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John Lennon : la sagesse d’un Beatle qui regarde la vie tourner

Publié le 28 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Au printemps 1981, alors que le monde pleurait encore l’assassinat brutal de John Lennon, un titre doucement introspectif gravitait discrètement vers les sommets des classements américains. « Watching The Wheels », troisième extrait de l’album Double Fantasy, n’était pas une chanson de deuil. Elle n’était pas une protestation, ni même un adieu. Elle était, au contraire, l’expression d’un homme en paix, retiré de la frénésie médiatique, recentré sur l’essentiel. Cet hymne feutré, autobiographique, capturait avec tendresse la joie retrouvée d’un artiste qui avait quitté le manège pour simplement… observer.

Sommaire

Le silence après le tumulte

La carrière de John Lennon, dans les années 70, fut marquée par les éclats de voix, les combats politiques, les expérimentations musicales, les confrontations médiatiques. Des titres comme Working Class Hero ou Power To The People résonnaient comme des appels à la révolte, parfois à la provocation. Mais à partir de 1975, Lennon se retire. Il se retire du monde, du bruit, de la scène. Il devient père. Il devient, surtout, silencieux.

Ce silence n’est pas un vide : c’est un choix. Un refus de se compromettre dans les exigences commerciales, un rejet des attentes constantes du public et de l’industrie. Pendant cinq ans, John Lennon s’efface, volontairement, de la sphère publique. Il s’installe à New York, élève son fils Sean, cuisine, promène, lit, réfléchit. Il vit.

Une confession en douceur

C’est cette période de repli que Watching The Wheels vient sublimer. Écrite et enregistrée durant l’été 1980, quelques mois à peine avant son assassinat, la chanson est d’une simplicité désarmante. Portée par une mélodie épurée, presque enfantine, elle repose sur un piano chaleureux et une rythmique souple. Tony Levin à la basse, Andy Newmark à la batterie, et les guitares d’Earl Slick et Hugh McCracken accompagnent Lennon dans une atmosphère douce et feutrée, loin des orages électriques des années Beatles ou de l’intensité revendicatrice des débuts en solo.

Le texte, lui, est limpide. Lennon y assume pleinement son retrait, répondant avec malice aux interrogations de ceux qui ne comprennent pas pourquoi il a quitté la scène :
“People say I’m crazy, doing what I’m doing / Well they give me all kinds of warnings to save me from ruin.”

Mais Lennon ne se justifie pas. Il explique. Il observe. Il s’explique avec une sagesse rare, presque bouddhique :
“I just had to let it go.”

La roue comme métaphore existentielle

L’image centrale de la chanson — la roue qui tourne — est d’une richesse symbolique saisissante. Elle évoque à la fois le cycle de la vie, le rythme du monde, mais aussi le mouvement intérieur de l’individu. Lennon regarde tourner la roue, c’est-à-dire le monde, mais aussi lui-même. Dans une interview accordée peu de temps avant sa mort, il confiait :

« L’univers tout entier est une roue. Mais ce sont principalement mes propres roues… Je me regarde tourner, comme tout le monde. Je me regarde aussi à travers mon enfant. »

Cette déclaration donne à Watching The Wheels une profondeur spirituelle inattendue. Loin de la désillusion ou de la nostalgie, la chanson propose une forme d’éveil. Lennon n’est plus dans la projection, il est dans l’introspection. Il ne revendique plus, il médite. Il ne s’agite plus, il contemple.

Une sortie posthume chargée de sens

Le destin a voulu que cette chanson, célébrant un retrait apaisé, soit publiée quelques mois seulement après la mort tragique de son auteur. Lorsqu’elle entre dans les charts américains le 28 mars 1981, le public vit encore sous le choc de l’assassinat de Lennon survenu le 8 décembre 1980. Le single précédent, Woman, est alors encore bien classé, et (Just Like) Starting Over vient à peine de quitter le Billboard Hot 100, après y avoir trôné cinq semaines à la première place.

Dans ce contexte, Watching The Wheels résonne avec une acuité poignante. Elle atteint la 10e place du Billboard, devenant ainsi le septième titre solo de Lennon à s’installer dans le Top 10 américain. Au Royaume-Uni, en revanche, l’accueil est plus tiède : le single ne dépasse pas la 30e place. Une différence d’engouement qui reflète peut-être la manière dont le public américain, davantage témoin de son quotidien new-yorkais, s’identifie à cette facette domestique et paternelle du Beatle pacifié.

Une œuvre témoin d’un apaisement tardif

L’œuvre de Lennon, souvent perçue comme celle d’un homme tourmenté, habité par la colère, le doute, l’idéal révolutionnaire, trouve dans Watching The Wheels une forme de résolution. Ce n’est pas une abdication. Ce n’est pas non plus un renoncement. C’est une acceptation lucide du réel, une manière de faire la paix avec soi-même.

Là où d’autres artistes finissent consumés par leur quête identitaire ou leurs engagements, Lennon semble, dans cette chanson, avoir trouvé une forme de plénitude. Il ne fuit pas le monde : il le regarde. Et ce regard, loin d’être détaché, est chargé de tendresse et de compréhension. Il n’y a plus de haine, plus de revanche à prendre, plus de message à marteler. Il y a un homme, un père, un artiste, qui contemple la roue tourner avec une sérénité douce-amère.

Héritage et postérité

Depuis sa sortie, Watching The Wheels n’a jamais cessé de fasciner. Elle a été reprise, réinterprétée, remixée — notamment dans le cadre des Ultimate Mixes de 2020 supervisés par Sean Lennon. Dans ces versions remasterisées, la pureté du message et la clarté de la production rendent encore plus émouvante la présence vocale de Lennon, comme suspendue dans le temps.

La chanson occupe une place singulière dans le répertoire de Lennon. Elle n’a pas l’éclat révolutionnaire de Imagine, ni l’intensité désespérée de Mother. Mais elle s’impose par sa vérité nue, son authenticité absolue. Elle nous montre Lennon non pas en prophète ou en militant, mais en homme — simplement en homme — capable de dire qu’il est heureux d’avoir cessé de courir.

Une dernière leçon

En définitive, Watching The Wheels n’est pas seulement une chanson. C’est une leçon d’humilité. Lennon nous y apprend que l’acte le plus courageux n’est pas toujours de monter au front, mais parfois de se retirer. De dire non au vacarme, aux projecteurs, aux attentes. De choisir la vie intérieure, les gestes simples, l’amour familial.

Ce regard posé sur le monde, à la fois curieux et paisible, reste l’un des plus beaux héritages que John Lennon nous ait laissés. Dans un monde qui tourne de plus en plus vite, son invitation à « regarder les roues tourner » est plus précieuse que jamais.

Et dans ce regard apaisé résonne encore une voix familière, qui murmure : “I just had to let it go.”


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