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10 avril 2025 — Stuart Sutcliffe : soixante-trois ans après une disparition trop précoce

Publié le 10 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Hambourg, 10 avril 1962. Une ambulance fend les rues grises de l’Allemagne de l’Ouest, direction l’hôpital d’Eppendorf. Sur la banquette arrière, Astrid Kirchherr serre dans ses bras un jeune homme secoué par une douleur fulgurante à la tête. Il n’arrivera jamais vivant. Il s’appelait Stuart Sutcliffe, il avait 21 ans, et il venait d’inscrire son nom dans la légende des Beatles… en sortant de scène bien trop tôt.

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Le cinquième Beatles, une étoile filante

Né à Édimbourg le 23 juin 1940, Stuart Fergusson Victor Sutcliffe grandit à Liverpool. Très tôt, il manifeste un talent artistique indéniable, qui le mène tout naturellement au Liverpool College of Art. C’est là qu’il croise la route d’un autre jeune homme à l’esprit vif et rebelle, John Lennon. Une amitié instantanée se noue, entre admiration réciproque et provocations complices.

Sutcliffe est un artiste dans l’âme, Lennon un musicien en devenir. Ensemble, ils réinventent le regard qu’ils portent sur l’art, la littérature, la musique, la vie. Lennon initie son ami au rock’n’roll, Sutcliffe l’ouvre à l’avant-garde artistique européenne. C’est une fusion rare et féconde, une fraternité créative comme on en rencontre peu dans une vie.

Lorsque Lennon l’incite à rejoindre son groupe en tant que bassiste, Sutcliffe accepte — presque à contre-cœur. Il vient de vendre un tableau sélectionné pour la prestigieuse exposition John Moores pour 65 livres sterling, une somme considérable à l’époque. Au lieu de s’offrir pinceaux et toiles, il achète une basse Höfner… et entre dans l’histoire.

Un musicien par accident ?

La légende voudrait que Stuart Sutcliffe fût un piètre bassiste, maladroit et incapable de suivre ses camarades sur scène. Cette image, relayée à l’envi depuis les années 1970, repose en réalité sur des témoignages partiaux et largement contredits.

Le premier à émettre des doutes fut Allan Williams, le tout premier manager des Beatles. Selon lui, Larry Parnes, impresario londonien, aurait demandé aux Beatles de se séparer de Sutcliffe pour décrocher une tournée. Pourtant, Parnes lui-même a toujours nié avoir eu la moindre objection à son encontre. Quant à Bill Harry, fondateur du magazine Mersey Beat, il affirme n’avoir jamais entendu la moindre critique sur son jeu à l’époque.

Les enregistrements réalisés à Forthlin Road au printemps 1960 témoignent de l’état encore embryonnaire du groupe. Tout le monde est en rodage — pas seulement Sutcliffe. George Harrison l’admet volontiers : « Il valait mieux avoir un bassiste qui ne savait pas jouer que pas de bassiste du tout. » Mais Stuart apprend vite. Il travaille dur, fait preuve d’une autodiscipline rare et se hisse progressivement au niveau des autres.

Hambourg : la forge d’un groupe, le théâtre d’une métamorphose

En août 1960, les Beatles débarquent à Hambourg, sans se douter qu’ils y vivront la période la plus formatrice — et la plus éprouvante — de leur jeune carrière. Obligés de jouer des sets de plusieurs heures chaque soir dans les clubs du quartier chaud de la Reeperbahn, ils enrichissent leur répertoire à une vitesse fulgurante. Leur jeu se muscle, leur présence scénique se peaufine.

Stuart, quant à lui, s’épanouit à Hambourg. Son style, son look, son charisme intriguent. Il devient le “James Dean” de la scène allemande, avec ses lunettes noires, ses jeans ajustés, sa basse qu’il porte haut. Klaus Voormann, futur graphiste de Revolver, affirme que Sutcliffe était son bassiste préféré. Selon lui, “le groupe avait plus de mordant, plus de rock’n’roll quand Stuart jouait.”

Même Howie Casey, musicien aguerri, ne trouve rien à redire lorsqu’il partage la scène avec lui au Kaiserkeller. Si Sutcliffe avait été aussi mauvais qu’on l’a prétendu, des musiciens professionnels n’auraient jamais accepté de jouer à ses côtés — et encore moins de le laisser tenir la ligne de basse.

Astrid et Stuart : un amour hors du temps

Mais Hambourg, ce n’est pas que la musique. C’est aussi le théâtre d’une rencontre décisive : celle de Stuart avec la photographe Astrid Kirchherr. Entre les deux artistes, le coup de foudre est immédiat. Ils se fiancent en novembre 1960 et nouent un lien d’une intensité rare.

Astrid n’apporte pas seulement à Stuart un amour sincère. Elle devient sa muse, sa confidente, sa famille d’adoption. C’est elle qui lui coupe les cheveux, inventant ainsi la fameuse “moptop” qui deviendra l’emblème capillaire des Beatles. C’est elle encore qui photographie les Fab Four dans leurs premiers instants d’immortalité visuelle.

Sous son influence, Stuart s’inscrit au Hamburg College of Art. L’arrivée du sculpteur britannique Eduardo Paolozzi comme professeur achève de le convaincre de quitter les Beatles. L’art l’appelle avec une urgence nouvelle. John, Paul, George et Pete repartent à Liverpool. Stuart reste à Hambourg.

Une vie en accéléré, une fin brutale

Malgré les retrouvailles ponctuelles avec ses anciens camarades — qui continuent à lui écrire, à l’inviter à leurs concerts —, Sutcliffe semble habité d’une inquiétude grandissante. Depuis plusieurs mois, il souffre de violents maux de tête, de pertes de mémoire, de troubles de la vision. Sa santé se dégrade sans que les médecins n’en comprennent les causes.

Le 10 avril 1962, alors que l’hémorragie cérébrale se déclenche, Astrid l’accompagne à l’hôpital. Il meurt en route, dans ses bras. Il avait 21 ans. L’annonce de sa disparition bouleverse les Beatles. John Lennon, en particulier, est dévasté. Il confie plus tard : « Je regardais Stuart comme un frère. Il me disait toujours la vérité. »

George Harrison, quant à lui, croit y voir un adieu anticipé : « Il est revenu nous voir à Liverpool comme s’il avait pressenti quelque chose. » Paul McCartney, malgré leurs différends passés, reconnaît en lui un grand artiste : « Il aurait été un immense peintre. On le voit dans ses carnets. »

Héritage d’un artiste évanescent

L’œuvre de Sutcliffe, si elle demeure aujourd’hui fragmentaire, impressionne par sa maturité. Paolozzi le décrivait comme l’un de ses meilleurs élèves. Ses tableaux, influencés par Nicolas de Staël, John Hoyland ou encore les premiers expressionnistes abstraits, témoignent d’un talent rare, d’une quête de vérité formelle et émotionnelle.

Ses lettres, ses poèmes, ses notes, conservés notamment par sa sœur Pauline, révèlent un esprit complexe, hypersensible, souvent tourmenté. Plusieurs témoignages évoquent sa popularité grandissante à Hambourg, tant chez les femmes que chez les hommes, et sa façon unique de conjuguer vulnérabilité et assurance.

En 1995, trois enregistrements sur Anthology 1 attestent de sa présence musicale aux débuts du groupe. Son visage figure aussi sur la mythique pochette de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Il hante les mémoires, les souvenirs, les images en noir et blanc d’un autre temps.

Le fantôme de Stuart

Stuart Sutcliffe, c’est un peu l’ange perdu des Beatles. Celui qui a donné au groupe son nom, son style, une partie de son âme. Celui qui est mort trop tôt pour voir ses amis devenir les idoles planétaires qu’ils allaient être. Mais aussi celui dont la mémoire irrigue encore les sillons d’un rock naissant, brut, viscéral.

Son influence dépasse largement sa présence scénique. Il fut une inspiration pour Lennon, un modèle esthétique pour George, une énigme parfois dérangeante pour Paul. Il fut le catalyseur d’un mouvement artistique, le lien entre la jeunesse de Liverpool et l’avant-garde de Hambourg, entre l’énergie des guitares et la rigueur des pinceaux.

Aujourd’hui, en ce 10 avril 2025, on se souvient d’un jeune homme de 21 ans, passionné, fragile, charismatique. D’un musicien autodidacte qui n’avait peut-être pas la technique, mais possédait l’âme du rock. D’un artiste dont la vie trop brève a laissé une empreinte indélébile dans le marbre de la culture pop.

Stuart Sutcliffe n’a jamais eu le temps de devenir une star. Il est resté une silhouette furtive, mais essentielle. Il était là, à l’origine. Et à ce titre, il ne nous quittera jamais vraiment.


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