Après la mort de Lennon, Yoko Ono révéla à McCartney que son travail sur « The Family Way » en 1966 avait profondément blessé John. Cette blessure, jamais exprimée de son vivant, révèle une fracture dans leur relation artistique, marquant un tournant silencieux dans l’histoire des Beatles.
L’histoire du tandem Lennon-McCartney, souvent qualifié de plus grande collaboration de l’histoire de la musique populaire, regorge d’épisodes passionnés, d’élans créatifs fulgurants et, parfois, de tensions silencieuses. Le récent ouvrage d’Ian Leslie, John and Paul: A Love Story in Songs, lève un voile pudique mais troublant sur l’une de ces fêlures. Selon l’auteur, ce n’est qu’après la mort de John Lennon que Paul McCartney apprit – par la bouche même de Yoko Ono – combien il avait, sans le savoir, blessé son ami et alter ego musical.
Ce moment de fracture remonte à l’automne 1966, au moment où Lennon s’était éloigné de Londres pour tourner un film avec le réalisateur américain Richard Lester. Pendant ce temps, McCartney avait, de son côté, entrepris un projet parallèle avec le producteur George Martin : la composition de la bande originale du film The Family Way. Un geste apparemment anodin dans l’élan créatif des deux artistes, mais qui allait nourrir une insécurité profonde chez Lennon, jamais exprimée de son vivant.
Sommaire
- Almería 1966 : la solitude créative de Lennon
- Pendant ce temps, à Londres : McCartney et The Family Way
- Une blessure muette, une rivalité tacite
- L’après : regrets et réminiscences
- Une fracture annonciatrice
- L’héritage d’un silence
- Lennon et McCartney : le fil invisible
Almería 1966 : la solitude créative de Lennon
C’est à Almería, en Espagne, que Lennon se rend en septembre 1966 pour incarner un rôle secondaire dans How I Won the War, une satire grinçante sur l’absurdité du conflit armé. Loin des studios d’Abbey Road et des effusions psychédéliques de Londres, le chanteur vit pour la première fois une expérience professionnelle en solitaire, accompagné uniquement de sa première épouse, Cynthia, et du fidèle road manager Neil Aspinall.
Ce voyage marque une étape importante dans la mutation artistique de Lennon. C’est à Almería qu’il commence à esquisser l’un de ses titres les plus emblématiques : Strawberry Fields Forever. Le titre, profondément introspectif et expérimental, traduit son état d’esprit ambivalent – à la fois curieux et déraciné. C’est également lors de ce tournage qu’il adopte pour la première fois les fameuses lunettes rondes à monture métallique, devenues par la suite sa signature visuelle.
Les confidences recueillies par Ian Leslie dans son livre révèlent un Lennon assidu sur le plateau, mais également en proie à une anxiété sociale latente. « Je ne savais même pas parler, j’étais si nerveux », confiera-t-il plus tard. « Je n’ai pas de mal à parler à la caméra – ce sont les gens qui me terrifient. »
Pendant ce temps, à Londres : McCartney et The Family Way
Alors que Lennon se livre à cette introspection à Almería, McCartney, resté à Londres, accepte une commande musicale pour le film britannique The Family Way, réalisé par Roy Boulting. Travaillant avec George Martin, il compose une suite instrumentale délicate, empreinte de mélancolie, qui lui vaudra un Ivor Novello Award en 1967. Ce projet, pourtant modeste en apparence, marque un précédent : c’est la première fois qu’un membre des Beatles signe une œuvre musicale complète en dehors du groupe.
Pour McCartney, il s’agit d’un prolongement naturel de son activité créative. Il ne voit pas d’infidélité dans cette démarche – après tout, Lennon avait déjà publié deux recueils de textes surréalistes (In His Own Write en 1964 et A Spaniard in the Works en 1965) et se trouve à ce moment précis impliqué dans un film.
Mais la perception de Lennon, bien que non exprimée publiquement à l’époque, semble toute autre. Ian Leslie avance que cette initiative de McCartney l’a profondément affecté. Yoko Ono, confiera-t-elle bien plus tard à Paul, que ce dernier avait « blessé » John. Une révélation qui fit l’effet d’une gifle rétrospective pour McCartney, déjà accablé par la perte brutale de son compagnon de route.
Une blessure muette, une rivalité tacite
La rivalité créative entre Lennon et McCartney, souvent romancée à l’excès, fut cependant bien réelle. Non pas une compétition ouverte et destructrice, mais plutôt une émulation constante, une forme de vigilance mutuelle. Chacun des deux hommes cherchait à impressionner l’autre, à se surpasser pour obtenir son approbation implicite.
Dans ce contexte, l’acte de McCartney de composer seul pour un film sans consulter Lennon prit une dimension symbolique. Pour John, habitué à un tandem presque fusionnel, cette indépendance prit des allures de trahison affective. D’autant plus que The Family Way représente une forme de maturité musicale que Paul cultive avec de plus en plus d’ardeur, annonçant déjà les velléités orchestrales qui éclateront dans Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band quelques mois plus tard.
L’après : regrets et réminiscences
Il faudra attendre 1980 – et surtout les confessions posthumes de Yoko Ono – pour que cette blessure enfouie refasse surface. Paul, qui avait toujours cru que son incursion dans la musique de film s’inscrivait dans le prolongement naturel de leur liberté artistique, découvre alors une autre facette du ressentiment de son ami.
« Il [John] est parti faire un film… il a écrit ses livres », dira McCartney plus tard, en se remémorant cette époque. « [Travailler avec Martin sur The Family Way], c’était dans le même esprit. Mais je n’avais pas compris que c’était la première fois que l’un de nous écrivait des chansons ailleurs que pour les Beatles. »
Ce malentendu révèle, en creux, l’immense fragilité du lien entre les deux hommes. Une relation faite d’admiration réciproque, mais aussi de dépendance émotionnelle. La moindre initiative individuelle pouvait être perçue comme une distance, une séparation, voire un abandon.
Une fracture annonciatrice
L’incident de The Family Way, s’il ne fut pas à l’origine de la dissolution des Beatles, préfigurait néanmoins une nouvelle dynamique. À partir de 1967, les membres du groupe commenceront à multiplier les projets personnels. George Harrison s’immerge dans la spiritualité hindoue et compose des œuvres de plus en plus ambitieuses, tandis que Lennon se rapproche d’Ono et entame sa mue conceptuelle. McCartney, lui, s’impose comme le moteur organisationnel du groupe, mais aussi comme celui dont les initiatives divisent.
Ce changement de paradigme atteindra son paroxysme en 1969 avec l’enregistrement tendu de Let It Be et le projet avorté de concert sur le toit de Savile Row, que Paul fut le seul à vouloir mener à bien. C’est dans ce contexte de mésentente croissante que les anciennes blessures refont surface, que les non-dits deviennent des fossés.
L’héritage d’un silence
L’épisode raconté par Ian Leslie est poignant par ce qu’il révèle de la nature humaine derrière le mythe. Il nous rappelle que, derrière les chansons qui ont bouleversé le monde, il y avait deux jeunes hommes de Liverpool, liés par une alchimie mystérieuse et un besoin farouche de reconnaissance l’un de l’autre.
Yoko Ono, souvent caricaturée à tort comme la cause de la rupture, apparaît ici dans un rôle bien différent : celui de la gardienne d’une mémoire sensible. En confiant à Paul que son geste avait blessé John, elle ne cherchait pas à raviver un conflit, mais à restituer une vérité intime, un non-dit qui méritait d’être nommé.
Lennon et McCartney : le fil invisible
Aujourd’hui encore, les traces de cette relation contrariée imprègnent les propos de McCartney. Dans de nombreuses interviews, il évoque Lennon avec une tendresse mêlée de culpabilité, comme s’il cherchait à réparer ce qui ne peut plus l’être. Il ne manque jamais de rappeler combien leur amitié fut essentielle, combien leur rivalité fut féconde.
La révélation de Yoko Ono résonne donc comme un écho du passé, une note dissonante dans la grande symphonie Lennon-McCartney. Elle nous rappelle que l’histoire des Beatles, au-delà de son génie collectif, est aussi celle de sensibilités blessées, de maladresses involontaires, et de silences que seule la mort peut délier.
À l’ombre de The Family Way, c’est peut-être l’un des tout premiers craquements de la façade Beatles qui se fit entendre. Un murmure discret, mais annonciateur de la fin d’un âge d’or.
