Sommaire
- Dans l’univers mystique de Magical Mystery Tour
- Une inspiration venue d’un « sage moqué »
- Les premiers accords au piano de Paul
- Une parenthèse improvisée en France
- En studio : piano, flûtes et « harmonicas basse »
- Du documentaire musical à la réédition numérique
- Un « fou » devenu sage intemporel
- une chanson de l’aube pour un monde en plein changement
Dans l’univers mystique de Magical Mystery Tour
En 1967, les Beatles sont lancés dans une course folle à l’expérimentation. Après la claque psychédélique de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band en juin de la même année, ils s’attellent à un nouveau projet ambitieux : le film pour la télévision Magical Mystery Tour. Dans ce moyen-métrage coloré et fantaisiste, les Fab Four imaginent un voyage onirique à bord d’un autocar — une aventure baroque à l’image de l’effervescence artistique qui les anime.
En parallèle, ils enregistrent la bande-son, qui sortira d’abord sous la forme d’un double EP au Royaume-Uni, puis en album complet aux États-Unis. Parmi les titres phares, « The Fool On The Hill », composé et chanté par Paul McCartney, se distingue par son atmosphère sereine, presque mystique, et par l’étrange personnage solitaire qu’il met en scène.
Une inspiration venue d’un « sage moqué »
Contrairement à certaines chansons plus ouvertement psychédéliques de cette période, « The Fool On The Hill » ne se caractérise pas par une surenchère d’effets sonores. Paul McCartney le décrit comme inspiré par la figure du gourou indien Maharishi Mahesh Yogi, auquel les Beatles s’étaient brièvement ralliés. Les détracteurs du Maharishi le considéraient comme un illuminé ou un « fou » à cause de son rire caractéristique. Paul imagine alors un personnage solitaire, regardant le monde de haut, moqué parce qu’on ne comprend pas son véritable message.
« “The Fool On The Hill” était à propos de quelqu’un comme Maharishi. Ses détracteurs l’appelaient un fou. À cause de son rire, il n’était pas toujours pris au sérieux.” »
— Paul McCartney, cité dans “Many Years From Now”, Barry Miles
Dans sa genèse, la chanson reste typique de l’approche Beatles : un trait de personnalité, une idée ou une anecdote se transformait aussitôt en sujet de composition. John Lennon, qui la décrit plus tard comme « une autre bonne chanson de Paul », reconnaît la qualité du texte et la cohérence du concept, même s’il ne s’implique pas particulièrement dans la conception.
Les premiers accords au piano de Paul
Les origines de « The Fool On The Hill » remontent à un instant de solitude au piano. Paul McCartney se trouve dans la maison de son père, à Heswall, près de Liverpool, et joue un accord de ré (D6) qu’il laisse résonner. Peu à peu, il brode autour de cette note une mélodie empreinte de douceur et de mélancolie. Il lui arrive de fredonner, à la manière de ce qu’il avait fait pour « Yesterday » (initialement sous le titre de travail « Scrambled Eggs »), avant que les paroles définitives ne s’imposent.
Le biographe officiel des Beatles de l’époque, Hunter Davies, raconte avoir observé Lennon et McCartney composer d’autres chansons (notamment « With A Little Help From My Friends ») dans des conditions similaires : ils se laissent distraire, plaisantent, puis, soudain, une idée surgit et devient le cœur d’un nouveau titre. Pour « The Fool On The Hill », Paul explique qu’il chantonne d’abord un air vague, comme pour tester la mélodie, avant de poser sur le papier (ou de mémoriser) les lignes qui fonctionneront réellement.
Une parenthèse improvisée en France
Afin de tourner la séquence du film Magical Mystery Tour associée à cette chanson, Paul McCartney prend une décision spontanée : partir dans le sud de la France avec Mal Evans (régisseur et confident du groupe) et le caméraman Aubrey Dewar. Paul n’emporte ni argent ni passeport, mais parvient malgré tout à franchir les douanes, porté par sa célébrité et un brin de bagout.
Ils se rendent près de Nice, à l’aube, pour filmer Paul seul sur une colline, dansant et marchant face au lever de soleil. Il s’agit d’une improvisation totale, comme il le racontera plus tard :
*« Je me suis contenté d’improviser l’ensemble. J’ai demandé à Mal de me filmer en train de sauter de rocher en rocher, avec le soleil qui se lève. Je n’avais qu’un petit magnétophone Philips pour faire semblant de chanter en playback… On s’est vraiment débrouillé de manière spontanée, c’était tout l’esprit de Magical Mystery Tour.” »
— Paul McCartney, “Many Years From Now”, Barry Miles
Cette liberté totale va cependant compliquer la postproduction : aucun clap de synchronisation n’a été utilisé et la piste vocale n’est pas alignée. Au final, le charme de ce segment vient justement de cette spontanéité, avec Paul seul devant un panorama sublime, tournant le dos à la ville comme le « fou sur la colline » qui observe la société sans s’y mêler.
En studio : piano, flûtes et « harmonicas basse »
La première étape d’enregistrement a lieu le 6 septembre 1967, lorsque Paul réalise une démo solo en une seule prise, accompagné de son piano et de sa voix. Cette version figurera plus tard sur Anthology 2, permettant aux fans de découvrir la genèse dépouillée de la chanson.
Les séances officielles avec le groupe commencent réellement le 25 septembre 1967. Les Beatles enregistrent trois prises du morceau rythmique (piano, batterie, guitare), avant de procéder à divers overdubs, dont des percussions et des parties vocales de Paul. Dans la foulée, ils effectuent un mixage partiel surnommé « take four », destiné à libérer des pistes pour de futurs ajouts.
Le 26 septembre, insatisfaits du résultat, ils reprennent tout à zéro avec un « remake » (take five). Paul pose alors un piano principal, Ringo Starr ajoute la batterie et les cymbales, George Harrison, une guitare acoustique, et certains utilisent maracas ou clochettes. D’autres couches sonores s’ajoutent, comme le célesta et de nouvelles parties de piano. Paul double sa voix et enregistre un solo de flûte à bec (recorder) qui souligne la légèreté onirique de la chanson.
« The Fool On The Hill » contient également un effet discret mais étonnant : John Lennon et George Harrison enregistrent des “bass harmonicas” (harmonicas basse) sur la piste quatre, et une boucle de guitare ralentie apparaît juste après la dernière ligne du chant, créant un petit sursaut psychédélique.
Le 20 octobre, les ultimes finitions sont apportées grâce à l’intervention de trois flûtistes (Jack Ellory et les frères Christopher et Richard Taylor). George Martin, le producteur, écrit l’arrangement de flûte en étroite collaboration avec Paul, qui a déjà une idée précise de ce qu’il souhaite entendre. Les pistes sont ensuite synchronisées, car toutes les pistes d’origine sont déjà saturées d’enregistrements.
Du documentaire musical à la réédition numérique
Lors de la diffusion du film Magical Mystery Tour sur la BBC, au lendemain de Noël 1967, « The Fool On The Hill » illustre une séquence jugée à la fois poétique et déroutante. Beaucoup de téléspectateurs voient en ce passage un symbole de la liberté créative dont les Beatles jouissent en cette fin de décennie.
Le titre apparaît également dans diverses compilations postérieures, dont Anthology 2 (1996), qui propose des versions de travail, et Love (2006), la bande-son du spectacle du Cirque du Soleil à Las Vegas. Sur iTunes, en 2011, une édition spéciale de l’album Love inclut en bonus « The Fool On The Hill » remixée, entremêlée de bribes sonores issues d’autres chansons des Beatles (on y discerne notamment des éléments tirés d’« I Am The Walrus », « Mother Nature’s Son », « Octopus’s Garden »).
Un « fou » devenu sage intemporel
Malgré sa tonalité apparemment légère, « The Fool On The Hill » revêt un sens profond. Loin de la frénésie pop qui caractérisait les tout premiers succès des Beatles, cette chanson est une parabole sur la perception qu’a la société de ceux qu’elle ne comprend pas — penseurs originaux, gurus, ou simples rêveurs mis à l’écart. Dans ce « fou » perché sur sa colline, McCartney a vu autant de traits du Maharishi que de l’innocence incomprise de certains artistes.
John Lennon, habituellement prompt à émettre des critiques sur les morceaux de Paul, a reconnu l’efficacité de la composition, louant la qualité des paroles et la beauté de la mélodie. Ringo Starr, quant à lui, soutient la pulsation rythmique et ajoute des touches de percussions variées (maracas, cymbales, parfois finger cymbals), contribuant à l’atmosphère presque enfantine qui s’en dégage.
Les historiens musicaux notent souvent que « The Fool On The Hill » symbolise l’équilibre de l’album Magical Mystery Tour, où l’on oscille en permanence entre la féerie psychédélique et la douceur mélancolique de certains titres. Il est d’ailleurs frappant de constater que la séquence filmique, tournée en France sans aucune contrainte syndicale, reflète bien cette liberté totale.
une chanson de l’aube pour un monde en plein changement
Enregistrée en pleine effervescence de l’été 1967, « The Fool On The Hill » se révèle être, plus qu’un simple « morceau de Paul », un des jalons qui démontre la maturité artistique des Beatles. Loin de l’agitation et des controverses qui entourent parfois leurs réalisations, cette chanson opte pour une atmosphère introspective et contemplative.
La symbolique du lever de soleil filmé à Nice, la place prépondérante accordée aux flûtes et à la douceur du piano, tout concourt à donner à ce « Fou sur la colline » un caractère singulier et universel. À l’instar d’autres titres majeurs de la discographie Beatles, il continue de susciter, au fil des décennies, l’admiration de générations successives de fans et de musiciens. Personnage à la fois moqué et témoin avisé du monde, le Fool de Paul McCartney veille sur une époque qui, en 1967, basculait déjà vers une nouvelle ère culturelle. Un demi-siècle plus tard, son sourire et son regard demeurent éminemment contemporains, rappelant combien il est parfois nécessaire, aux yeux de la foule, d’être le « fou » pour saisir la véritable nature des choses.
