Le récit selon lequelRaymond Jones, un jeune homme de Liverpool, aurait introduit Brian Epstein aux Beatles en demandant un exemplaire de« My Bonnie »au magasinNEMSest l’une des anecdotes les plus persistantes de l’histoire du groupe. Pourtant, cette histoire est entachée de doutes, de contradictions et même de réécritures au fil des décennies.
Sommaire
- L’origine du mythe : le rôle de Raymond Jones
- Une histoire trop belle pour être vraie ?
- Brian Epstein connaissait-il déjà les Beatles ?
- Alistair Taylor : le vrai « Raymond Jones » ?
- Raymond Jones a-t-il réellement existé ?
- Le rôle de Brian Epstein : un mythe réécrit ?
- Alors, qui a vraiment introduit les Beatles à Brian Epstein ?
- Un simple client ou un maillon essentiel ?
L’origine du mythe : le rôle de Raymond Jones
Selon la légende,le 28 octobre 1961, un jeune homme de18 ansnomméRaymond Jonesentre dans le magasinNEMSàLiverpoolet demande à acheter un disque :
« My Bonnie », par les Beatles.
Derrière le comptoir se trouveBrian Epstein, le directeur du magasin, qui n’ajamais entendu parler des Beatles. Curieux, il note la demande et entreprend des recherches. Quelques jours plus tard, il se rend auCavern Club, où il découvrele phénomène Beatles, amorçant ainsi une relation qui changera à jamais l’histoire du groupe et de la musique populaire.
Ce récit, tel qu’il est rapporté dans l’autobiographie d’Epstein,« A Cellarful of Noise » (1964), donne à Raymond Jones un rôle quasi-mythique : celui de l’homme qui a déclenché l’intérêt de Brian Epstein pour les Beatles.
Une histoire trop belle pour être vraie ?
Plusieurs éléments remettent en question l’exactitude du récit traditionnel :
Brian Epstein connaissait-il déjà les Beatles ?
Il est peu probable qu’Epsteinignorait totalement l’existence des Beatlesavant cette rencontre. En tant que propriétaire du plus grand magasin de disques de Liverpool, il était en contact avec le milieu musical local. De plus :
- Mersey Beat, le journal musical deBill Harry, parlait fréquemment des Beatles. Epstein vendait ce journal chezNEMSet y écrivait même des critiques de disques.
- Les Beatles étaientdéjà une attraction localebien connue, jouant régulièrement auCavern Clubet à d’autres endroits populaires de la ville.
- Le single« My Bonnie », enregistré en Allemagne avecTony Sheridan,n’était pas un secret, et plusieurs clients auraient pu le demander à Epstein avant Raymond Jones.
Alistair Taylor : le vrai « Raymond Jones » ?
En1995, dans une interview auManchester Evening Standard,Alistair Taylor, qui était l’assistant d’Epstein, affirme queRaymond Jones n’a jamais existéet qu’ila inventé ce client pour commander « My Bonnie ».
« J’ai écrit l’ordre sous le nom de Raymond Jones, et à partir de là, la légende a grandi. »
—Alistair Taylor,The Beatles Book, 1997
Taylor explique que chezNEMS, la politique était de ne commander un disque que si un client en faisait explicitement la demande. Sachant queles Beatles étaient populaires, mais sans commande formelle, il aurait tout simplementinventé Raymond Jonespour s’assurer que le disque soit commandé.
Raymond Jones a-t-il réellement existé ?
Malgré les affirmations de Taylor,Raymond Jones a bel et bien existé. En2010, un homme du même nom, né en1941, vivant alors en Espagne,confirme avoir bien commandé le disque chez NEMS.
Dans une interview donnée àThe Beatles Bible, il rejette les affirmations de Taylor et raconte qu’il était unjeune apprenti imprimeurqui fréquentait régulièrementle Cavern Club.Bob Wooler, l’animateur du club, aurait mentionné le disque « My Bonnie », ce qui l’aurait poussé à en commander un exemplaire.
« J’ai commandé le disque à Brian Epstein et je suis retourné quelques jours plus tard pour le récupérer. »
Il ajoute également qu’après queBrian Epstein ait raconté son histoire dans la presse, il s’était senti insulté d’être décrit comme un« jeune ouvrier en veste de cuir et mal habillé ». Furieux, il aurait écrit à NEMS pour se plaindre, ce qui aurait conduit à une rencontre avec Epstein, au cours de laquelle ils auraient discuté autour d’un verre.
Le rôle de Brian Epstein : un mythe réécrit ?
L’histoire de Raymond Jones a été embellie au fil des années, en particulier parBrian Epstein lui-même. Dans« A Cellarful Of Noise », son autobiographie écrite en collaboration avecDerek Taylor, il insiste sur son ignorance des Beatles avant cette rencontre. Pourtant,les preuves suggèrent qu’il avait déjà entendu parler du groupeet que la demande de Jones (ou l’initiative de Taylor)n’a fait que précipiter les choses.
L’importance du« moment Raymond Jones »réside dans le fait qu’iloffre à Epstein une bonne narration pour son propre mythe: celle d’un homme découvrant un groupe inconnu et le transformant en phénomène mondial.
Alors, qui a vraiment introduit les Beatles à Brian Epstein ?
Trois hypothèses se dégagent :
- Raymond Jones était bien réel et a commandé « My Bonnie », ce qui a éveillé la curiosité d’Epstein.
- Alistair Taylor a inventé ce client pour justifier la commande d’un disque déjà populaire à Liverpool.
- Brian Epstein savait déjà qui étaient les Beatles, et l’histoire de Raymond Jones n’est qu’un embellissement de son propre récit.
La vérité se situe probablement entre ces trois versions.Raymond Jones a bien existé, mais son rôle a sans doute été exagérépourmystifier la découverte du groupe.
Un simple client ou un maillon essentiel ?
L’histoire deRaymond Jonesest un parfait exemple de la manière dontles mythes se construisent autour des Beatles. Une simple commande de disque a été transformée enévénement fondateur, contribuant à façonner la légende deBrian Epsteinet de sa découverte du groupe.
Qu’il ait été un simplecatalyseur involontaireou que son rôle ait étéamplifié pour les besoins du récit, il reste une figure incontournable de l’histoire des Beatles.
Et si Raymond Jones n’avaitjamais franchi les portes de NEMS ce jour-là, Epstein aurait-il découvert les Beatles plus tard ? Probablement. Mais il est toujours fascinant de voir commentde petits événements peuvent devenir les jalons d’une révolution musicale.
