Sommaire
- Les racines : un climat sous tension et la frustration de Harrison
- Une mise à l’écart sur Sgt Pepper, puis recyclage pour Yellow Submarine
- Le contenu ironique : un clin d’œil à la fois à Liverpool et à l’édition musicale
- Des sonorités psychédéliques et un esprit expérimental
- Le dévoilement tardif dans Yellow Submarine
Les racines : un climat sous tension et la frustration de Harrison
En février 1967, en plein élan créatif pour l’album Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band, George Harrison compose « Only A Northern Song ». Le guitariste traverse alors une période de lassitude : le duo Lennon-McCartney domine largement la production et la publication des titres du groupe, tandis que lui-même n’obtient que deux ou trois plages par album. Harrison, déjà éreinté par les tournées incessantes et le peu de reconnaissance de ses talents d’auteur, décide de traduire sa frustration dans une chanson à la fois moqueuse et ironique.
La chanson vise aussi Northern Songs, la maison d’édition créée en 1963 pour publier les morceaux des Beatles, principalement ceux de Lennon et McCartney. Les contrats signés par Harrison et Ringo Starr les placent en simples « auteurs salariés » jusqu’à l’expiration de leurs engagements. Ainsi, quand George fredonne « It doesn’t really matter what chords I play… as it’s only a Northern Song », il tourne en dérision l’idée que, puisque de toute façon il ne touche pratiquement pas les droits de ses propres compositions, peu importe ce qu’il fait.
Une mise à l’écart sur Sgt Pepper, puis recyclage pour Yellow Submarine
« Only A Northern Song » est écrit pendant les sessions de Sgt Pepper. Pourtant, George Martin et les autres Beatles ne retiennent pas le morceau pour le disque, jugeant qu’il ne s’intègre pas dans la cohésion de l’album ou n’atteint pas la qualité souhaitée. La chanson reste donc en réserve jusqu’à ce que la production du film Yellow Submarine réclame du nouveau matériel. Elle se voit alors exhumée et terminée pour figurer sur la bande originale du long-métrage sorti début 1969, permettant ainsi au public de la découvrir.
Le contenu ironique : un clin d’œil à la fois à Liverpool et à l’édition musicale
Le titre joue sur le double sens de « Northern Song » : d’un côté, le Nord de l’Angleterre (Liverpool, ville natale des Beatles), de l’autre, la société d’édition Northern Songs Ltd. Harrison s’amuse de ce hasard lexical pour souligner son sentiment d’exclusion financière et artistique. Alors même qu’il est l’un des membres fondateurs du groupe, il constate que la majeure partie des bénéfices liés aux droits d’auteur reviennent à Lennon et McCartney, voire à l’éditeur Dick James, tandis que lui doit se contenter de miettes.
Sous son apparence légère, la chanson est donc une forme de « révolte feutrée » : George prend le prétexte d’une blague pour dénoncer la réalité du business musical. En 1999, il décrira de façon plus directe combien il s’était senti « volé » par ce système, confirmant le ton acerbe de ce titre.
Des sonorités psychédéliques et un esprit expérimental
Même s’il ne figure pas sur Sgt Pepper, « Only A Northern Song » est enregistré dans la même atmosphère expérimentale que le reste de l’album. Les séances commencent en février 1967 : l’orgue, les effets sonores et les overdubs vocaux confèrent à la chanson un côté planant et déroutant, dans la droite lignée de la vague psychédélique. Les Beatles y incorporent des sons de cloches (glockenspiel), des pistes inversées ou superposées, et un traitement d’echo ou de phasing.
En avril 1967, après avoir finalisé le reste de Sgt Pepper, ils reviennent sur la chanson. Harrison remplace certaines prises vocales, et Paul McCartney s’essaie à la trompette, ajoutant une tonalité ludique qui achève de la rendre encore plus dérangeante. Dans son Anthology, Paul indique avoir « barboter » à la trompette, pour souligner le caractère ironique et nonchalant du morceau.
Le dévoilement tardif dans Yellow Submarine
Le public ne découvre « Only A Northern Song » qu’au début de 1969, lorsque la bande originale du dessin animé Yellow Submarine est publiée. Georges Harrison, qui n’avait pu l’insérer sur l’album précédent, profite de l’occasion : le film ayant besoin de chansons inédites pour garnir sa face B, la composition trouve enfin sa place, même si elle demeure un peu en retrait par rapport à d’autres grands succès du groupe.
Alors qu’elle résulte d’une humeur contestataire, la chanson illustre bien la dualité de Harrison : capable de signer un titre à la fois désinvolte et imprégné de sarcasme, tout en s’ancrant dans la démarche psychédélique de l’époque. Au fond, « Only A Northern Song » reflète le constat que Harrison fait à un moment précis : celui d’un musicien qui, malgré son talent, se sent encore confiné dans l’ombre du duo Lennon/McCartney.
Ainsi, derrière ses allures humoristiques et son psychédélisme assumé, « Only A Northern Song » se veut un clin d’œil amer sur la situation des droits d’auteur dans l’industrie musicale des sixties… et l’on comprend pourquoi Harrison aura, plus tard, à cœur d’exprimer sa propre voix en dehors du carcan Beatles.
