À l’été 1972, John Lennon surprend avec Some Time In New York City, un album militant co-signé avec Yoko Ono et produit par Phil Spector. Engagé politiquement, il aborde le féminisme, le racisme et la guerre du Vietnam, mais l’album est un échec critique et commercial. Sous surveillance du FBI, Lennon s’immerge dans la contestation américaine, mais son virage radical déroute. Malgré son impact limité, l’album reste un témoignage unique de son activisme, illustrant les tensions entre engagement et musique.
À l’été 1972, à peine un an après le succès d’Imagine, John Lennon surprend le public avec Some Time In New York City, un double album profondément ancré dans les conflits sociaux et les luttes politiques de l’époque. Entièrement co-signé avec Yoko Ono et coréalisé avec Phil Spector, le disque affiche un contenu résolument militant, abordant de front les thèmes du féminisme, du racisme, des injustices carcérales et de la guerre au Vietnam. Il marque un changement de ton radical pour Lennon, qui était jusque-là encensé pour son romantisme de “Give Peace a Chance” ou la douceur utopique d’“Imagine”.
Ce virage provoque, chez la plupart des critiques et d’une partie du public, un accueil glacial. Alors que Imagine avait suscité l’enthousiasme général, Some Time In New York City se révèle être un cuisant échec commercial et critique. Son esthétique graphique, calquée sur un journal, est saturée de slogans. Et les chansons, écrites pour la plupart entre fin 1971 et le début de l’année 1972, expriment une urgence qui tient autant du pamphlet que de la création musicale. Pourtant, en dépit de sa réception houleuse, l’album éclaire une période charnière dans la carrière de Lennon : installé à New York, politiquement actif, sous surveillance du FBI, l’ex-Beatle se jette à corps perdu dans le militantisme.
Sommaire
- Un nouveau départ à New York
- Sous surveillance du gouvernement Nixon
- Un virage militant et des chansons “reportage”
- Des thèmes politiques au cœur de l’album
- “New York City” : la célébration de la métropole
- Enregistrement et production aux côtés d’Elephant’s Memory
- “Live Jam” : un second disque éclectique
- Une pochette « newspaper » et son lot de controverses
- Un accueil critique désastreux
- Le contrecoup sur la carrière de Lennon
- Entre radicalité et maladresse : le bilan
- La place du “Live Jam” dans l’histoire
- Entre vision et naïveté
- Une influence sur la suite de la discographie
- Le disque en rééditions et en perspective
- Un document d’époque essentiel
- Pourquoi la controverse demeure
- Un héritage en demi-teinte
- Une période unique
Un nouveau départ à New York
Depuis l’époque des Beatles, Lennon nourrit une fascination pour les états-Unis. À la fin des années 1960, il déclare qu’il se serait senti plus à l’aise s’il était né à New York plutôt qu’à Liverpool. Après la sortie de Imagine en 1971, John Lennon et Yoko Ono décident de s’installer à Manhattan, en partie pour profiter de la vitalité culturelle de Greenwich Village. Dans ce quartier qui brasse artistes, activistes et contre-culture, Lennon trouve immédiatement un terreau stimulant.
Ce choix géographique est aussi un choix de société. À New York, Lennon n’a pas à supporter la présence trop insistante des fans devant sa maison anglaise, ni la pression des tabloïds britanniques. Il peut parcourir les rues de Manhattan sans être constamment harcelé. Au contact de personnalités comme Jerry Rubin ou Abbie Hoffman, figures clés de la contestation américaine, Lennon se plonge dans les mouvements d’extrême-gauche, la contre-culture, et les revendications pacifistes déjà bien installées dans la société américaine.
C’est également dans ce contexte qu’il noue des liens avec le groupuscule Elephant’s Memory, un groupe de rock new-yorkais au style brut, politiquement engagé. Lennon voit dans leurs guitares saturées et leur énergie scénique un moyen idéal de donner un virage résolument rock à ses nouveaux morceaux. L’alchimie ne tarde pas à se créer, et l’ensemble prend le nom de Plastic Ono Elephant’s Memory Band.
Sous surveillance du gouvernement Nixon
Alors que Lennon s’installe avec enthousiasme dans la mégapole américaine, il est loin d’imaginer l’ampleur de la surveillance dont il va faire l’objet. À la Maison-Blanche, le président Richard Nixon s’inquiète de l’influence que Lennon peut exercer, non seulement par sa notoriété acquise avec les Beatles, mais surtout par ses déclarations politiques et son désir assumé de soutenir des campagnes “anti-Nixon”.
Les services de l’immigration sont sollicités pour examiner le cas Lennon : la possession de cannabis dont Lennon a été reconnu coupable en 1968 au Royaume-Uni devient un prétexte pour le menacer d’expulsion. Le FBI met son téléphone sur écoute, surveille ses apparitions publiques, et tout est fait pour l’empêcher d’utiliser sa célébrité en vue de mobiliser de jeunes électeurs contre la réélection de Nixon. Lennon décrit plus tard une “chasse aux sorcières” orchestrée par l’administration, qui le contraint à engager une bataille juridique pour obtenir son titre de résident permanent.
« Nous n’allions pas attirer des enfants dans une situation de violence pour renverser quoi, exactement ? » raconte Lennon à propos d’une réunion avec certains activistes. Il souligne qu’il ne veut pas se laisser entraîner dans des actions violentes qui risquent de mettre des jeunes manifestants en danger. Mais l’état américain voit toujours en lui un agitateur potentiel. Cette tension permanente nourrit la colère et la détermination de Lennon, qui se concentre alors sur son nouveau projet musical.
Un virage militant et des chansons “reportage”
Depuis plusieurs années, Lennon a pris l’habitude de composer des chansons à la manière d’un journal intime. Des morceaux comme “The Ballad Of John And Yoko” ou “Cold Turkey” ont été écrits sur le vif, racontant tel ou tel événement récent de sa vie. Avec Some Time In New York City, ce style se radicalise. Lennon et Ono rédigent leurs textes comme des manifestes, souvent inspirés par l’actualité brûlante : la prison d’Attica, la situation en Irlande du Nord, la cause d’Angela Davis…
Yoko Ono exerce une influence déterminante, notamment sur la première chanson de l’album : “Woman Is The N—-r Of The World”. Cette formule, choc et controversée, lui revient, car elle l’avait employée dès 1969 pour dénoncer le sexisme dans le milieu londonien de la musique. Lennon y voit l’occasion de pointer du doigt l’oppression que subissent les femmes dans toutes les sociétés. Les deux artistes insistent en interview sur la dimension purement symbolique du mot “n—-r”, détourné pour exprimer un état de subordination, et non comme une injure raciale ciblant les Afro-Américains. Malgré leurs explications, la chanson soulève une vive controverse, d’autant qu’elle sortira même en single aux états-Unis.
Des thèmes politiques au cœur de l’album
En dix chansons studio, la première face du double album aborde tour à tour différentes crises et violences sociales :
- “Attica State” revient sur la sanglante révolte du pénitencier d’Attica, où 39 personnes ont trouvé la mort en septembre 1971. Lennon et Ono y dénoncent la gestion répressive de l’événement.
- “Sunday Bloody Sunday” et “The Luck Of The Irish” explorent la situation irlandaise, en particulier le drame du 30 janvier 1972 à Derry (Irlande du Nord) où l’armée britannique a ouvert le feu sur des manifestants pacifiques, faisant quatorze morts. Lennon, originaire de Liverpool où vivaient de nombreuses familles irlandaises, se sent particulièrement sensible au conflit nord-irlandais.
- “Angela” est un hommage à Angela Davis, militante du mouvement Black Panther accusée d’avoir participé à un complot ayant entraîné la mort d’un juge. Bien que la justice l’ait finalement acquittée, l’affaire symbolise la répression des militants afro-américains.
- “John Sinclair” suit la même logique : c’est un plaidoyer pour la libération de ce poète et activiste condamné à dix ans de prison pour avoir offert deux joints de marijuana à une policière en civil. Lennon avait déjà interprété cette chanson en décembre 1971 lors du John Sinclair Freedom Rally, à Ann Arbor, au Michigan.
Ce sont ainsi de véritables chroniques militantes, dont l’écriture et le contenu tiennent du tract politique. Quant à Yoko Ono, elle apporte trois titres personnels : “Sisters, O Sisters”, “Born In A Prison”, et “We’re All Water”. Avec “Sisters, O Sisters”, Ono introduit la revendication féministe d’émancipation totale. “Born In A Prison” dénonce la condition d’emprisonnement que nous imposent, selon elle, les structures patriarcales et sociales. Enfin, “We’re All Water” s’achève sur une vision universelle, prônant l’abolition des frontières et des catégorisations.
“New York City” : la célébration de la métropole
Parmi les titres les plus accessibles figure “New York City”, véritable hymne au dynamisme de la ville que Lennon admire tant. Sur un rock proche du Chuck Berry des origines, Lennon raconte en style reportage son arrivée à Big Apple, l’accueil chaleureux, l’effervescence du Village, les rencontres avec Jerry Rubin et David Peel, ainsi que la formation de sa nouvelle équipe musicale (Elephant’s Memory).
« Le refrain narre presque notre vie quotidienne. Nous n’étions plus assaillis, personne ne venait nous tourmenter, alors on s’est dit : “Faisons-en notre foyer.” La Statue de la Liberté dit : “Venez !” » explique Lennon dans l’une de ses interviews. “New York City” apparaît dès lors comme un pied de nez à la pression des autorités qui tentent de l’expulser : cette chanson prouve à quel point il se sent désormais chez lui dans cette métropole multiculturelle.
Enregistrement et production aux côtés d’Elephant’s Memory
L’enregistrement du volet studio de Some Time In New York City a lieu essentiellement entre décembre 1971 et mars 1972, au Record Plant East, à New York. Phil Spector, déjà présent sur Imagine, est convié pour co-produire avec Lennon et Ono. La dynamique est toutefois très différente : Elephant’s Memory apporte un son brut, moins poli, parfois brouillon, parfois explosif.
Alors que Lennon avait l’habitude de travailler vite et sans trop d’arrangements, Spector aime les couches sonores denses. Le résultat est un compromis : les morceaux conservent une spontanéité punk avant l’heure, tout en étant enveloppés d’une production plus pleine que le minimalisme extrême de Plastic Ono Band. Jim Keltner, batteur de session réputé, vient renforcer l’ossature rythmique, tandis que Stan Bronstein (saxophone), Wayne “Tex” Gabriel (guitare) et Gary Van Scyoc (basse) façonnent l’empreinte sonore.
Au fil de ces séances, Lennon enregistre aussi l’album d’Elephant’s Memory, qui sortira à peu près au même moment, et prépare quelques démos rock restées inédites, comme “Roll Over Beethoven” ou “Ain’t That A Shame”. L’idée est de revenir à la source brute du rock pour donner de la vigueur au message politique.
“Live Jam” : un second disque éclectique
L’originalité de Some Time In New York City réside également dans sa deuxième partie, baptisée “Live Jam”. Il s’agit d’un second disque (dans le format vinyle) réunissant six enregistrements en concert, datant de deux époques différentes.
La première face du “Live Jam” vient du concert donné au Lyceum Ballroom à Londres, le 15 décembre 1969, lors du spectacle de charité “Peace for Christmas”. On y retrouve une formation impressionnante : George Harrison, Eric Clapton, Billy Preston, Keith Moon, et d’autres. Lennon, encore en pleine fièvre pacifiste, y interprète “Cold Turkey” et “Don’t Worry Kyoko”, ce dernier morceau étant en grande partie un long crescendo expérimental porté par les cris de Yoko Ono.
Le second segment provient de l’apparition surprise de Lennon et Ono lors d’un concert de Frank Zappa and The Mothers of Invention au Fillmore East, le 6 juin 1971. Les chansons au programme : “Well (Baby Please Don’t Go)”, suivi d’une suite improvisée (“Jamrag”, “Scumbag”, “Aü”). C’est un moment unique où l’on voit Lennon et Zappa partager la scène, dans un contexte joyeusement chaotique. Frank Zappa lui-même en parlera plus tard, critiquant la manière dont Lennon a retravaillé l’enregistrement (changement de titres, suppression des voix de certains musiciens), ce qui engendrera quelques tensions.
Une pochette « newspaper » et son lot de controverses
La présentation de l’album s’inspire directement du New York Times. Lennon et Ono décident de faire ressembler la couverture à la une d’un journal, avec gros titres, photos, dessins et textes remplaçant les articles. On y trouve des extraits de paroles de chansons, des illustrations satiriques, et la devise parodique : « Ono news that’s fit to print » (allusion au slogan du New York Times, « All the news that’s fit to print »).
Le plus gros scandale vient d’un photomontage montrant Richard Nixon et Mao Zedong dansant nus ensemble. Dans un contexte où l’Amérique est déjà secouée par les polémiques autour de la guerre du Vietnam et les tentatives d’ouverture diplomatique avec la Chine, cette image heurte de nombreux détaillants qui la cachent derrière un autocollant impossible à enlever. Lennon témoigne plus tard de sa frustration à voir systématiquement ses démarches censurées ou recouvertes par des étiquettes.
Aux états-Unis, les premiers pressages incluent même une carte postale de la Statue de la Liberté et un petit fascicule-pétition invitant les auditeurs à soutenir la cause de Lennon pour éviter son expulsion du territoire. Le tout, réuni dans une pochette dépliante, donne une dimension “presse militante” à l’album, qui vient souligner l’ancrage politique de son contenu musical.
Un accueil critique désastreux
Lorsque Some Time In New York City sort le 12 juin 1972 aux états-Unis (et seulement en septembre au Royaume-Uni en raison d’un litige sur les droits d’édition), la réaction est cinglante. Les critiques sont pour la plupart accablantes, jugeant l’album trop engagé, trop simpliste dans ses slogans, voire “lazily” écrit. Rolling Stone, pourtant habitué à saluer Lennon, parle “d’incipient artistic suicide” (un suicide artistique naissant). Stephen Holden, qui signe la chronique pour le magazine, dénonce la pauvreté des rimes, la médiocrité des mélodies et l’absence de nuance.
De son côté, le NME se montre également féroce. Dans une critique adressée à Lennon sous forme de lettre ouverte, le journaliste Tony Tyler le traite de “révolutionnaire vieillissant et pathétique”, et l’accuse de se fourvoyer dans des outrances peu subtiles. Cette sévérité heurte Lennon, peu habitué à un tel dédain généralisé.
Le public, lui, ne suit pas non plus : l’album se classe seulement 48ᵉ aux états-Unis, loin des sommets habituels de Lennon. Au Royaume-Uni, il atteint la 11ᵉ place, ce qui reste honorable compte tenu du fait que beaucoup d’exemplaires étaient déjà importés depuis plusieurs semaines. Mais, en comparaison des succès précédents, c’est un recul manifeste.
Le contrecoup sur la carrière de Lennon
Déçu par les critiques, Lennon subit un choc. Il confie dans des interviews ultérieures qu’il ne s’attendait pas à un tel désaveu. Après la réussite de Plastic Ono Band et Imagine, il pensait que son public accepterait son militantisme comme une évolution naturelle. Or, la plupart des gens veulent retrouver la douceur d’“Imagine”, pas des manifestes sur l’Irlande ou sur Angela Davis.
« Ça m’a presque détruit », admet Lennon en 1975, en évoquant la réception de Some Time In New York City. « C’était devenu du journalisme, plus de la poésie. Alors que je me vois avant tout comme un poète. » Il explique aussi avoir voulu réagir instantanément aux événements, au point d’oublier la dimension artistique qui, d’habitude, transforme la réalité en musique.
Durant presque un an, Lennon cesse d’enregistrer de nouveaux morceaux. Il participe à quelques concerts de soutien (comme le One to One concert au Madison Square Garden, fin août 1972, en faveur des enfants handicapés de l’institution Willowbrook), mais il perd la flamme créative. Il n’entrera véritablement en studio que pour Mind Games en 1973, un album jugé moins percutant, plus introspectif et éloigné du radicalisme de Some Time In New York City.
Entre radicalité et maladresse : le bilan
Avec le recul, Some Time In New York City reste un album complexe à évaluer. D’un côté, il reflète l’ardeur politique d’une époque : la guerre du Vietnam, le mouvement féministe, les révoltes carcérales, la lutte pour les droits civiques… De l’autre, son écriture peut sembler caricaturale : slogans simplistes, rimes parfois malhabiles, arrangements inégaux. Certes, Lennon et Ono n’ont jamais prétendu livrer un pamphlet théorique cohérent. Ils voulaient seulement enregistrer leur réaction à chaud face à une actualité qui les révoltait.
Le contexte fait aussi débat : alors que Lennon est sous la menace permanente d’une expulsion, il s’investit dans des causes radicales (le Black Panther Party, la contestation contre Nixon) et se rend à des rassemblements militants. On peut y voir la sincérité d’un artiste soucieux d’être en phase avec le monde, ou au contraire un manque de recul. Lennon, habitué à cristalliser l’attention, se retrouve accusé d’opportunisme.
La pochette, proposant un journal satirique, se voulait novatrice, mais elle fut interprétée comme arrogante. Les photographies de Nixon et Mao nus, dansant ensemble, ont braqué certains réseaux de distribution américains. Enfin, la présence du terme “n—-r” dans “Woman Is The N—-r Of The World” a généré un blocage automatique dans de nombreuses radios. Tant d’éléments ont rendu l’album difficilement diffusable.
La place du “Live Jam” dans l’histoire
Le second disque, Live Jam, suscite moins d’analyses critiques, car il semble plus anecdotique au regard de l’actualité de 1972. Pourtant, il offre un panorama de la spontanéité scénique de Lennon, et atteste de son désir de collaborations prestigieuses. Voir George Harrison, Eric Clapton, Keith Moon et Billy Preston se joindre à Lennon, c’est un peu un rêve de fan. De même, le jam improvisé avec Zappa possède une dimension historique, même s’il reste chaotique.
Frank Zappa, de son côté, reprochera à Lennon d’avoir remodelé l’enregistrement de juin 1971. Les chansons sont publiées avec des titres différents, et “Jamrag” correspond en fait à une version détournée de “King Kong” (une pièce de Zappa). Ce dernier finira par sortir sa propre version du live sur l’album Playground Psychotics en 1992, rétablissant ses pistes vocales et l’intensité de son groupe The Mothers of Invention.
Au final, ce “Live Jam” apparaît comme un collage de deux époques distinctes : 1969 (le concert pour l’UNICEF à Londres) et 1971 (la performance au Fillmore East). Il n’y a aucune cohérence musicale entre ces faces, mais c’est précisément ce qui témoigne du goût de Lennon pour l’instantanéité.
Entre vision et naïveté
Some Time In New York City est souvent cité pour illustrer la limite entre engagement artistique et militantisme naïf. Lorsqu’on compare l’efficacité poétique de chansons comme “Working Class Hero” ou “Imagine” à ces pamphlets parfois maladroits, on voit à quel point Lennon a pu sous-estimer la difficulté d’écrire sur l’actualité brute. Les slogans, les rimes forcées et l’absence de finesse ont mis le public mal à l’aise, surtout lorsqu’on attendait de lui un nouveau chef-d’œuvre mélodique.
Cependant, l’album contient aussi des moments de sincérité bouleversante. “John Sinclair” ou “New York City” respirent la volonté d’un homme qui veut aider, s’investir, et qui croit en la musique pour susciter le changement. “Angela” et “Attica State” dévoilent l’inquiétude que Lennon ressent face à l’injustice. Même “Sunday Bloody Sunday”, malgré un message qui peut paraître radical dans son soutien à la cause républicaine en Irlande, exprime une indignation authentique.
Aux yeux de certains historiens de la musique, l’échec de Some Time In New York City témoigne plutôt d’un public peu réceptif à une radicalité frontale. D’autres estiment que Lennon a manqué de temps pour peaufiner ses idées, ou qu’il a voulu singer la rhétorique de ses amis militants sans avoir leur profondeur analytique.
Une influence sur la suite de la discographie
Après la sortie de l’album, Lennon ne renonce pas à la politique, mais il se fait plus prudent. Il sortira en single, au Royaume-Uni seulement en novembre 1972, “Happy Xmas (War Is Over)”, déjà paru aux états-Unis l’année précédente. Cette chanson, beaucoup plus accessible et universelle, deviendra un classique de Noël pacifiste.
En 1973, Mind Games revient à un style plus introspectif et moins offensif. Lennon s’éloigne progressivement de l’exubérance militante. Il faut dire que la justice américaine continue de menacer son statut migratoire. Son combat pour obtenir la carte verte ne s’achèvera qu’en 1976, date à laquelle il reçoit finalement le précieux sésame.
On peut se demander ce qu’aurait été la suite de la carrière de Lennon si Some Time In New York City avait rencontré un succès, au lieu d’essuyer un revers violent. Peut-être aurait-il persévéré dans la voie de l’engagement. Mais l’expérience le laisse amer et incertain, d’autant qu’il traverse des tensions personnelles avec Yoko Ono et des ennuis constants avec l’administration Nixon.
Le disque en rééditions et en perspective
Au fil du temps, Some Time In New York City est régulièrement réédité, d’abord dans des coffrets posthumes, puis en CD simple en 2005 (avec quelques modifications de tracklist et l’ajout de “Happy Xmas (War Is Over)” et “Listen, The Snow Is Falling”). En 2010, il est restauré dans sa forme originale de double album. Le public, cependant, n’a jamais modifié son opinion : ce disque reste considéré comme une curiosité, un exemple de la façon dont un artiste majeur peut se brûler les ailes lorsqu’il se jette à corps perdu dans la politique immédiate.
Frank Zappa, de son côté, a fini par faire entendre sa version du live enregistré au Fillmore East, en 1992, sur l’album Playground Psychotics. Il y rétablit ses droits d’auteur sur “King Kong” et laisse entendre les voix d’Howard Kaylan et Mark Volman, qui avaient été effacées de la version lennonienne. Cette divergence entre deux génies excentriques — Zappa et Lennon — souligne la nature complexe de ce projet hybride.
Sur le plan purement commercial, Some Time In New York City reste l’un des albums les moins vendus de la carrière de Lennon. Aux états-Unis, il plafonne à la 48ᵉ place des charts, un score modeste pour quelqu’un de sa renommée. En Grande-Bretagne, la présence d’un public plus fidèle fait monter le disque jusqu’au 11ᵉ rang, mais sans commune mesure avec l’immense succès de Imagine.
Un document d’époque essentiel
Malgré ses défauts, Some Time In New York City a pour mérite de capturer la fièvre militante de la transition entre 1971 et 1972. Il reflète un moment où l’on croyait que la musique, plus encore que les discours, pouvait déclencher un sursaut dans l’opinion. Lennon, catapulté dans cette Amérique en ébullition, a voulu utiliser son aura pour braquer les projecteurs sur des cas précis (John Sinclair, Angela Davis, les prisonniers d’Attica) et sur des combats mondiaux (le féminisme, l’Irlande du Nord).
La démarche a parfois été jugée naïve. Néanmoins, elle témoigne d’une sincérité que personne ne peut contester. Il est rare qu’une superstar se range aussi ouvertement du côté des minorités opprimées, quitte à mettre en péril sa propre carrière. Lennon le paiera cher, artistiquement et légalement, jusqu’à l’obtention de sa carte verte en 1976.
En fin de compte, le public d’aujourd’hui redécouvre Some Time In New York City comme un album ancré dans les luttes de son époque, presque un “objet militant” plus qu’une œuvre purement esthétique. Les jeunes générations peuvent y trouver un écho à des problématiques encore d’actualité (injustices raciales, liberté d’expression, etc.). Les historiens du rock le considèrent comme un témoignage brut de la collision entre l’industrie musicale et la contestation politique.
Pourquoi la controverse demeure
Plus de cinquante ans après, la mention du mot “n—-r” dans “Woman Is The N—-r Of The World” suscite toujours le débat. Lennon et Ono avaient beau justifier l’emploi du terme comme une métaphore sur l’asservissement des femmes, la société reste très sensible à la connotation raciste du mot. La presse afro-américaine s’est montrée partagée, certains estimant que Lennon faisait preuve d’une maladresse confondante, d’autres saluant l’intention de dénoncer l’injustice à l’égard des femmes comme analogue à l’injustice raciale.
Cette tension illustre parfaitement la raison pour laquelle Some Time In New York City demeure inconfortable à écouter. C’est un album qui se veut provocant, mais dont la forme est souvent trop brute, parfois insultante, parfois simpliste. Lennon, pourtant, s’évertue à répéter qu’il parle davantage du système patriarcal que des Afro-Américains. Il faut replacer l’œuvre dans son époque où la liberté de ton des années 1970 pouvait s’exprimer de manière rudimentaire.
Un héritage en demi-teinte
On se souvient de l’audace de Lennon, qui avait tout à perdre en s’alignant sur des positions “extrêmes” pour une large partie du grand public. Son statut légendaire n’a pas suffi à lui épargner un backlash. De plus, Phil Spector, co-producteur, n’a pas su magnifier les chansons comme il l’avait fait pour “Imagine” ou “Instant Karma!”. À l’écoute, on sent la précipitation, le côté brouillon d’Elephant’s Memory, l’envie d’embrasser trop de causes à la fois.
Et pourtant, tout n’est pas à jeter : “New York City” reste une pépite rock’n’roll dynamique, “John Sinclair” un plaidoyer authentique (et la libération rapide de Sinclair a renforcé l’image héroïque de Lennon), “We’re All Water” une tentative d’utopie signée Ono. Les lives du second disque, malgré leur caractère débridé, racontent deux moments uniques : un super-groupe avec George Harrison et Eric Clapton en 1969, et la rencontre onirique avec Frank Zappa en 1971.
Si Some Time In New York City n’a pas la force intemporelle de Plastic Ono Band ou de Imagine, il reste une pièce essentielle pour qui veut comprendre la trajectoire de John Lennon dans ses années new-yorkaises. On y perçoit la fièvre politique, la désillusion face aux institutions, et la volonté de rompre avec l’image d’ex-Beatle pacifique pour endosser un rôle d’agitateur dans le paysage américain.
Une période unique
Les historiens de la musique s’accordent pour dire que Some Time In New York City symbolise un pic d’activisme dans la carrière de Lennon, suivi d’une lente prise de distance. Au moment où la répression gouvernementale se fait sentir, l’album cristallise les rêves et les colères d’un couple encore persuadé que l’art, la politique et la vie quotidienne forment un tout indissociable.
Bien qu’il n’ait jamais obtenu la reconnaissance critique qui entoure la plupart des autres albums solo de Lennon, Some Time In New York City continue de fasciner par son statut d’“ovni engagé”. Ses imperfections, ses maladresses, sa spontanéité, en font un témoignage singulier des débordements idéologiques du début des années 1970 et de la quête éperdue d’authenticité de John Lennon.
Aujourd’hui, on peut l’écouter comme on lirait un vieux journal militant : avec curiosité, en tenant compte du contexte, et en gardant à l’esprit que l’artiste, aussi génial soit-il, peut trébucher lorsqu’il tente de traduire en musique le tumulte de la rue. Lennon a voulu bouger les lignes, quitte à choquer. Dans un sens, ce disque a confirmé que le combat pour la paix et la justice se heurte souvent à des incompréhensions. Mais il demeure la trace vivante d’un John Lennon audacieux, prêt à poser sa guitare au cœur de la mêlée pour dénoncer, avec ses mots parfois maladroits, les dérives d’une société qu’il juge injuste. Il est, en fin de compte, l’un des rares albums de rock de l’époque à s’être frotté d’aussi près à l’actualité politique, quitte à s’y brûler les ailes.
