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Isn’t It A Pity : Une œuvre magistrale de George Harrison

Publié le 08 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Sorti en novembre 1970, All Things Must Pass, l’album solo monumental de George Harrison, marquait la fin d’une ère pour les Beatles tout en affirmant la naissance d’un artiste majeur du rock. Parmi les nombreuses perles qui composent cet album, « Isn’t It A Pity » se distingue non seulement par sa puissance émotionnelle, mais aussi par sa structure complexe et sa production audacieuse. Ce morceau, qui figure en deux versions distinctes sur l’album, explore les thèmes de la souffrance humaine, de la déception et de la rédemption, tout en incarnant l’essence même de la transition de Harrison du groupe légendaire à une carrière solo où il imposera sa propre voix.

Sommaire

Une Genèse Marquée par la Longévité et la Frustration

« Isn’t It A Pity » est l’une des compositions les plus anciennes de George Harrison, écrite en 1966, bien avant l’éclatement des Beatles. Pourtant, bien que l’idée de ce morceau germa très tôt dans l’esprit de Harrison, il ne trouva pas sa place au sein du groupe. Harrison avait essayé de la présenter lors des séances de Let It Be en janvier 1969, mais cette tentative échoua, comme beaucoup d’autres. John Lennon, en particulier, avait rejeté la chanson, ce qui laissa Harrison sur sa faim, malgré sa conviction que cette œuvre était d’une grande force.

La chanson, à la fois mélancolique et philosophique, s’impose ainsi comme une réflexion sur les relations humaines et les déceptions qu’elles engendrent. Les paroles, que Harrison décrit comme une réponse à la douleur d’être trahi, illustrent la tendresse contrariée du musicien qui prend conscience de l’imperfection des relations humaines. Dans I Me Mine, son autobiographie, Harrison admet que la chanson est née d’une réflexion sur les imperfections des interactions entre les individus, expliquant que « nous avons tendance à nous donner mutuellement des peines de cœur, sans jamais vraiment donner en retour. »

Des Paroles Évocatrices : La Dualité de l’Œuvre

Le texte de « Isn’t It A Pity » est divisé en deux parties distinctes, chacune représentant une approche différente des réalités humaines. La première est marquée par un regret profondément humain concernant les erreurs commises au sein des relations. Les vers tels que « How we take each other’s love/Without thinking anymore/Forgetting to give back » évoquent un sentiment de perte et de vide, un manque d’attention mutuelle dans les relations personnelles. Ces lignes trouvent un écho dans les paroles de Paul McCartney sur Abbey Road, où il écrit, « And in the end the love you take/Is equal to the love you make. »

La seconde moitié de la chanson, quant à elle, adopte une perspective plus spirituelle, marquée par une approche cosmique et introspective. Harrison, fidèle à ses influences orientales et à sa quête de compréhension spirituelle, introduit l’idée que les êtres humains sont « tous les mêmes », que leurs souffrances ne sont que des illusions. Cette deuxième section rappelle fortement l’esprit de Within You Without You, une autre chanson de Harrison extraite de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Il y déplore « les gens qui se cachent derrière un mur d’illusions » et qui ne peuvent pas percevoir « la beauté qui les entoure. » Il faut dire que la période de création de All Things Must Pass correspondait à une époque où Harrison plongeait profondément dans la spiritualité hindoue, influençant ainsi son écriture.

L’Interprétation : La Douleur et la Rédemption

Le chant de Harrison sur « Isn’t It A Pity » est d’une beauté fragile, portée par une mélancolie douce-amère. La version originale de la chanson, la plus longue des deux, dure plus de sept minutes et bâtit lentement une atmosphère épique, alternant entre calme et intense montée en puissance. C’est une expérience auditive où la voix de Harrison semble se confondre avec les instruments, où chaque note, chaque accord, semble à la fois une déclaration d’amour et une plainte. L’accompagnement musical s’épanouit à travers des guitares acoustiques et électriques, un piano majestueux, et l’orgue envoûtant de Bobby Whitlock, tandis que l’orchestre de Phil Spector amplifie la grandeur de la composition.

L’éclatant solo de guitare slide de Harrison dans la deuxième partie du morceau devient un fil conducteur, symbolisant la lutte intérieure et le chemin vers l’acceptation. Ce moment guitaristique s’érige comme l’un des plus significatifs de sa carrière solo. Il rappelle la profonde capacité d’Harrison à marier le texte et la musique, créant une œuvre où chaque instrument, chaque harmonique, semble en résonance avec les émotions décrites dans les paroles.

La Production de Phil Spector : Une Vision Contraste

La production de Phil Spector, bien qu’habituellement marquée par son fameux « Wall of Sound », se distingue ici par son excessivité manifeste. Dans la version un, l’orchestration majestueuse envahit littéralement l’espace sonore, à tel point que certaines critiques ont comparé cette fin d’album au célèbre « Hey Jude » des Beatles. Cependant, si la grandeur orchestrale de Spector peut rappeler ce morceau, l’arrangement de Harrison, lui, est plus complexe, plus inventif, et se veut moins linéaire. Harrison, en effet, parvient à transformer cette richesse sonore en une toile de fond qui sert son propos, plus qu’elle ne le domine.

La version deux de la chanson, plus épurée et moins orchestrée, reste pourtant un écho de la première. Elle prend une forme plus sobre et moins ambitieuse, une sorte de mise en retrait de l’intensité émotionnelle que l’on ressent dans la première version. Certains affirment que cette version, plus sédative et plus courte, perd une grande part de la profondeur qui émane de la première. Mais cette version permet aussi d’apporter un autre regard, une approche plus douce et introspective de la même composition.

Le Contexte et l’Influence de l’Album

All Things Must Pass, premier album solo de George Harrison après la dissolution des Beatles, se distingue non seulement par sa production ambitieuse, mais aussi par la liberté artistique qu’Harrison s’octroie. Contrairement à d’autres anciens membres des Beatles qui cherchaient à se réinventer dans un cadre plus « commercial », Harrison s’engage pleinement dans sa quête spirituelle et musicale. Il déploie une vision complète de lui-même, de son art et de sa relation avec le monde qui l’entoure, sans compromis.

L’album marquera la carrière d’Harrison, mais aussi l’industrie musicale de l’époque. En permettant à « Isn’t It A Pity » de coexister sous deux versions différentes sur le même disque, il affiche une totale confiance en ses choix artistiques. Peu de musiciens auraient osé un tel geste à leurs débuts, et cela témoigne de l’influence et du respect que Harrison avait acquis, non seulement au sein des Beatles, mais aussi dans le monde de la musique en général.

Une Perception Rétrospective

Le morceau est aujourd’hui perçu comme l’un des chefs-d’œuvre de la discographie de Harrison, voire de l’ensemble de la musique rock. Les thématiques qu’il aborde — la souffrance, la rédemption, et la quête de sens — restent universelles, et l’enregistrement lui-même témoigne d’une époque de bouleversements artistiques et personnels pour Harrison. Il aurait pu se contenter de simples refrains ou de mélodies plus légères, mais il choisit de plonger dans les profondeurs de ses émotions, créant ainsi une chanson qui résonne encore profondément, plusieurs décennies après sa sortie.

En définitive, « Isn’t It A Pity » est bien plus qu’une chanson triste sur les relations humaines ; elle est un appel à la compréhension, une invitation à voir au-delà des apparences, à accepter les erreurs et à comprendre les raisons profondes des souffrances que nous nous infligeons mutuellement. Elle est à l’image de George Harrison lui-même : à la fois complexe, spirituelle et d’une grande beauté, tout en restant profondément accessible.

Conclusion : La Légende de George Harrison se Continue

All Things Must Pass demeure une œuvre incontournable de l’histoire du rock, et « Isn’t It A Pity » en est l’une de ses pierres angulaires. Plus de 50 ans après sa sortie, elle continue de témoigner de l’immense talent de George Harrison, mais aussi de sa capacité à fusionner émotion, spiritualité et virtuosité musicale. Harrison n’a pas seulement réussi à se libérer de l’ombre des Beatles : il a su créer un univers sonore à part entière, où chaque chanson est une exploration sincère et poignante de l’âme humaine.


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