a chance. »
Mais ce sera un feu de paille. Si l’affection revient, si les tensions s’apaisent, la magie collective, elle, ne ressuscitera jamais totalement.
Une complicité humaine, au-delà de la musique
Ce que révèle surtout cet épisode de 1973, c’est que les liens les plus profonds ne meurent jamais tout à fait. La complicité entre Paul et Ringo, au fil des décennies, restera l’une des plus constantes de l’après-Beatles. Ils partageront encore de nombreuses scènes, notamment en 2015, lors de l’intronisation de Ringo au Rock and Roll Hall of Fame, où Paul déclare en riant : « Peace and love, peace and love… Ringo deserves this more than anyone else. »
Ringo dira un jour de Paul : « He’s like a brother. He was always there, and he still is. » Et de Six O’Clock, il garde un souvenir ému. Ce titre, aujourd’hui encore trop méconnu du grand public, symbolise pourtant mieux que mille discours ce que fut l’après-Beatles : une période de douleurs, de reconstructions, mais aussi de gestes tendres, souvent discrets, échappant à la lumière mais nourris d’une histoire commune indélébile.
Une ultime tentative avortée : l’écho du possible
Il y eut, après Ringo, d’autres tentatives de réchauffement : des échanges de démos, des sessions informelles, des lettres, des clins d’œil. Mais jamais les quatre ne rejoueront ensemble de leur vivant. La mort tragique de John en 1980 refermera définitivement la porte.
Et pourtant, l’année 1973 reste un moment suspendu. Une parenthèse où l’inimaginable fut presque tangible. Grâce à Ringo, à son humour, à sa simplicité, à cette phrase lancée comme une boutade : « Tu ne veux pas être mis à l’écart, hein ? » Il ne s’agissait pas de reformer un groupe. Il s’agissait de retrouver une famille. D’éprouver à nouveau, ne serait-ce qu’un instant, la chaleur d’un lien qui avait changé le monde.
En guise de testament
Le disque Ringo, au-delà de ses qualités intrinsèques, est le témoin précieux d’un temps fragile. Il incarne l’espoir d’une réconciliation, le refus de l’oubli, la force des souvenirs. On peut y entendre, derrière chaque note, les réminiscences d’un amour fraternel écorché mais jamais éteint.
Dans cette histoire, Paul n’a pas été « laissé de côté ». Il est revenu, comme toujours, au moment juste. Par loyauté. Par amitié. Parce que derrière la légende, il restait l’essentiel : quatre garçons qui avaient partagé l’impossible. Et qui, parfois, sur un simple morceau de bande magnétique, savaient encore vibrer ensemble.
