Le 10 avril 1970, Paul McCartney annonce la fin des Beatles, marquant la conclusion d’une aventure musicale légendaire. Entre tensions internes, guerre juridique et souvenirs éternels, retour sur un jour qui a changé l’histoire de la musique.
Parmi les dates qui jalonnent l’histoire du XXe siècle, rares sont celles qui résonnent avec une telle intensité dans la mémoire collective que le 10 avril 1970. Ce jour-là, Paul McCartney, figure de proue des Beatles, annonçait publiquement son départ du groupe. Derrière ce geste se cachait bien plus qu’une rupture artistique : c’était l’épilogue d’un phénomène culturel, la fin d’un mythe vivant qui avait redéfini à jamais la musique populaire.
Sommaire
- Le jour où le monde a cessé de tourner
- La lente agonie d’un rêve éveillé
- Un studio comme champ de bataille
- Lennon, l’initiateur silencieux
- Une séparation en forme d’épilogue judiciaire
- Après le silence, les échos
- Une fracture générationnelle
- Le poids d’un adieu
Le jour où le monde a cessé de tourner
La nouvelle parut sous forme d’un communiqué laconique. Accompagnant la sortie de son premier album solo, McCartney, le bassiste de Liverpool annonçait sobrement qu’il ne voyait plus d’avenir au sein des Beatles. Si l’on se gardait d’employer les mots définitifs, le choc n’en fut pas moins brutal. Dans la presse mondiale, les titres jaillirent comme autant de coups de tonnerre : « McCartney breaks with Beatles », affichait le New York Times. La nouvelle se propageait tel un séisme émotionnel : les Beatles, ce groupe qui avait habité chaque recoin des années 60, n’étaient plus.
Depuis plusieurs mois déjà, les signes avant-coureurs d’un éclatement s’étaient multipliés. Les tensions internes, les divergences artistiques, les querelles juridiques et les blessures d’orgueil avaient peu à peu rongé la cohésion légendaire du quatuor. Mais pour les fans, pour le monde entier, l’annonce de McCartney revêtait une dimension bien plus intime : elle signifiait la fin d’une époque.
La lente agonie d’un rêve éveillé
Dire que les Beatles se sont séparés le 10 avril 1970 serait réducteur. Leur désintégration fut progressive, insidieuse, presque inéluctable. En réalité, c’est dès la fin de l’année 1966 que le ver s’installe dans le fruit. À cette époque, exténués par les tournées et minés par un succès devenu ingérable, les Beatles décident de ne plus se produire en concert. Leur ultime prestation publique, au Candlestick Park de San Francisco le 29 août 1966, se déroule dans un climat de fatigue et de lassitude. John Lennon ira jusqu’à qualifier leurs concerts de « foutus rites tribaux », tant l’énergie créative du groupe semblait désormais aspirée par la scène.
Privés de ce lien charnel avec leur public, les Beatles se réfugient dans le studio, et, paradoxalement, entament leur période la plus inventive. Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, The White Album, Abbey Road : autant d’œuvres monumentales, d’expérimentations formelles, de conquêtes sonores. Mais derrière la flamboyance artistique, les liens humains se délitaient.
La disparition brutale de Brian Epstein, leur manager historique, en août 1967, précipita la crise. À défaut d’un guide, d’un diplomate, les Beatles se retrouvèrent livrés à eux-mêmes, contraints de gérer seuls une entreprise tentaculaire, Apple Corps, tout en préservant l’équilibre fragile d’un collectif de génies.
Un studio comme champ de bataille
Le projet Get Back, censé raviver la flamme des débuts en ramenant les Beatles à l’essence du rock, se transforma en cauchemar filmé. Sous l’œil des caméras de Michael Lindsay-Hogg, les sessions de janvier 1969 aux studios de Twickenham révélèrent un groupe au bord de l’explosion. Les ego s’affrontaient, les reproches fusaient, les regards se détournaient.
McCartney, acharné à maintenir le groupe à flot, s’épuisait à diriger des partenaires de plus en plus réfractaires à son autorité. George Harrison, relégué depuis trop longtemps au second plan, claqua la porte. Ringo Starr lui-même avait déserté brièvement les sessions du White Album l’année précédente. John Lennon, quant à lui, était de plus en plus absorbé par sa relation avec Yoko Ono, dont la présence constante au studio irritait profondément ses camarades.
Malgré tout, un sursaut survint. Le 30 janvier 1969, les Beatles montaient sur le toit de leur immeuble londonien de Savile Row pour un ultime concert improvisé. Sous le vent glacial, face à un quartier médusé, ils livrèrent une prestation pleine de grâce. Les sourires échangés entre Lennon et McCartney semblaient suspendre le temps. Ce moment suspendu ne dura pourtant qu’un instant.
Lennon, l’initiateur silencieux
Ce que la plupart ignorent, c’est que la séparation fut d’abord le fait de John Lennon. Le 20 septembre 1969, il annonce à ses partenaires, lors d’une réunion tendue, qu’il quitte le groupe. Il demande néanmoins que cette décision reste secrète pour ne pas compromettre des négociations contractuelles cruciales avec EMI.
Cette discrétion permet à McCartney de devancer publiquement ses partenaires quelques mois plus tard. En avril 1970, à la faveur de la sortie de son album solo, il pose les mots définitifs sur une rupture consommée. Cette initiative lui sera reprochée par Lennon, qui y verra un geste intéressé, un coup médiatique visant à promouvoir son disque. La douleur, elle, était palpable de part et d’autre.
Une séparation en forme d’épilogue judiciaire
Derrière la scène musicale, c’est une véritable guerre juridique qui s’engage. En décembre 1970, McCartney saisit la justice pour obtenir la dissolution légale des Beatles et se défaire de la tutelle d’Allen Klein, le manager choisi par Lennon, Harrison et Starr. Les procédures dureront quatre longues années, entre réunions houleuses, griefs financiers, documents à signer et rancunes tenaces.
Ce n’est que le 29 décembre 1974, dans le cadre improbable d’un hôtel polynésien de Disneyland, que John Lennon appose sa signature au bas des documents officialisant la fin des Beatles. Le geste est sobre, presque mélancolique. Comme s’il scellait, d’un trait de plume, l’éternité d’une aventure humaine et artistique incomparable.
Après le silence, les échos
Ce que les Beatles ont accompli en une décennie demeure sans équivalent. Plus de 600 millions de disques vendus à ce jour, une influence musicale et culturelle intacte, une présence constante dans les esprits. Leurs chansons continuent de résonner, d’inspirer, de faire rêver.
Après la séparation, chacun suivit son chemin. Lennon s’engagea dans le militantisme pacifiste aux côtés de Yoko Ono, avant d’être assassiné à New York en 1980. Harrison s’épanouit en solo avec All Things Must Pass, et McCartney forma les Wings avant de poursuivre une carrière solo foisonnante. Ringo Starr, fidèle à lui-même, contribua aux albums de ses anciens compagnons tout en cultivant une discographie personnelle.
Par intermittence, les chemins se recroisèrent. En 1995, à l’occasion du projet Anthology, McCartney, Harrison et Starr redonnèrent voix aux démos de Lennon pour créer Free as a Bird et Real Love. En 2023, grâce aux prouesses de l’intelligence artificielle, une ultime chanson, Now and Then, permit de réunir les quatre Beatles pour une dernière fois, comme un écho venu du passé.
Une fracture générationnelle
Ce qui frappe, un demi-siècle après leur séparation, c’est que l’histoire des Beatles n’a jamais cessé de se transmettre. Les albums continuent de figurer parmi les plus écoutés au monde. Des films, des livres, des documentaires — jusqu’à la magistrale série Get Back de Peter Jackson — réactivent sans cesse la fascination.
Mark Lewisohn, historien éminent du groupe, ne mâche pas ses mots : « Les Beatles ne sont pas seulement la plus fabuleuse aventure du XXe siècle, ils restent, cinquante ans après, un modèle artistique indépassable. » Leur œuvre est indestructible, leur influence ubiquitaire.
Dans les salles de classe, dans les playlists des adolescents, dans les discours des artistes contemporains, les Beatles continuent de vivre. Leurs accords résonnent dans les guitares des jeunes musiciens, leurs harmonies planent dans les airs, leurs mots éveillent les cœurs.
Le poids d’un adieu
Le 10 avril 1970, Paul McCartney n’a pas seulement annoncé la fin d’un groupe. Il a mis fin à une alchimie, à une utopie musicale, à une fraternité dont la magie dépassait l’entendement. Il a dit adieu à un rêve forgé à quatre, devenu trop étroit, trop douloureux à porter.
À la question posée dans son auto-interview — « Les Beatles vous manquent-ils ? » — il répondit un laconique « Non. » Mais l’histoire, elle, n’a jamais cessé de leur dire oui.
Ce jour d’avril fut celui d’un crépuscule. Mais depuis, l’aube n’a jamais cessé de se lever sur leurs chansons.
