Un livre inédit de Luca Perasi réhabilite avec brio la carrière solo de Ringo Starr entre 1970 et 1997. De ses premiers succès post-Beatles à la création du All-Starr Band, l’ouvrage retrace un parcours touchant, souvent oublié, à travers une analyse riche et documentée de 157 chansons.
En ce mois de mars 2025, un ouvrage capital vient combler un vide trop longtemps ignoré par la critique musicale : Ringo Starr: I Play the Piano If It’s in C – The Stories Behind the Songs (Vol. 1) 1970-1997 du journaliste et biographe italien Luca Perasi. Publié par L.I.L.Y. Publishing, ce volume de 278 pages constitue la première tentative sérieuse de cartographier, avec érudition et sensibilité, le parcours post-Beatles de Richard Starkey, alias Ringo Starr, batteur emblématique d’un groupe qui a redéfini le XXe siècle musical.
Ce travail de titan s’inscrit dans la continuité du projet SONGS, collection réputée pour sa rigueur documentaire et son souci du détail. C’est un livre de passionné, écrit avec la ferveur de celui qui croit profondément que Ringo mérite mieux que le rôle d’aimable figurant que l’histoire lui a souvent assigné. Dans cette première partie couvrant les années 1970 à 1997, Perasi déploie un panorama critique et chronologique de 157 titres, dont 23 inédits, replacés dans leur contexte artistique, humain, et technique.
Sommaire
- Une entreprise pionnière : redonner une voix à la face cachée de Ringo
- 1970-1975 : entre désinvolture et ascension fulgurante
- Une marginalisation progressive : les années d’ombre (1976–1988)
- La résurrection par la scène : l’avènement de l’All-Starr Band
- Un retour en studio enfin crédible : Time Takes Time (1992)
- Un travail de biographe minutieux et amoureux
- Une réhabilitation nécessaire dans la galaxie Beatles
- Ringo Starr, le tempo du cœur
Une entreprise pionnière : redonner une voix à la face cachée de Ringo
Jusqu’ici, la carrière solo de Ringo Starr a rarement suscité un engouement académique ou biographique comparable à celle de ses anciens compagnons Lennon, McCartney et Harrison. On a souvent réduit son œuvre à une poignée de tubes dansants ou à ses tournées nostalgiques avec l’All-Starr Band. L’intérêt que lui porte Luca Perasi fait figure de geste réparateur. En mettant en lumière les méandres de cette trajectoire personnelle, faite de triomphes fugaces et de longs silences, l’auteur s’attache à réévaluer la place de Ringo dans le paysage musical d’après-Beatles.
Le titre du livre, emprunté à une ligne savoureuse de la chanson Early 1970 (« I play the piano if it’s in C »), résume à lui seul l’humilité teintée d’auto-dérision de Ringo, musicien instinctif plus que théoricien, capable toutefois d’émouvoir par la simplicité mélodique et la chaleur humaine de ses interprétations. Cette phrase, à moitié plaisanterie et à moitié vérité, symbolise aussi le paradoxe de l’artiste : celui qui se proclame « non compositeur » a su produire, en presque trente ans, un répertoire riche, cohérent, et souvent sous-estimé.
1970-1975 : entre désinvolture et ascension fulgurante
L’ouvrage s’ouvre sur les premières années de l’après-Beatles, période charnière durant laquelle Ringo semble initialement aborder la carrière solo avec une certaine nonchalance. Sentimental Journey (1970), album de standards enregistré comme un clin d’œil à ses origines et à ses parents, détonne dans le climat musical de l’époque, et annonce déjà la singularité du personnage : au lieu de chercher à prouver quoi que ce soit, Ringo choisit de rester lui-même.
Mais c’est avec It Don’t Come Easy (1971) que Ringo s’affirme réellement. Ce morceau co-écrit (et co-produit officieusement) avec George Harrison marque un tournant : pour la première fois, il touche un large public en solo. Suivra Back Off Boogaloo en 1972, hymne glam aux accents boogie, toujours marqué par la patte harrisonienne. Ces deux simples connaîtront un succès phénoménal.
L’année 1973 sera celle de la consécration avec l’album Ringo, où les quatre ex-Beatles contribuent de près ou de loin – un miracle de diplomatie amicale en pleine guerre froide post-séparation. Des titres comme Photograph (encore avec Harrison) ou You’re Sixteen témoignent d’un sens aigu du choix de répertoire et d’une musicalité parfaitement maîtrisée. L’album Goodnight Vienna (1974) prolonge l’élan avec moins d’éclat mais une même sincérité.
Une marginalisation progressive : les années d’ombre (1976–1988)
À partir de la seconde moitié des années 1970, le rêve s’effiloche. Les modes changent, les disques de Ringo se vendent de moins en moins. Ringo the 4th (1977) et Bad Boy (1978) peinent à convaincre critiques et auditoires, malgré quelques fulgurances. Luca Perasi ne les rejette pas pour autant : il en examine les détails de production, met en lumière les musiciens engagés, souvent prestigieux, et rappelle que derrière l’échec commercial, l’homme continue d’explorer, de tenter.
Les années 1980 commencent dans la confusion : projets avortés, tournées incertaines, et surtout une tentative de renaissance à Memphis avec Chips Moman, producteur mythique de l’âme sudiste. Le projet d’album s’effondre, égaré dans les limbes d’un Ringo confronté à ses démons, au premier rang desquels l’alcool. Le livre de Perasi évoque cette époque avec une sobriété émouvante, sans sensationnalisme, mais sans éluder la douleur de ces années floues.
En 1988, tout bascule. Ringo entre en cure de désintoxication. Il en ressort transformé, prêt à reconstruire son identité artistique. C’est l’amorce d’un renouveau inespéré.
La résurrection par la scène : l’avènement de l’All-Starr Band
L’une des grandes réussites de Perasi est de replacer la création du All-Starr Band dans une perspective historique. Cette formation mouvante, inaugurée en 1989, devient pour Ringo une façon de reprendre pied dans l’industrie musicale sans se compromettre. Autour de lui gravitent des figures prestigieuses : Joe Walsh, Nils Lofgren, Billy Preston, Dr. John, Levon Helm… La setlist mêle classiques de chacun, standards Beatles, et quelques titres solo de Ringo, qui en devient le pivot modeste mais joyeux.
À travers cette formule hybride, à mi-chemin entre supergroupe et célébration collective, Ringo trouve un second souffle. Loin de la prétention des come-back forcés, il construit une carrière parallèle, durable, sincère, et tournée vers le plaisir de jouer plus que la reconnaissance critique.
Un retour en studio enfin crédible : Time Takes Time (1992)
Perasi insiste à juste titre sur l’importance de Time Takes Time, souvent considéré comme le véritable retour discographique de Ringo. Entouré de producteurs de renom (Jeff Lynne, Don Was, Peter Asher, Phil Ramone), Ringo livre un album soigné, cohérent, étonnamment inspiré. Il y chante mieux que jamais, plus sobrement, plus en retenue. Les compositions, pour la plupart externes, sont portées par des arrangements lumineux et un enthousiasme palpable.
Ce disque inaugure une période de stabilité relative. Certes, les albums suivants (Vertical Man, I Wanna Be Santa Claus) ne seront pas inclus dans ce premier volume, mais ils s’inscrivent dans la dynamique enclenchée ici.
Un travail de biographe minutieux et amoureux
Le mérite de Luca Perasi est double. D’abord, il offre une analyse critique de l’œuvre solo de Ringo, sans complaisance mais avec un regard d’une rare bienveillance. Ensuite, il documente méticuleusement chaque titre, livrant pour chacun des détails précieux sur les sessions, les musiciens impliqués, les conditions de production, les anecdotes d’époque. L’ouvrage est enrichi de près de 250 notes de bas de page, et d’illustrations qui participent à sa richesse visuelle et informative.
L’auteur explore également des pans moins connus de l’activité de Ringo : son label Ring O’ Records, son improbable entreprise de mobilier design, ses apparitions comme musicien de session, son amitié constante avec certains géants du rock. C’est un portrait kaléidoscopique, qui ne se contente pas de retracer une discographie mais dessine les contours d’un homme, de ses fragilités, de son humour, et de sa résilience.
Une réhabilitation nécessaire dans la galaxie Beatles
On aurait tort de croire que la carrière solo de Ringo se limite à quelques refrains entêtants ou à des tournées de vétérans. Ce que révèle I Play the Piano If It’s in C, c’est une cohérence insoupçonnée, un engagement sincère dans la musique, et surtout une capacité rare à survivre à un mythe sans le trahir. Là où d’autres se sont perdus dans le miroir brisé de la Beatlemania, Ringo a fait le choix de rester humain.
Ce premier volume s’achève en 1997, au seuil d’un renouveau discographique qui fera l’objet d’un second tome prévu pour 2026. On l’attend avec impatience, tant la démarche de Perasi semble désormais essentielle pour réévaluer cette figure attachante et insaisissable de l’histoire du rock.
Ringo Starr, le tempo du cœur
Si les Beatles étaient les quatre points cardinaux d’un phénomène planétaire, Ringo en était indéniablement le Nord : stable, constant, profondément humain. Son parcours post-Beatles, fait de hauts et de bas, d’ombre et de lumière, mérite pleinement qu’on s’y attarde. Grâce à Luca Perasi, c’est désormais chose faite, et bien faite. Le regard que l’on portera sur cette « étoile tranquille » ne pourra plus être le même. Ringo Starr n’était pas seulement « le batteur des Beatles ». Il est, aussi, un artiste à part entière. Et il était grand temps qu’on l’écoute autrement.
