Accusée d’avoir brisé les Beatles, Yoko Ono apparaît sous un jour nouveau dans une biographie sensible de David Sheff. Muse, artiste, amante, elle aurait au contraire ravivé l’élan créatif de Lennon et influencé leur chef-d’œuvre final.
Sommaire
- Une présence controversée au cœur de l’histoire du plus grand groupe de tous les temps
- La figure silencieuse des studios : étrangère, femme, artiste
- Une enfance brisée, un imaginaire de survie
- Imagine : la co-créatrice d’un hymne planétaire
- Une artiste avant tout : pionnière du féminisme et de l’avant-garde
- Le prix de l’amour : fusion, séparation, renaissance
- Le 8 décembre 1980 : un monde s’effondre
- L’apaisement, enfin : reconnaissance et héritage
- Et si elle avait sauvé les Beatles ?
Une présence controversée au cœur de l’histoire du plus grand groupe de tous les temps
Durant des décennies, son nom a été sifflé comme une dissonance au sein de la mélodie parfaite des Beatles. Pour beaucoup de fans, elle a incarné la figure coupable, responsable de l’éclatement du groupe le plus célèbre de l’histoire. Et pourtant, à travers la biographie sensible que lui consacre le journaliste américain David Sheff — simplement intitulée Yoko — un autre récit émerge, nuancé, bouleversant, inattendu : et si Yoko Ono n’avait pas détruit les Beatles… mais contribué à leur ultime éclat ?
Sheff, dont la proximité avec le couple Lennon-Ono remonte à la fin des années 1970, défend l’idée que sans la présence constante — et parfois dérangeante — de Yoko Ono aux côtés de John Lennon, les dernières années du groupe, notamment Let It Be et Abbey Road, n’auraient peut-être jamais vu le jour. Une hypothèse audacieuse, que l’on ne peut balayer d’un revers de main tant elle repose sur des faits tangibles : la dépression profonde de Lennon, son désintérêt croissant pour le groupe, et ce fil ténu qui le reliait encore au processus créatif collectif — ce fil, c’était elle.
La figure silencieuse des studios : étrangère, femme, artiste
Les images sont désormais gravées dans la mémoire collective : une femme frêle, vêtue de noir, assise à quelques centimètres de John, immobile, muette, spectatrice apparemment passive de la création d’un chef-d’œuvre. Cette présence énigmatique dans les studios de Twickenham, immortalisée dans le documentaire Let It Be de Michael Lindsay-Hogg, et revisitée dans le magistral Get Back de Peter Jackson, a cristallisé toutes les haines — sexisme, racisme, incompréhension artistique.
Pourtant, ce que dit Yoko, dans une interview accordée à Paul Zollo en 1992, donne le ton d’une autre lecture : « Je vivais dans mon propre monde intérieur. Un monde de rêves. J’étais là, mais en un sens je n’étais pas là. » Une confession presque poétique, d’une honnêteté désarmante, qui résume l’ambivalence d’un personnage public dont l’intériorité a longtemps été ignorée, voire niée.
Une enfance brisée, un imaginaire de survie
Née en 1933 dans une famille richissime issue de la haute finance japonaise, Yoko Ono n’a pourtant rien d’un produit de la facilité. Enfant, elle connaît les ravages de la guerre, la faim, l’exode. Au milieu des ruines de Tokyo en flammes, elle développe un imaginaire comme rempart à l’horreur. Son frère cadet Kei, pleurant de faim, se voit offrir par sa sœur un « festin imaginaire ». « Mange cette pomme imaginaire, elle te remplira l’estomac », lui disait-elle. Kei, bien des années plus tard, confiera à Sheff : « Elle, ça la remplissait. Moi, pas. Elle était douée pour l’imagination. »
Cette faculté à transcender la réalité par la force du rêve deviendra la matrice de son œuvre. Dans Grapefruit, son recueil culte de 1964, elle écrit : « Imaginez que les nuages dégoulinent. Creusez un trou dans le jardin pour les y mettre. » Ces aphorismes surréalistes fascineront Lennon, à qui elle offre un exemplaire peu après leur première rencontre, en 1966, lors de son exposition à Londres. Il le gardera à son chevet pendant deux ans, oscillant entre exaspération et illumination. Il confiera en 1971 : « Je passais par toutes les étapes que les gens traversent face à son travail. »
Imagine : la co-créatrice d’un hymne planétaire
C’est dans leur maison de Tittenhurst Park, en 1971, que John compose Imagine, cette ballade devenue un hymne mondial. Assise à ses côtés, Yoko lui souffle des idées. Et pourtant, elle ne sera pas créditée à l’époque. John confessera à Sheff, peu avant sa mort : « Je n’étais pas assez homme pour lui accorder le crédit. » Il faudra attendre 2017 pour que l’Association américaine des éditeurs de musique reconnaisse officiellement Yoko Ono comme co-autrice de la chanson.
Un acte de justice symbolique, certes tardif, mais révélateur : elle n’était pas seulement la muse, mais la partenaire créative. Une présence active, subtile, souvent silencieuse, mais décisive.
Une artiste avant tout : pionnière du féminisme et de l’avant-garde
Avant John, il y avait Yoko. Et elle brillait déjà dans les cercles avant-gardistes new-yorkais. Dans les années 1950, elle participe aux happenings radicaux de la scène Fluxus, côtoie John Cage, Merce Cunningham, et performe avec Ornette Coleman. Son art, souvent jugé hermétique ou provocateur, est pourtant d’une cohérence absolue : il repose sur la participation, l’invisible, l’idée plus que l’objet.
Elle est l’une des toutes premières artistes conceptuelles. Et si l’histoire de l’art l’a longtemps ignorée, les grandes institutions se rattrapent aujourd’hui. Le MoMA de New York, la Tate Modern de Londres lui consacrent de vastes rétrospectives. Sa place dans le panthéon artistique du XXe siècle est désormais incontestable.
Le prix de l’amour : fusion, séparation, renaissance
La relation avec Lennon, complexe et fusionnelle, n’est pas un conte de fées. Il y eut des disputes, des trahisons, une séparation de 18 mois que l’on appelle aujourd’hui le Lost Weekend. À l’initiative de Yoko, John est alors envoyé à Los Angeles… avec une compagne désignée par elle-même : May Pang. Durant cette période, elle se reconstruit, travaille, crée. John, de son côté, sombre dans l’alcool et l’errance affective.
Mais il l’appelle tous les jours. Et ce sont Paul McCartney et même Elton John qui interviennent pour plaider sa cause. Yoko finira par le reprendre — à une condition : qu’il cesse de boire. Cette dernière reconquête inaugure cinq années de bonheur conjugal et familial, marquées par la naissance de Sean et une vie domestique apaisée. Une oasis de tendresse, hélas écourtée.
Le 8 décembre 1980 : un monde s’effondre
Le meurtre de John Lennon devant le Dakota Building, ce soir glacial de décembre 1980, est un séisme. Pour le monde entier. Mais pour Yoko, c’est l’apocalypse intime. Le livre de Sheff décrit ces jours avec une douleur palpable. Elle entre alors dans une forme de deuil perpétuel, où chaque geste devient mémoire.
Elle poursuivra néanmoins son œuvre, gérera l’héritage de Lennon avec une rigueur impressionnante, élèvera Sean avec dévotion, et entretiendra une relation amoureuse discrète mais longue avec le designer Sam Havadtoy. La vie continue, mais rien ne sera plus jamais comme avant.
L’apaisement, enfin : reconnaissance et héritage
Aujourd’hui, Yoko Ono vit retirée, à 92 ans, sur un domaine de 600 acres dans l’État de New York. Elle reçoit régulièrement la visite de ses enfants et petits-enfants. L’icône autrefois moquée est devenue une figure respectée, presque vénérée, de l’art contemporain et de la musique expérimentale.
Ses albums, autrefois qualifiés d’inaudibles, sont redécouverts. Yoko Ono/Plastic Ono Band (1970), où Ringo Starr et John Lennon jouent à ses côtés, est considéré comme un chef-d’œuvre proto-punk. Des artistes comme Patti Smith, Sonic Youth, Lady Gaga ou Björk la citent comme influence. Ses remix dominent les charts dance : treize numéros un aux États-Unis. Une revanche éclatante.
Et si elle avait sauvé les Beatles ?
Alors, la question initiale demeure. A-t-elle sauvé les Beatles ? Si l’on accepte l’idée que Lennon, déjà las, désabusé, prêt à fuir, n’aurait pas eu la force de continuer sans cette compagne à la fois protectrice, provocante et essentielle, la réponse est peut-être oui. Sans Yoko, pas de Imagine. Peut-être pas d’Abbey Road. Ni même de Lennon au-delà de 1970.
Il faut oser reconsidérer l’histoire. Oser voir en Yoko Ono non pas la sorcière ou la briseuse de groupe, mais une femme d’exception, à la croisée des mondes — l’art, la guerre, l’amour, la musique — et qui, envers et contre tous, a su défendre sa vision.
Elle a rêvé. Elle a imaginé. Et à sa manière, elle a contribué à écrire l’un des chapitres les plus poignants de l’histoire de la pop.
