Parmi les multiples trésors que recèle l’album The Beatles – plus connu sous le nom du White Album –, un titre se détache par son étonnante douceur. « Good Night », écrit par John Lennon, clôt de manière surprenante et émouvante ce double opus sorti le 22 novembre 1968 au Royaume-Uni et le 25 novembre 1968 aux États-Unis. Loin de l’énergie brutale de « Revolution 9 » ou de la modernité fracassante de « Tomorrow Never Knows » (qui terminait Revolver) ou encore de la majestueuse « A Day In The Life » (point final de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band), « Good Night » se présente comme une berceuse raffinée, un antidote à la tension ambiante et un clin d’œil tendre à la sensibilité cachée de John Lennon.
Sommaire
- Une chanson écrite par John pour son fils
- Un enregistrement intimiste et orchestral
- Entre berceuse et signature hollywoodienne
- Un final inoubliable pour le White Album
- De l’anthologie aux Love Sessions
- Le mot de la fin
Une chanson écrite par John pour son fils
Enregistrée à plusieurs reprises (28 juin, puis 2 et 22 juillet 1968), « Good Night » était à l’origine un cadeau intime de John Lennon pour son fils Julian. C’est Ringo Starr qui en assure le chant principal, tandis que, fait exceptionnel, aucun autre Beatle ne joue sur la version finale. John Lennon, pourtant compositeur, souhaitait certainement préserver sa propre image de rockeur contestataire :
« Everybody thinks Paul wrote “Good Night” for me to sing, but it was John who wrote it for me. He’s got a lot of soul, John has. »
(Ringo Starr, 1968)
Si Lennon a parfois été vu comme le plus incisif des Beatles, il avait aussi un côté touchant, presque enfantin, qui transparaît clairement dans cette partition toute en douceur. Paul McCartney, dans Many Years From Now (livre de Barry Miles), évoque ces instants rares où John se montrait « très tendre » et rappelle qu’il l’a entendu chanter « Good Night » avec une émotion particulière :
« John l’a chantée de manière très douce pour apprendre la mélodie à Ringo. John montrait rarement son côté tendre, mais quand il le faisait, il était généreux et aimant. »
Un enregistrement intimiste et orchestral
« Good Night » porte la signature de la paire Lennon-McCartney, mais le morceau est produit par George Martin, comme toujours extrêmement attentif à la couleur sonore de chaque chanson des Beatles. L’équipe d’ingénieurs du son – Geoff Emerick, Peter Bown et Ken Scott – a capturé avec finesse l’ambiance feutrée de la session. Sur la version finale, on retrouve :
- Ringo Starr : chant principal
- George Martin : celesta
- Ingrid Thomas, Pat Whitmore, Val Stockwell, Irene King, Ross Gilmour, Mike Redway, Ken Barrie, Fred Lucas : chœurs (membres du Mike Sammes Singers)
- Musiciens non crédités : 12 violons, trois violas, trois violoncelles, trois flûtes, une clarinette, un cor, un vibraphone, une contrebasse et une harpe
Le 22 juillet 1968, au terme de plusieurs jours d’essais, on décide de réenregistrer complètement « Good Night ». Une grande formation orchestrale est convoquée pour donner cette teinte hollywoodienne voulue par George Martin. Dès la première écoute, l’auditeur est transporté dans un univers quasi cinématographique, très loin des sons de guitare caractérisant le quatuor. Le résultat final requiert 12 prises afin de peaufiner tous les arrangements. Les chœurs, enregistrés dans la foulée, amplifient encore la chaleur et le côté « berceuse » du morceau, avant que Ringo ne redépose sa voix définitive, entre 23h50 et 1h40 du matin.
Entre berceuse et signature hollywoodienne
Toute la poésie de « Good Night » repose sur ce savant contraste : une ligne mélodique enfantine, presque naïve, portée par la voix grave et réconfortante de Ringo Starr, à l’unisson d’une orchestration luxuriante. George Martin a souhaité rendre hommage au style des grandes bandes originales de films américains, créant un vaste écrin de cordes et de vents. Cette « coulure » orchestrale, comme la qualifient certains historiens, s’associe à merveille à la dimension onirique du texte.
John Lennon admettra plus tard :
« ‘Good Night’ a été écrite pour Julian, comme ‘Beautiful Boy’ le sera plus tard pour Sean, mais je l’ai donnée à Ringo et elle est peut-être un peu trop “mielleuse”. »
(John Lennon, All We Are Saying, David Sheff)
Cette approche résolument sentimentale témoigne d’une autre facette de Lennon, plus vulnérable. Si les paroles très simples répondent à l’idée d’une berceuse pour enfant, l’ampleur des arrangements de Martin magnifie chaque note.
Un final inoubliable pour le White Album
Sorti le 22 novembre 1968 au Royaume-Uni (et le 25 novembre aux États-Unis), le White Album est un double disque hétéroclite, où se côtoient rock abrasif, ballades folk, expérimentations sonores et morceaux pop. Après la déflagration de « Revolution 9 », œuvre avant-gardiste co-signée par Lennon et Yoko Ono, « Good Night » arrive comme un apaisement, un dernier baiser sonore qui tranquillise l’auditeur.
« Je viens de la réécouter pour la première fois depuis des années, et je trouve que ce n’est pas si mal, même si on sent que je suis un peu nerveux. C’était quelque chose pour moi à faire. »
(*Ringo Starr, Anthology)
Cet aveu de Ringo reflète bien l’esprit simple et honnête qui se dégage de cette chanson. Il reconnaît volontiers l’émotion particulière ressentie au moment d’enregistrer une composition de Lennon, destinée d’abord à un petit garçon.
De l’anthologie aux Love Sessions
« Good Night » a continué de vivre après 1968. On la retrouve dans Anthology 3 (1996), où figure notamment une version de travail révélant la voix de John au piano pendant les répétitions. On y découvre un John Lennon très investi, guidant Ringo d’une voix douce et précautionneuse.
En 2006, lors de la production de l’album Love – bande-son du spectacle du Cirque du Soleil consacré aux Beatles –, « Good Night » réapparaît à deux reprises. D’abord en transition entre « Lucy In The Sky With Diamonds » et « Octopus’s Garden », puis en guise de conclusion après « All You Need Is Love », agrémentée d’un fragment sonore extrait du disque de Noël 1965 que les Beatles adressaient à leurs fans. Ce bref retour met en lumière la place toute particulière de « Good Night » : elle est à la fois un au revoir et un signe de tendresse intemporelle.
Le mot de la fin
Si l’on devait résumer « Good Night » en quelques mots, on pourrait parler d’un geste d’amour paternel, d’un trait de génie discret et d’une élégance orchestrale rare chez les Beatles. Composée par John Lennon pour son fils Julian, chantée par la voix chaleureuse de Ringo Starr et sublimée par la baguette magique de George Martin, la chanson se démarque au sein du White Album comme un moment de grâce suspendu.
C’est là tout l’art des Beatles : surprendre, émouvoir, et oser refermer un album aussi explosif que le White Album sur une note délicate et éthérée. Au fil des ans, « Good Night » est ainsi devenue une ode à la douceur, à l’innocence et, d’une certaine façon, à cette part de fragilité que chaque membre du groupe aura su révéler à travers sa musique. Un adieu tout en tendresse, qui résonne encore comme un écho apaisant au milieu de l’immense discographie des Beatles.
