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Quand les Beatles faillirent acheter une île en Grèce : rêve psychédélique et utopie communautaire

Publié le 28 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1967, au sommet de leur gloire, les Beatles envisagèrent d’acheter une île grecque pour y fonder une communauté utopique mêlant musique, spiritualité et liberté, avant d’abandonner ce rêve psychédélique.


Il fut un temps où tout semblait possible pour les Beatles. Au sommet de leur gloire, riches à millions, adulés sur tous les continents, les quatre garçons dans le vent n’avaient plus à se soucier de considérations matérielles. Ce qu’ils cherchaient alors, en cette année 1967 empreinte de psychédélisme et de quête spirituelle, relevait davantage du domaine de l’idéal : liberté créative absolue, vie communautaire harmonieuse, retrait du tumulte médiatique… et pourquoi pas, tant qu’à faire, l’achat d’une île en Grèce.

Cette anecdote singulière, presque trop fantasque pour être vraie, appartient pourtant à l’histoire méconnue du groupe. Elle illustre à merveille les aspirations utopiques d’une époque où la contre-culture se confondait parfois avec l’absurde, et où les Beatles, toujours en avance sur leur temps, s’imaginaient bâtisseurs de paradis perdus. Retour sur cet épisode digne d’un scénario de film, où LSD, mythologie grecque et illusions hippies se croisèrent sur la mer Égée.

Sommaire

  • Un rêve nourri de psychotropes et de révolte douce
  • Une odyssée en Méditerranée
  • L’argent, les autorisations… et l’oubli
  • Une utopie typique des sixties
  • Une parenthèse révélatrice

Un rêve nourri de psychotropes et de révolte douce

Nous sommes en 1967. L’année est charnière : elle voit paraître Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, manifeste sonore d’une génération en mutation, où les frontières de l’art, de la conscience et du réel semblent voler en éclats. Le Summer of Love n’a pas encore tout à fait commencé, mais les Beatles, eux, ont déjà plongé dans un océan de psychotropes et de réflexions existentielles. L’influence de Timothy Leary, les lectures orientales, les séjours en Inde ou encore la musique de Ravi Shankar ont planté les graines d’un changement radical.

C’est dans ce contexte que germe l’idée, absurde et sublime à la fois : acheter une île. Un lieu hors du monde, loin de Londres et de ses obligations contractuelles, un sanctuaire insulaire où le groupe pourrait vivre, créer, méditer, et expérimenter — artistiquement comme spirituellement — sans le moindre obstacle.

Dans Many Years From Now, ouvrage majeur de Barry Miles retraçant les souvenirs de Paul McCartney, l’ex-Beatle résume la chose avec une franchise teintée d’ironie :
« C’était probablement la drogue, la principale raison de vouloir une île, et puis toutes ces idées de communautés alternatives qui circulaient à l’époque. C’était de l’ambition induite par la drogue. On traînait ensemble et on se disait : “Ce serait génial, non ? L’eau qui clapote, le soleil, on jouerait de la musique. On aurait un studio. C’est possible maintenant avec du matos mobile…” On avait plein d’idées comme ça. »

Le projet n’était pas une simple blague de fin de soirée. Les Beatles ont réellement envisagé cette folie. Ils se sont même déplacés sur place. Direction : la Grèce.

Une odyssée en Méditerranée

C’est en juillet 1967 que John, Paul, George, Ringo et leur entourage — dont les épouses et quelques membres de leur cercle rapproché — embarquent pour la Grèce. Le voyage se veut d’abord récréatif, mais très vite, il prend des allures de repérage immobilier. Après quelques jours passés sur le continent, entre Athènes et quelques escales estivales, la petite troupe met cap vers une île située à l’est du Péloponnèse.

Selon les souvenirs de George Harrison, consignés dans Anthology, l’enthousiasme était palpable :
« Il y avait la Grèce à gauche ; une grande île à droite. Le soleil brillait, et on a chanté ‘Hare Krishna’ pendant des heures. […] On allait tous vivre ensemble, dans une immense propriété. »

L’île en question — dont le nom demeure flou, certains évoquant Leslo, d’autres un ensemble de petites îles dans le golfe Saronique — s’étendait sur quelque 80 acres. Elle possédait un petit village, des oliveraies, plusieurs plages, et une topographie idyllique qui fit naître mille scénarios dans les esprits embrumés de leurs visiteurs.

Le projet prend forme : il s’agirait d’y construire plusieurs maisons, un studio d’enregistrement, peut-être même une école ou un centre de méditation. Une mini-société autonome, à l’image des idéaux de l’époque. Chaque Beatle aurait sa demeure, et au centre de l’île, un espace commun pour jouer, enregistrer, rêver.

L’argent, les autorisations… et l’oubli

Les démarches avancent vite. Le groupe parvient à obtenir l’accord des autorités grecques pour effectuer l’achat. La somme évoquée, 90 000 livres sterling — soit l’équivalent de près de deux millions d’euros actuels — est convertie en drachmes, prête à être versée. L’affaire semble bien engagée.

Mais comme souvent chez les Beatles de cette période, l’enthousiasme s’épuise aussi vite qu’il est né. L’intensité du voyage, la chaleur accablante, l’éparpillement des idées, et sans doute les excès de toutes sortes finissent par avoir raison de leur ferveur. De retour à Londres, chacun est rattrapé par la réalité : Magical Mystery Tour se prépare, Apple Corps est en gestation, et les tensions commencent déjà à poindre.

Ringo Starr, avec son flegme habituel, résume le naufrage du projet en une phrase laconique :
« Ça n’a rien donné. On n’a pas acheté d’île. On est rentrés. On était doués pour partir en vacances avec des grandes idées, mais on ne les réalisait jamais. »

Ainsi s’acheva l’épisode grec. Ni studio sous les palmiers, ni utopie insulaire, ni communauté Beatles sur fond de sirtaki et de tzatziki. L’île fut oubliée, tout simplement, comme un rêve trop étrange pour être poursuivi.

Une utopie typique des sixties

Ce projet d’achat, aussi délirant qu’il puisse paraître aujourd’hui, s’inscrit dans une tendance plus large des années 60 : le rejet de la société de consommation, la recherche de lieux alternatifs, la fuite de l’Occident matérialiste. Les communautés hippies se multipliaient alors, de Haight-Ashbury à Goa, de Katmandou à Ibiza. Vivre en autarcie, loin des villes, avec pour seules lois l’amour, la musique et la paix : tel était le credo.

Les Beatles, qui avaient toujours été à la fois les symboles et les catalyseurs de leur époque, ne pouvaient qu’être attirés par ce genre d’expérience. George Harrison, en particulier, dont la quête spirituelle ne fit que s’intensifier après ce voyage, y voyait peut-être une manière d’aligner son quotidien avec ses convictions intérieures.

Il est tentant d’imaginer ce qu’aurait été l’histoire du groupe si ce rêve grec avait abouti. Peut-être les tensions croissantes auraient-elles été apaisées par cette vie insulaire ? Peut-être l’expérience Apple aurait-elle pris une tournure plus communautaire encore ? Ou, au contraire, peut-être le huis clos d’une île aurait-il précipité leur désintégration.

Une parenthèse révélatrice

Ce qui reste, au fond, c’est l’image fugace de quatre musiciens légendaires, ivres de liberté et de substances, chantant des mantras sur un yacht en mer Égée, imaginant une vie à l’écart du monde. Une scène à la fois comique, émouvante, et profondément révélatrice de leur état d’esprit à cette époque.

Le projet avorté de l’île grecque est un de ces nombreux moments où les Beatles ont flirté avec l’utopie. Comme la création d’Apple Corps, comme le voyage en Inde avec le Maharishi, comme les expériences de studio les plus audacieuses, il témoigne d’une volonté de dépasser les frontières habituelles, de redéfinir le rôle de l’artiste, voire celui de l’homme moderne.

Et même si cette île ne devint jamais leur foyer, son évocation continue de fasciner. Elle rappelle que les Beatles n’étaient pas seulement des génies de la musique : ils étaient aussi les rêveurs d’un monde nouveau, souvent naïfs, parfois perdus, mais toujours en quête d’une autre vérité.

C’est peut-être cela, plus que leur immense talent, qui les rend encore si humains — et donc si éternels.


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