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Yoko Ono : l’icône méconnue derrière le mythe Lennon

Publié le 26 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Yoko Ono, longtemps réduite au rôle de muse controversée de John Lennon, est ici réhabilitée comme une artiste majeure. Sa vie, entre avant-garde radicale, douleur intime et quête de paix, est retracée avec nuance par David Sheff dans une biographie qui éclaire aussi les derniers jours des Beatles.


Yoko Ono, figure aussi célèbre que controversée de l’univers musical et artistique du XXe siècle, a marqué de son empreinte l’histoire du rock et de la performance avant-gardiste. Son parcours, retracé avec minutie par David Sheff dans une nouvelle biographie simplement intitulée Yoko, permet de redécouvrir la vie extraordinaire de celle que beaucoup, encore aujourd’hui, tiennent à tort pour responsable de la séparation des Beatles. Loin de se cantonner au rôle de muse passive de John Lennon, elle a incarné une audacieuse créatrice, une performeuse novatrice et une personnalité publique provocante, dont les choix esthétiques et personnels ont souvent suscité l’incompréhension. Pourtant, à 92 ans, Yoko Ono reste une artiste majeure dont l’influence se fait sentir tant dans les sphères de la création contemporaine que dans la culture populaire.

David Sheff, aujourd’hui âgé de 69 ans, n’est pas un biographe ordinaire. Ami de longue date d’Ono et Lennon, il les avait interviewés en 1980 pour Playboy, quelques mois à peine avant l’assassinat tragique de John. Son livre, qui s’appuie sur d’innombrables heures de conversation avec Yoko, ainsi que sur les témoignages de leurs proches, permet de mieux cerner la personnalité complexe de cette femme née dans le Japon impérial, confrontée à la guerre, formée aux courants avant-gardistes de New York et devenue la cible d’un ressentiment planétaire. Elle a fait scandale, suscité l’admiration et la haine, inspiré les uns et exaspéré les autres. Mais au fil des années et des épreuves, Yoko Ono s’est imposée comme une force créative infatigable, une mère tourmentée mais aimante, une veuve meurtrie par la violence du destin et, aujourd’hui, une icône apaisée dans sa retraite à la campagne. Voici l’histoire d’une enfant de l’élite japonaise devenue l’une des artistes majeures de son époque, à la fois pionnière de la performance et gardienne de l’héritage musical de John Lennon.

Sommaire

LES OMBRES D’UNE ENFANCE DORÉE

Lorsque Yoko Ono voit le jour à Tokyo, le 18 février 1933, elle appartient à une puissante famille de banquiers. Son père, Eisuke, pianiste talentueux contraint de mettre ses dons musicaux au service du business familial, est souvent absent. Enfant, Yoko ne le rencontre d’ailleurs pas avant l’âge de deux ans et demi. Sa mère, Isoko, une femme distinguée et mondaine, délègue l’éducation de ses enfants à un personnel domestique dont les consignes sont drastiques : ne jamais bercer le bébé, ne pas lui porter assistance s’il tombe. Cette éducation privilégiée, marquée par la distance affective, va forger le caractère indépendant, voire intransigeant, d’une fillette qui perçoit vite à quel point l’amour parental peut être un luxe aussi rare que les objets précieux qui l’entourent.

Une bonne partie de l’enfance de Yoko se déroule aux États-Unis, où la famille s’installe afin de permettre à Eisuke de diriger une branche de la banque dans la baie de San Francisco. Cette immersion dans un contexte international lui ouvre tôt l’esprit, mais la Seconde Guerre mondiale va bouleverser son univers. Rentrée au Japon avant le conflit mondial, elle endure à Tokyo les bombardements qui ravagent la ville. Cette vision d’apocalypse marquera son imaginaire : la fumée, le bruit assourdissant, la peur qui gagne chacun alors qu’on ignore où tomberont les bombes, tout cela forge, selon elle, la conscience d’une horreur que l’art et l’engagement pacifiste doivent dénoncer.
À l’âge de douze ans, la jeune fille est envoyée à la campagne pour échapper aux raids meurtriers sur la capitale. Là-bas, elle doit troquer des biens familiaux pour obtenir de la nourriture, subit la sous-nutrition et finit hospitalisée pour une appendicite opérée presque sans anesthésie. Elle garde également le souvenir traumatisant d’un médecin qui aurait profité de sa vulnérabilité pour avoir des gestes déplacés. Certains biographes, dont David Sheff, soulignent à quel point cette expérience de survie et de confrontation à la mort a nourri l’énergie combative d’Ono et son désir, tout au long de sa vie, de défier les carcans d’une société souvent oppressive.

La fin du conflit n’apporte pas la sérénité pour autant. Yoko, alors adolescente, se heurte au conformisme de son entourage, souffre de violentes otites, sombre dans la dépression et tente même de se suicider. C’est dire à quel point ses premières années sont déjà placées sous le signe de la tragédie et de la résilience. Quand on se penche sur son parcours ultérieur, on ne peut s’empêcher de déceler l’influence profonde de cet héritage familial et de cette enfance chaotique, où l’argent coulait à flots mais où l’amour semblait se raréfier.

L’ART AVANT TOUT : DE LA SCÈNE NEW-YORKAISE À L’EXPLORATION CONCEPTUELLE

Bien que Yoko Ono grandisse dans un milieu aisé où l’on cultive la réussite, son attrait véritable va se tourner vers l’art. Au milieu des années 1950, elle part étudier au Sarah Lawrence College, un établissement plutôt libéral, proche de New York, qui encourage la créativité. Mais Ono, déjà éprise de liberté totale, finit par se sentir à l’étroit dans un cursus trop académique à son goût. Elle quitte Sarah Lawrence avant d’obtenir son diplôme, déterminée à mener sa propre exploration artistique en dehors des sentiers balisés.

En 1956, elle épouse Toshi Ichiyanagi, un jeune pianiste japonais inscrit à la Juilliard School. Cette union unit deux esprits rebelles : Yoko s’intéresse à l’avant-garde, s’inspire de la pensée radicale de John Cage et organise dans un loft new-yorkais des happenings qui mêlent musique, poésie et installations visuelles. Parfois, un simple éclairage à la bougie confère à ces manifestations un caractère quasi mystique, à rebours de toute convention. Rapidement, Ono se lie avec des compositeurs, des plasticiens, des poètes qui, comme elle, cherchent à repousser les frontières de l’art. Elle est pionnière dans des domaines qui n’ont pas encore de nom : performance multimédia, installation conceptuelle, interaction avec le public.

Cut Piece, l’une de ses créations les plus célèbres dans les années 1960, consiste à inviter des spectateurs à monter sur scène pour découper progressivement ses vêtements à l’aide de ciseaux, révélant son corps et mettant à nu toute la violence symbolique, l’objectification du corps féminin. Cette œuvre, considérée par le New York Times comme l’une des plus influentes formes de protestation artistique d’après-guerre, exprime déjà la volonté d’Ono de confronter la société à ses propres tabous, ses propres contradictions.

Si certaines critiques l’érigent en visionnaire, d’autres hurlent à la provocation gratuite. Rien n’arrête pour autant Yoko Ono, qui est prête à tout pour établir un dialogue brut entre l’artiste et le public. Loin d’un Japon marqué par le poids des traditions, elle devient à New York l’une des figures phares d’un mouvement underground où se croisent les esprits libres et les esthètes en rupture de ban.

LA RENCONTRE AVEC JOHN LENNON : UN TOURNANT DANS LA MYTHOLOGIE DES BEATLES

En 1966, alors qu’elle expose à Londres, Yoko Ono rencontre John Lennon. Il se raconte mille anecdotes autour de cette première entrevue, la plus célèbre étant celle où Lennon grimpe sur une échelle pour lire un minuscule mot (« Yes ») accroché au plafond, un geste conceptuel d’Ono. Séduit par l’originalité de cette démarche, Lennon s’intéresse de près à l’artiste japonaise. David Sheff revient longuement, dans son livre, sur la fascination quasi immédiate qui s’établit entre ces deux êtres. À cette époque, Lennon est encore marié à Cynthia Powell, et Ono est elle-même engagée dans un mariage tumultueux avec Tony Cox (après la dissolution de son premier mariage avec Toshi Ichiyanagi).

Mais la rencontre fait l’effet d’un coup de tonnerre : Lennon, avide de liberté et lassé de l’image un peu lisse de la pop star, se retrouve face à une artiste aussi passionnée que mystérieuse. Yoko, de son côté, voit en John un esprit frondeur, capable de reconnaître la valeur d’une expérimentation radicale. Leur liaison devient bientôt publique, attisant la curiosité et la haine d’une partie des fans des Beatles, qui vont la juger “responsable” de la dégradation de l’ambiance au sein du groupe.

Pourtant, certains témoins affirment que les dissensions existaient déjà entre John, Paul, George et Ringo. Les divergences artistiques, la pression de la célébrité et l’évolution naturelle de chacun auraient de toute façon conduit à une séparation. David Sheff va même jusqu’à dire qu’Ono, en accompagnant Lennon aux séances d’enregistrement de Let It Be et Abbey Road, a parfois réussi à maintenir John dans le processus créatif, alors qu’il avait déjà un pied en dehors de la formation. Pour Sheff, si quelqu’un a “cassé les Beatles”, c’est avant tout John lui-même, épuisé par la machinerie infernale qui l’empêchait de s’épanouir autrement.

L’empreinte d’Ono est néanmoins indéniable dans la dernière période des Beatles : son influence sur la musique de Lennon se fait sentir dans les compositions plus expérimentales du tandem, et leur engagement politique commun (notamment pour la paix) rejaillit sur l’image publique des Fab Four. La presse, quant à elle, caricature aisément cette artiste japonaise, souvent décrite comme froide, calculatrice, voire manipulatrice, alors même que son parcours démontre tout l’inverse : un immense besoin d’amour, un désir ardent de réinventer les codes.

TEMPÊTES MÉDIATIQUES ET ADDICTIONS PARTAGÉES

Alors que John Lennon fait figure de dieu vivant dans le panthéon du rock, Yoko Ono est pointée du doigt comme la perturbatrice, celle qui aurait jeté un sort au Beatle le plus charismatique. Les attaques médiatiques vont bon train : on l’accuse de s’immiscer dans des décisions artistiques qui ne la concernent pas, de manipuler Lennon, de faire naître de la rancœur chez Paul et les autres membres du groupe. Certains fans, en quête d’un bouc émissaire facile, se montrent violents et insultants. Ono dira un jour en avoir assez de cette “vibration de haine” constante à son encontre, un climat pesant qui la plonge souvent dans l’angoisse.

Son mariage avec Lennon, célébré en 1969, la propulse définitivement sous les feux de la rampe. Aux réactions hostiles s’ajoutent les tourments d’une vie quotidienne hors normes : voyages incessants, activisme politique, créations musicales, pressions émanant des maisons de disques et conflits en coulisses autour du catalogue des Beatles. Dans ce tumulte, le couple sombre un temps dans l’usage de l’héroïne, ce que Lennon appellera euphémiquement « h », révélant combien leur recherche d’un certain équilibre passait parfois par des chemins de traverse. Ils parviendront à se libérer de cette première addiction, mais retomberont plus tard dans une dépendance à la méthadone, qu’ils surmonteront finalement avec l’aide d’un herboriste et acupuncteur chinois de la région de San Francisco, Yuan Bain Hong.

David Sheff raconte un épisode presque incongru : Lennon et Ono, alors mondialement célèbres, s’installent chez cet acupuncteur, dorment sur son canapé, et suivent des séances destinées à les défaire de leurs toxiques habitudes. Ce séjour improbable, loin des projecteurs et du luxe, témoigne autant de la vulnérabilité du couple que de son besoin de solutions radicales pour vivre librement, loin de la pression médiatique.

LES TOURMENTS FAMILIAUX : LA DISPARITION DE KYOKO, L’ARRIVÉE DE SEAN

Les péripéties douloureuses de la vie de Yoko Ono ne se limitent pas à sa relation avec Lennon ou aux critiques que lui adressent les fans. Elle doit faire face à l’épreuve la plus intime et la plus brutale : la perte temporaire de sa fille, Kyoko. Née de son union avec Tony Cox, Kyoko vit avec son père après la séparation de ses parents, et un conflit autour de la garde de l’enfant éclate. Yoko et John se rendent aux États-Unis, bien décidés à la retrouver, mais Tony Cox s’évapore avec la fillette, qui a alors huit ans.

Les années passent, et Yoko reste sans nouvelles de Kyoko, qui se trouve en réalité embarquée dans un périple souterrain, son père ayant rejoint une secte, la Church of the Living Word, aussi appelée “The Walk”. La petite, désormais adolescente, grandit dans la peur que toute tentative de contact avec sa mère n’envoie son père en prison. Ce n’est qu’à l’âge adulte que Kyoko finit par renouer avec Yoko, une fois mère à son tour. Cette réconciliation tardive est pour Ono un moment de soulagement immense. Selon certains proches, elle retrouve à ce moment-là un semblant de plénitude, chose qu’elle n’avait plus ressentie depuis l’assassinat de Lennon.

Côté maternité, Yoko Ono fait preuve d’une vision singulière lorsqu’elle met au monde Sean Ono Lennon, né le 9 octobre 1975, jour des 35 ans de John. Épuisée par les fausses couches, elle souhaite un équilibre inédit : c’est Lennon qui endossera le rôle de parent principal, tandis qu’elle entend poursuivre ses propres quêtes artistiques. John se consacre alors pleinement à son fils, se retirant presque entièrement de la scène musicale. Dans ce choix de vie, Ono voit une forme de répartition équitable : elle a porté l’enfant, à John de lui offrir cette présence attentive au quotidien. Au fil des ans, cette vision fait figure d’exemple précurseur d’une forme de parentalité partagée, encore peu commune dans les années 1970.

L’AFFIRMATION D’UNE ARTISTE SINGULIÈRE

Au-delà de ses rôles d’épouse et de mère, Yoko Ono demeure une figure centrale de la création artistique d’avant-garde. Son attachement aux spiritualités alternatives, qu’il s’agisse de tarot, d’astrologie, de numérologie ou de méditation, nourrit ses performances d’un souffle mystique. Elle organise des concerts conceptuels, transforme la scène en espace de communion où l’improvisation se mêle à la poésie, conçoit des pièces qui demandent la participation directe du public.

Les critiques d’art se montrent partagés, oscillant entre fascination et rejet. Les amateurs d’avant-garde voient en elle une pionnière, tandis que d’autres, plus conservateurs, y perçoivent un certain hermétisme ou, pire, une imposture. Lennon la soutient dans toutes ses explorations. Il la considère comme “presque toujours dans le vrai”. Cette connexion spirituelle et artistique, qu’ils cultivent ensemble, suscite la curiosité du monde entier.

Pourtant, après la mort de Lennon, cette ouverture au monde invisible devient parfois le talon d’Achille d’Ono. David Sheff rapporte qu’elle consulte de nombreux médiums qui prétendent entrer en contact avec l’esprit de John, lui transmettant des messages supposément dictés d’outre-tombe. Son compagnon d’alors, Sam Havadtoy, essaie de la protéger contre ces charlatans qui n’hésitent pas à manipuler les informations. Mais la détresse de la veuve, plongée dans le deuil, l’incite à chercher du réconfort dans ces pratiques divinatoires.

En parallèle, Yoko poursuit ses activités artistiques et philanthropiques. On lui doit notamment des expositions, des concerts et des événements en hommage à John, afin de préserver son héritage et de véhiculer un message pacifiste. Elle multiplie les happenings conceptuels, explorant des thématiques sociales, politiques et écologiques. Son influence se fait sentir auprès de nombre d’artistes plus jeunes, pour qui Ono incarne une liberté créatrice absolue, indifférente aux diktats de la mode.

L’APRÈS JOHN LENNON : SOLITUDE, ENGAGEMENT, HÉRITAGE

La nuit du 8 décembre 1980, John Lennon tombe sous les balles d’un assassin devant l’immeuble du Dakota, à New York. Yoko Ono assiste à la scène. La sidération, le choc, puis l’immense vide qui la submergent constituent un tournant décisif dans sa vie. Elle doit d’une part faire face au deuil, d’autre part protéger Sean, alors âgé de seulement cinq ans, et le mettre à l’abri d’éventuelles menaces. Pour ne rien arranger, elle reçoit régulièrement des lettres de fans déséquilibrés, certains lui adressant des menaces de mort explicites ou des objets macabres, comme un exemplaire criblé de balles de l’album Double Fantasy, accompagné d’un message glaçant.

Dans ce climat de peur, la veuve de Lennon préfère s’entourer de gardes du corps. Sean grandit sous protection, jusqu’à être envoyé en internat en Suisse afin de connaître un semblant de vie normale, loin du regard médiatique et des angoisses permanentes. Pendant ce temps, Ono tente de maintenir la flamme de la création. Elle entreprend divers projets, gère l’héritage musical de John, se bat pour que leur message commun de paix et d’amour continue d’inspirer le public.

Durant presque deux décennies après la disparition de Lennon, Yoko partage la vie de Sam Havadtoy, décorateur d’intérieur rencontré alors que John était encore vivant. Il s’installe avec elle au Dakota, l’aide à traverser les affres du deuil, veille à la sécurité de Sean et endosse un rôle de compagnon discret. Cependant, Ono n’évoque que rarement la relation en public, ce qui finit par ronger Havadtoy et provoquer un éloignement progressif.

Dans les années 1980 et 1990, Yoko se consacre aussi à la promotion de ses projets musicaux. Elle signe plusieurs albums, parfois accompagnée de musiciens reconnus, poursuit ses performances et expositions à travers le monde, organisant notamment des installations qui font dialoguer la mémoire de John avec sa propre approche conceptuelle. Malgré les critiques, elle persévère avec l’acharnement d’une artiste insoumise. Cette femme frêle mais opiniâtre, dont la silhouette vêtue de noir est reconnaissable, devient une sorte de légende vivante, symbole d’une avant-garde tenace qui ne vieillit pas.

UNE SÉRÉNITÉ ENFIN RETROUVÉE

À mesure que les décennies passent, Yoko Ono s’efforce de faire taire les polémiques, ne cherchant plus à se justifier auprès de ceux qui l’accusent encore d’être la cause de la séparation des Beatles. De temps à autre, un autocollant “Still Pissed at Yoko” surgit sur un pare-chocs ou un mur, rappelant que la rancœur persiste dans l’esprit de certains fans irréductibles. Mais la veuve de Lennon se montre plus sereine que jamais, confiant la gestion de son patrimoine artistique à son fils Sean, qui s’est épanoui dans la musique et la production.

Lorsque la pandémie de Covid-19 éclate, Ono quitte définitivement le Dakota pour s’installer dans sa ferme de l’État de New York, acquise du temps de John. Là-bas, elle s’adonne à des promenades, prend le temps d’observer la nature, pratique la méditation, et reçoit de rares visites. Elle ne donne plus d’interviews depuis 2020, se tenant à l’écart des projecteurs, comme si ce retrait était la suite logique d’une existence où elle a déjà tout éprouvé : la gloire, la haine, la passion, la tragédie et la renaissance.

David Sheff, qui avait été l’un des premiers journalistes à se rendre au Dakota après la mort de John pour apporter un soutien à Yoko, signe avec Yoko une biographie qui se veut à la fois intime et exhaustive. Il y dresse le portrait nuancé d’une femme longtemps réduite par l’opinion publique à des clichés infamants. Il revient sur les successives crises de la vie d’Ono, depuis son enfance au Japon impérial jusqu’à cette retraite campagnarde, paisible et méritée. Il donne la parole à Sean, à la fille longtemps disparue, Kyoko, à des proches, à des témoins, et exhume des témoignages d’amis ou d’ennemis.

Au fil des pages, on découvre une personnalité hors normes, animée par un désir farouche de créer, de bousculer, de politiser l’art, de questionner la place de la femme, de dénoncer la guerre et l’injustice. On perçoit aussi la fragilité d’une orpheline de l’amour, la détermination d’une veuve qui n’a jamais vraiment pu faire le deuil de celui qui l’appelait sa “dragon lady” avec un mélange d’amusement et de profond respect. Dans son texte, Sheff insiste régulièrement sur le courage d’Ono, pointant tout ce qu’elle a enduré : l’exil, l’isolement, la stigmatisation, et ce besoin vital d’expression qui ne l’a jamais quittée.

Pour un amateur de rock, redécouvrir Yoko Ono, c’est aussi mieux comprendre John Lennon et, par extension, les derniers soubresauts des Beatles. À l’écoute des ultimes disques du groupe, on perçoit l’influence qu’elle a pu exercer sur la créativité de John. Certes, cela a pu heurter Paul, George et Ringo, qui se sentaient parfois mis à l’écart. Mais en se penchant sur le récit de David Sheff, on réalise que les tensions étaient là avant même l’arrivée d’Ono, et que l’articulation entre quatre fortes têtes se fragilisait de jour en jour. La présence de Yoko n’aurait fait qu’exacerber un mouvement déjà amorcé.

Aujourd’hui, l’œuvre d’Ono dépasse largement la simple anecdote de la muse controversée. Elle est reconnue comme l’une des figures majeures de l’art conceptuel et de la performance. Ses expositions, son engagement féministe, sa lutte pour la paix, son parti-pris résolument expérimental dans la musique ont inspiré de nombreux artistes contemporains. Sa voix, souvent moquée pour ses vocalises à la limite du cri, s’est transformée en véritable marque de fabrique d’une audace décomplexée, rejetant tout formatage commercial.

La trajectoire de cette nonagénaire, qui a survécu à la Seconde Guerre mondiale, aux drames familiaux, aux critiques incessantes, force le respect. Elle a su, d’une certaine manière, incarner un pont entre l’Orient et l’Occident, entre la tradition et la modernité, entre l’art élitiste et la pop culture. Et si son statut demeure singulier – elle n’a jamais été la rock star au premier plan, ni la célébrité glamour – elle est restée, aux yeux de ceux qui la soutiennent, l’une des rares figures capables d’interroger notre rapport au spectacle, à la célébrité, à l’image et à la création pure.

Pour le biographe David Sheff, qui avait déjà connu un succès retentissant avec Beautiful Boy, un récit sur la toxicomanie de son fils, ce travail au long cours sur Yoko était comme un rendez-vous inéluctable. Il avait côtoyé le couple Ono-Lennon durant leurs dernières semaines de bonheur, et assisté à l’irruption de la tragédie. Il avait été témoin de la déferlante médiatique, du deuil impossible, des contradictions d’une femme tour à tour mystique, fragile, rigoureuse, et parfois autoritaire. Son nouveau livre, riche en archives et en confidences, cherche précisément à réhabiliter une personnalité qui demeure, dans l’imaginaire collectif, la “sorcière” des Beatles, celle qui les aurait ensorcelés.

Or, l’Histoire montre que cette accusation relève plus du fantasme que de la réalité. Le groupe mythique de Liverpool était arrivé au bout d’un cycle. Chacun de ses membres aspirait à se lancer dans de nouvelles aventures musicales ou personnelles. Lennon, lassé du poids de la gloire, trouvait en Ono un soutien psychologique et artistique décisif pour oser affronter un monde où il n’était plus seulement le “Beatle John” mais un individu libre de toute étiquette. Yoko, elle, n’a fait que prolonger, approfondir et accélérer cette démarche d’émancipation, quitte à cristalliser autour d’elle toutes les rancœurs.

Dans ce parcours où la douleur côtoie en permanence la recherche de beauté, plusieurs éléments ressortent. D’abord, la détermination farouche de Yoko Ono à imposer une vision de l’art sans concession, quitte à déplaire à la majorité. Ensuite, la solidité du lien avec Lennon, au point que, lors de leur fameuse séparation de 18 mois (surnommée le “Lost Weekend”), elle ait elle-même désigné la jeune assistante May Pang pour accompagner John, épuisée par les tensions et la jalousie. En agissant ainsi, Ono brisait une fois de plus les codes du couple traditionnel, ce qui, à l’époque, ne fit qu’alimenter davantage les critiques.

Il y a aussi cette question lancinante de l’absence : pendant des années, Ono doit vivre avec le vide laissé par l’enlèvement de sa fille, puis avec celui, atroce, du meurtre de John Lennon. Pour surmonter ses blessures, elle se tourne vers la création, inlassablement, et vers la spiritualité, mélange subtil de croyances orientales, de tarot, de méditation. Les plus cyniques s’en moquent, y voyant une sorte de superstition naïve. D’autres y perçoivent, au contraire, un effort sincère pour transcender le traumatisme et se raccrocher à quelque chose de plus vaste que sa propre douleur.

Enfin, il convient de souligner la force du lien renoué avec sa fille Kyoko. Au moment où celle-ci reprend contact, Yoko Ono sort peu à peu d’une longue nuit intérieure. John n’est plus là, et son fils Sean s’apprête à voler de ses propres ailes. Retrouver Kyoko, c’est combler un morceau manquant de sa vie, refermer une plaie ouverte depuis l’enfance de la fillette. Si l’on en croit les proches interrogés par Sheff, ce fut un soulagement inouï pour Ono, qui put alors offrir à Kyoko la tendresse et l’écoute qu’elle-même n’avait jamais vraiment reçues de ses propres parents.

À 92 ans, Yoko Ono vit désormais loin des scandales qui ont émaillé son parcours. Installée dans la propriété qu’elle et Lennon avaient acquise, elle savoure une forme de paix, tout en restant, dans l’ombre, une figure d’autorité morale et artistique. Son fils Sean gère l’héritage Lennon, tant sur le plan musical que commercial, prolongeant le message pacifiste et l’esprit d’expérimentation chers à ses parents. Quant à Kyoko, elle a fini par bâtir une relation avec sa mère, scellant ainsi la fin d’un conflit familial interminable.

Le récit que nous livre David Sheff propose donc un regard renouvelé sur l’ancienne muse de John Lennon. Yoko Ono n’a sans doute jamais voulu incarner ce rôle de femme fatale qui détruit un groupe emblématique. Elle apparaît plutôt comme une artiste entière, dont la trajectoire épouse les tumultes d’un siècle traversé par les guerres, les luttes sociales, l’explosion de la contre-culture et les reconfigurations familiales. Pour les générations qui découvrent aujourd’hui son travail, elle n’est plus seulement la veuve d’un rockeur mondialement idolâtré, mais une référence en matière d’art performatif et conceptuel, un modèle de créativité féminine affranchie de toutes les normes.

C’est pourquoi la figure de Yoko Ono, telle que dépeinte dans cette biographie, mérite d’être abordée avec des nuances. D’un côté, il y a la caricature d’une femme perçue comme calculatrice et sombre. De l’autre, il y a la réalité d’un parcours exceptionnel, nourri par la souffrance intime, l’exil, la quête d’absolu et la volonté de briser les codes. Cette ambivalence nourrit encore aujourd’hui des débats passionnés. Les fans ardents de l’histoire des Beatles continuent de scruter chaque anecdote, chaque document, pour savoir si elle a réellement influencé leur rupture. Les historiens de l’art, eux, s’attachent à analyser ses performances et ses expositions comme des jalons essentiels dans l’avant-garde contemporaine.

Finalement, ce que l’on retient de Yoko Ono, c’est la ténacité d’une créatrice qui n’a cessé de braver l’adversité, et dont le nom demeure indissociable d’un chapitre fondamental de la musique du XXe siècle. Au-delà des polémiques, son héritage se déploie dans l’art et la culture populaire, son nom évoquant simultanément l’excentricité et l’innovation. Pour qui souhaite revisiter l’histoire du rock sous un angle plus vaste, s’intéresser à Yoko Ono, c’est pénétrer dans les coulisses d’une révolution culturelle qui ne se limite pas à quatre garçons de Liverpool, mais implique des mouvements artistiques plus profonds, des combats éthiques et esthétiques que l’on retrouve chez elle à chaque étape de son long chemin.

Aujourd’hui, loin du tumulte, Yoko Ono semble avoir trouvé ce qu’elle a cherché tout au long de sa vie : une forme d’équilibre intérieur, une réconciliation avec ses démons, et la reconnaissance grandissante de son rôle de pionnière. Même ceux qui la critiquent reconnaissent peu à peu l’importance d’une démarche audacieuse, sans concessions. Il est probable qu’elle restera pour toujours cette figure d’insoumise dont l’empreinte se déploie bien au-delà de la musique, rappelant combien l’art peut être un moyen de surmonter le chaos du monde et d’exprimer l’indicible.

En lisant Yoko, la biographie de David Sheff, on traverse presque un roman épique qui embrasse tout le XXe siècle et les débuts du XXIe. Du Japon en ruines après la guerre à la frénésie new-yorkaise, du loft obscur du Lower East Side au faste du Dakota, des expérimentations musicales aux secousses de la pop culture, du silence de l’exil jusqu’à la douceur d’une ferme dans l’État de New York, la vie de Yoko Ono a des allures de fresque. Le paradoxe est que cette artiste qui a si souvent scandalisé son époque finit par incarner, à la veille de son centenaire, une sorte de sagesse intemporelle : celle de l’inventivité perpétuelle et de la foi dans la puissance de l’esprit.

Loin des clichés, cette existence, couronnée par l’apaisement d’une retraite bien méritée, rappelle aussi que la passion, l’audace et la liberté ont un prix. Yoko Ono aura tout payé comptant, des défections amicales aux menaces de mort, des injustices racistes aux difficultés de concilier création et vie de famille. Pourtant, à 92 ans, elle demeure inébranlable, forte de ses convictions, féconde dans son rôle de gardienne du temple Lennon, et exemplaire pour toute une génération d’artistes qui voient en elle une passeuse d’avant-gardes.

Au bout du compte, ce long itinéraire, ponctué de drames et de fulgurances, atteste qu’il existe une place pour l’authenticité dans l’industrie du divertissement, et que l’expression individuelle, lorsqu’elle est poussée à son summum, peut changer le cours d’une vie – voire inspirer des milliers d’autres. Aujourd’hui, Yoko Ono continue d’exercer cet effet : celui d’un miroir tendu à une société parfois rétive à la différence, et à travers lequel l’artiste n’a jamais cessé de nous renvoyer l’image d’une quête spirituelle et esthétique infinie.


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