Magazine Culture

« Yesterday » : Quand un EP des Beatles devint un sommet… au cœur de la tempête

Publié le 26 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Le 26 mars 1966, l’EP Yesterday des Beatles atteignait la première place au Royaume-Uni, mais cette date marque aussi le début de la controverse autour de John Lennon et sa déclaration sur Jésus. Entre succès musical et tempête médiatique, retour sur un tournant majeur dans la carrière du groupe.


Le 26 mars 1966, l’EP Yesterday des Beatles atteignait la première place du classement britannique des meilleures ventes. Une performance qui consacrait une fois de plus la suprématie du groupe de Liverpool sur le marché discographique de leur pays natal. Pourtant, derrière ce succès apparent, se tramait une tempête d’une tout autre nature. Car cette date coïncidait aussi, ironiquement, avec l’un des épisodes les plus controversés de la carrière de John Lennon : sa célèbre déclaration sur la religion chrétienne. Retour sur un EP marquant et sur un contexte électrique où la musique et les convictions personnelles s’entremêlaient dangereusement.

Sommaire

  • L’EP, ce format transitoire devenu culte
  • Un florilège extrait de Help! : la palette vocale des Fab Four
  • Une sortie britannique… mais une stratégie américaine bien différente
  • Une pochette signée Robert Whitaker et des déclinaisons internationales
  • Le même jour, une interview qui allait embraser l’Amérique
  • Le feu aux poudres : entre autodafés, boycotts et conférences sous tension
  • Une page se tourne : Yesterday comme point de bascule
  • Vers la métamorphose : l’après-Yesterday
  • John Lennon, entre provocation, lucidité et quête spirituelle
  • Une réaction mesurée au Royaume-Uni… puis le silence avant la tempête
  • L’Amérique puritaine face à une idole jugée blasphématoire
  • Une tournée américaine sous haute tension
  • Après la tempête : silence, retrait et renaissance
  • Héritage d’une crise : vers une parole libérée dans le rock
  • Yesterday, la fin d’une époque et l’aurore d’un autre monde
  • La maturité en marche, sous les projecteurs et dans l’ombre
  • Une chanson plus grande que l’EP, un moment plus fort que le disque

L’EP, ce format transitoire devenu culte

Pour mieux comprendre la portée de Yesterday, il convient d’abord de rappeler ce qu’était, au milieu des années 60, un EP – abréviation de Extended Play. Ni tout à fait un single, ni vraiment un album, l’EP comprenait en général quatre titres, offrant aux mélomanes un « avant-goût » d’un LP à prix réduit. C’était une stratégie habile des maisons de disques pour fidéliser un public adolescent, souvent désargenté, et avide de nouveautés.

Chez Parlophone, label britannique des Beatles, on maîtrisait cet art à la perfection. Dès l’été 1963, le label lançait Twist and Shout, premier EP du groupe, qui trônait aussitôt au sommet du classement dédié à ce format. Au total, ce seront sept EP des Beatles qui atteindront la première place de ce classement, reflet de l’engouement sans faille du public britannique pour ces « mini-albums » au goût de reviens-y.

Un florilège extrait de Help! : la palette vocale des Fab Four

Sorti le 4 mars 1966, l’EP Yesterday compile quatre titres issus de l’album Help!, paru au Royaume-Uni à l’été 1965. L’auditeur y retrouve « Yesterday », « Act Naturally », « You Like Me Too Much » et « It’s Only Love ». Ce choix n’a rien d’anodin : chacun des Beatles y tient le rôle de chanteur principal, comme une manière discrète de souligner la richesse vocale du quatuor.

Paul McCartney livre avec « Yesterday » une prestation d’une sobriété bouleversante. Accompagné d’un simple quatuor à cordes, il impose une ballade intemporelle, qui tranche avec l’énergie rock habituelle du groupe. Ringo Starr, souvent cantonné à la batterie, prend le micro sur « Act Naturally », un morceau aux accents country composé par Johnny Russell et Voni Morrison, que le batteur interprète avec une autodérision charmante. George Harrison chante « You Like Me Too Much », une composition personnelle qui, si elle ne figure pas parmi ses chefs-d’œuvre ultérieurs, témoigne déjà de sa volonté de s’émanciper du tandem Lennon-McCartney. Enfin, John Lennon prête sa voix à « It’s Only Love », ballade introspective qui, selon ses propres mots, ne le satisfaisait guère, mais qui reste une pièce touchante du puzzle beatlien.

Une sortie britannique… mais une stratégie américaine bien différente

Au Royaume-Uni, ces quatre morceaux figurent tous sur Help!, l’album de l’été 1965. Mais aux États-Unis, la stratégie de Capitol Records, le label américain des Beatles, diverge radicalement. Le marché américain impose alors un remodelage complet des albums britanniques, souvent raccourcis, réorganisés, et parfois assortis de titres inédits.

Ainsi, « Yesterday » et « Act Naturally » apparaissent sur Yesterday and Today, compilation typiquement américaine, et sont également publiés en single dès septembre 1965. « You Like Me Too Much » figure sur Beatles VI, tandis que « It’s Only Love » trouve refuge sur la version américaine de Rubber Soul. Cette fragmentation discographique contribue à une certaine confusion chez les fans, mais n’entrave en rien le succès du groupe outre-Atlantique.

Une pochette signée Robert Whitaker et des déclinaisons internationales

L’EP Yesterday se distingue également par son visuel, œuvre du photographe Robert Whitaker, alors collaborateur régulier des Beatles. Ce dernier, fasciné par le surréalisme et l’expérimentation visuelle, immortalisera les Fab Four dans des mises en scène aussi avant-gardistes qu’énigmatiques, jusqu’à la sulfureuse « butcher cover » de Yesterday and Today. Pour Yesterday, toutefois, la pochette reste sobre, à mille lieues de ses provocations à venir.

L’EP sera également publié dans plusieurs pays, notamment le Portugal, l’Espagne et le Brésil, chacun arborant des pochettes différentes selon les préférences esthétiques ou les contraintes locales. Un signe supplémentaire de l’universalité croissante du phénomène Beatles.

Le même jour, une interview qui allait embraser l’Amérique

Le 4 mars 1966, date de sortie de l’EP au Royaume-Uni, paraît aussi une interview de John Lennon dans le London Evening Standard, signée Maureen Cleave. Cette journaliste respectée du milieu londonien s’était rendue chez Lennon à Weybridge, dans sa demeure baptisée Kenwood. Elle y découvrit un John intellectuel, féru de littérature – Tennyson, Orwell, Swift, Huxley – et en pleine quête spirituelle.

C’est au cours de cette conversation que Lennon prononça les mots devenus légendaires – ou infâmes, selon les points de vue : « Le christianisme disparaîtra. Il s’évanouira et rétrécira. Je n’ai pas besoin d’argumenter là-dessus ; j’ai raison et je serai prouvé que j’ai raison. Nous sommes plus populaires que Jésus aujourd’hui. Je ne sais pas qui disparaîtra en premier – le rock’n’roll ou le christianisme. »

En Grande-Bretagne, ces propos furent accueillis avec une relative indifférence. Le ton était celui d’une discussion intellectuelle, teintée d’ironie typiquement lennonienne. Mais aux États-Unis, le choc fut d’une tout autre ampleur.

Le feu aux poudres : entre autodafés, boycotts et conférences sous tension

Il fallut quelques mois pour que les mots de Lennon traversent l’Atlantique. Mais lorsqu’un magazine pour adolescents américain reprit ses propos en août 1966, la réaction fut fulgurante. Dans le sud des États-Unis, encore profondément ancré dans des valeurs religieuses conservatrices, la déclaration fut perçue comme une attaque frontale contre la foi chrétienne. Des stations de radio boycottèrent les chansons des Beatles. Des jeunes organisèrent des bûchers où l’on brûla leurs disques, leurs photos, leurs souvenirs.

La coïncidence avec la tournée américaine de l’été 1966 n’arrangea rien. Pris dans une tourmente médiatique, Lennon dut affronter les journalistes lors de conférences de presse tendues. À Chicago, le 11 août, il tenta d’expliquer : « Je ne suis pas anti-Dieu, anti-Christ ou anti-religion. Je voulais dire que nous sommes plus populaires auprès des jeunes que Jésus. Ce n’est ni bon ni mauvais, je n’ai rien dit de tel. »

Si ses excuses calmèrent partiellement les esprits, l’épisode laissa des traces. Pour beaucoup, il marquait la fin de l’innocence pop des Beatles. Le groupe comprit que le terrain du divertissement pur n’était plus tenable sans engagement ou prise de position. Quelques mois plus tard, ils cesseraient définitivement les tournées.

Une page se tourne : Yesterday comme point de bascule

Ainsi, l’EP Yesterday, tout en apparaissant comme une simple anthologie de titres doux et accessibles, se retrouve lié, presque malgré lui, à un moment-charnière de la carrière des Beatles. La juxtaposition de l’harmonie musicale et de la dissonance publique illustre à merveille les contradictions du groupe à cette époque. D’un côté, la sophistication croissante de leur musique, la maîtrise de leur image, l’affirmation de leur singularité artistique. De l’autre, l’émergence de questionnements existentiels, de tensions sociétales, de frictions culturelles.

On ne saurait surestimer la symbolique de « Yesterday » dans cette histoire. En effet, ce titre mélancolique, où Paul chante la perte et la nostalgie d’un temps révolu, résonne étrangement avec la situation du groupe au printemps 1966. Derrière les harmonies rassurantes, le monde change. Les Beatles changent. Le public change. Le rêve du début des années 60 s’effiloche doucement.

Vers la métamorphose : l’après-Yesterday

Après l’orage déclenché par la déclaration de Lennon, les Beatles se referment sur eux-mêmes. Le groupe abandonne les scènes assourdies et les cris hystériques. Ils se recentrent sur le studio, où ils inventent, expérimentent, révolutionnent. Dès 1967, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band donnera le ton d’une nouvelle ère, plus introspective, plus audacieuse, plus conceptuelle.

Mais en mars 1966, avec l’EP Yesterday, un certain équilibre subsiste encore. Le groupe est au sommet des charts, en pleine maîtrise de sa production. Il dialogue avec son public à travers des œuvres courtes mais raffinées, où chaque voix trouve sa place. Il est encore, malgré tout, ce quatuor insouciant qui chantait l’amour, la perte et les émotions simples.

Et pourtant, dans l’ombre de cette réussite, couvait déjà le feu du changement. Car ce que la musique célébrait dans la douceur, la parole, elle, venait brusquement troubler. Un choc des langages, un fracas des mondes, un tournant dans l’histoire.

John Lennon, entre provocation, lucidité et quête spirituelle

Pour qui s’intéresse à la personnalité de John Lennon, ses déclarations dans l’Evening Standard du 4 mars 1966 ne devraient pas surprendre. À 25 ans, le leader des Beatles est en pleine évolution. Derrière l’ironie mordante de son humour « Liverpudlien », Lennon est un être en perpétuelle interrogation. De plus en plus déconnecté du monde tapageur de la Beatlemania, il cherche du sens, explore la littérature, la philosophie, et s’intéresse aux grandes religions comme aux formes alternatives de spiritualité.

Maureen Cleave, la journaliste londonienne qui s’est rendue chez lui à Kenwood, dresse le portrait d’un homme à la fois introspectif et désabusé. Dans sa vaste demeure, Lennon lit beaucoup – Orwell, Wilde, Huxley – et médite sur la célébrité, la foi, l’avenir de la culture. Ce jour-là, dans un moment de conversation apparemment informel, il prononce cette phrase devenue célèbre – ou tristement célèbre :

« Le christianisme disparaîtra. Il s’évanouira et rétrécira. Je n’ai pas besoin de débattre là-dessus ; j’ai raison et l’histoire le prouvera. Nous sommes plus populaires que Jésus maintenant. Je ne sais pas ce qui disparaîtra en premier – le rock’n’roll ou le christianisme. »

Cette citation, souvent tronquée, sortie de son contexte et mal traduite, va devenir un cas d’école du malentendu médiatique. Il ne s’agit pas, dans l’esprit de Lennon, d’une attaque dirigée contre la foi ou la personne du Christ. Il s’agit d’un constat sociologique : les Beatles, en 1966, suscitent un engouement tel chez les jeunes générations qu’ils deviennent, pour beaucoup, plus présents dans la vie quotidienne que les figures religieuses traditionnelles.

Une réaction mesurée au Royaume-Uni… puis le silence avant la tempête

En mars 1966, l’interview de Cleave ne fait pas scandale. Le lectorat britannique du London Evening Standard, en majorité urbain et cultivé, lit les propos de Lennon comme ceux d’un artiste en quête de sens, au ton parfois cynique mais sincère. La société anglaise est alors marquée par une forme de sécularisation rampante : l’Église d’Angleterre perd progressivement de son influence, et les nouvelles générations sont plus préoccupées par Bob Dylan ou le Swinging London que par les sermons dominicaux.

La presse anglaise ne s’enflamme pas. Le management des Beatles non plus. L’interview n’est d’ailleurs pas reprise dans les autres pays du Commonwealth, et rien ne laisse présager que ces quelques mots auront, cinq mois plus tard, un retentissement international.

Mais en août 1966, aux États-Unis, le contexte est tout autre.

L’Amérique puritaine face à une idole jugée blasphématoire

Le 29 juillet 1966, le magazine Datebook, destiné aux adolescents américains, republie les propos de Lennon. Le ton change : la citation est extraite de son contexte, mise en gras, isolée dans une mise en page racoleuse. Pour de nombreux lecteurs, notamment dans les États du Sud – Alabama, Texas, Mississippi – ces mots sont vécus comme un blasphème.

Les États-Unis, contrairement au Royaume-Uni, restent profondément religieux. Le protestantisme évangélique y est puissant, les pasteurs jouent un rôle d’influence dans la vie quotidienne, et la jeunesse, même attirée par le rock’n’roll, reste souvent sous l’autorité morale de ses parents et de l’Église.

Les premières réactions sont violentes. Des stations de radio bannissent les disques des Beatles de leur programmation. Des manifestations sont organisées. En Alabama, des jeunes brûlent leurs vinyles du groupe devant les caméras de télévision, transformant la réprobation morale en spectacle. Certains commentateurs comparent Lennon à Satan. Des leaders religieux appellent au boycott généralisé.

Une tournée américaine sous haute tension

Le moment ne pouvait être plus mal choisi : les Beatles s’apprêtent à entamer une tournée américaine qui doit les conduire dans 14 villes, du 12 au 29 août 1966. L’affaire Lennon devient un problème diplomatique pour le management du groupe. Brian Epstein, leur impresario, est catastrophé. Il tente d’éteindre l’incendie par un communiqué maladroit, puis décide que Lennon devra s’expliquer publiquement.

Le 11 août, à Chicago, John tient une conférence de presse devant une nuée de journalistes américains. L’homme est nerveux, épuisé, sincère. Il explique :

« Je ne disais pas que nous étions meilleurs ou plus grands que Jésus-Christ. J’ai utilisé le mot “popularité” dans le sens statistique. Je ne suis pas antireligieux. Je suis désolé si cela a offensé quelqu’un. »

Les mots sont humbles, le ton est grave. Lennon n’est pas un provocateur cynique : il semble réellement affecté par l’ampleur de la polémique. Pourtant, malgré cette tentative d’apaisement, les tensions persistent. Les concerts de la tournée sont sécurisés par des dispositifs policiers renforcés. Des menaces de mort sont évoquées. À Memphis, des bruits courent selon lesquels une attaque pourrait avoir lieu durant le concert. L’ambiance est délétère.

Après la tempête : silence, retrait et renaissance

Lorsque la tournée s’achève, les Beatles prennent une décision radicale : ils ne se produiront plus jamais sur scène. L’épisode de la déclaration de Lennon agit comme un révélateur. Le monde du spectacle, tel qu’ils l’ont connu – hystérie, bruit, malentendus – ne leur permet plus d’exprimer ce qu’ils sont devenus. Leur art évolue plus vite que leur image publique. Ils se replient donc dans les studios d’Abbey Road, où naîtra bientôt Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band.

Pour Lennon, cette affaire marquera un tournant profond. Désabusé, il s’éloignera progressivement de l’univers Beatles, tout en poursuivant sa quête spirituelle par d’autres voies : l’ésotérisme oriental, la méditation transcendantale, l’activisme pacifiste aux côtés de Yoko Ono. Il se dira plus tard fier d’avoir tenu tête à la censure religieuse, mais gardera toujours une amertume quant à la mauvaise foi dont il a été victime.

Héritage d’une crise : vers une parole libérée dans le rock

Au-delà de la seule controverse, l’affaire « more popular than Jesus » inaugure une nouvelle ère dans l’histoire du rock. Pour la première fois, une star de la musique pop ose aborder des sujets existentiels, philosophiques, spirituels, sans filtre. Lennon ne parlait pas seulement au nom des Beatles ; il parlait pour toute une génération en perte de repères.

Cette déclaration, aussi maladroite qu’elle ait pu paraître, a ouvert la voie à une parole plus libre dans la culture populaire. Elle a amorcé une transition entre le divertissement et l’expression artistique. Après 1966, les musiciens ne seront plus seulement des chanteurs à minettes. Ils seront des intellectuels, des penseurs, des voix contestataires.

Yesterday, la fin d’une époque et l’aurore d’un autre monde

Dans l’histoire des Beatles, il est rare qu’un objet aussi modeste qu’un EP prenne une telle charge symbolique. Et pourtant, Yesterday, par la grâce du hasard des calendriers et la force de son contenu, s’est imposé comme un marqueur temporel. Un jalon posé à la croisée de deux routes : celle d’un passé encore baigné de mélodies limpides et de refrains fédérateurs, et celle d’un avenir musical plus complexe, plus personnel, plus audacieux.

Car que dit-on, au fond, dans Yesterday ? Un homme regarde derrière lui, évoque un amour perdu, se lamente sur la fragilité du présent. Paul McCartney, seul à la guitare acoustique, entouré d’un quatuor à cordes, y livre l’un des premiers instants de solitude musicale dans l’œuvre du groupe. Pas de chœurs, pas de Ringo à la batterie, pas de George à la guitare solo, pas de Lennon à ses côtés. C’est une confession murmurée, à peine orchestrée, comme un adieu à la frénésie pop des débuts.

Ce n’est pas un hasard si Yesterday fut le premier titre des Beatles à être repris massivement par d’autres artistes, de Marvin Gaye à Ray Charles, de Joan Baez à Frank Sinatra. Il échappait déjà à son époque, à son format, à son groupe d’origine. Il appartenait au monde. Il annonçait que les Beatles étaient prêts à dépasser les frontières de la pop pour explorer les territoires infinis de l’âme humaine.

La maturité en marche, sous les projecteurs et dans l’ombre

L’année 1966 sera pour les Beatles une année de transition totale. Après la sortie de Revolver en août, avec ses expérimentations sonores (l’usage du sitar, les boucles inversées, les textes hallucinés), le groupe entre dans une phase créative sans précédent. Désormais affranchis des contraintes de la scène, les quatre musiciens consacrent toute leur énergie au studio. Loin des cris hystériques et des flashs des photographes, ils deviennent des architectes du son, des poètes de l’introspection, des penseurs du monde nouveau qui s’annonce.

Mais cette mue n’aurait peut-être pas été possible sans la cassure provoquée par les événements du printemps et de l’été 1966. La controverse Lennon, aussi douloureuse fût-elle, les a confrontés à une réalité brutale : ils ne peuvent plus être ce que le public attend d’eux. Ils doivent être ce qu’ils sont, pleinement, quitte à décevoir, choquer, ou désorienter. Yesterday, dans sa douceur presque mélancolique, fut peut-être le premier acte de ce désengagement progressif d’avec le « personnage Beatles ».

Une chanson plus grande que l’EP, un moment plus fort que le disque

Aujourd’hui encore, Yesterday reste l’une des chansons les plus jouées, reprises, et analysées de toute l’histoire de la musique populaire. Elle cristallise quelque chose de fondamental : le moment où la pop s’élève vers la poésie, où la simplicité devient profondeur. Elle marque le passage de l’adolescence à la maturité, tant pour les artistes que pour leur public.

L’EP du même nom, souvent relégué dans les marges de la discographie officielle, mérite pourtant une place à part. Par son choix de titres, sa structure équilibrée, sa sortie à un moment aussi tendu qu’inédit, il agit comme une capsule temporelle. Il contient, en miniature, tout ce que les Beatles sont en train de devenir : un groupe qui ne se contente plus de faire danser les foules, mais qui interroge, bouleverse, et parfois dérange.


Retour à La Une de Logo Paperblog