Magazine Culture

« La Ruine de la littérature » d’Arthur Schopenhauer

Par Etcetera
Ruine littérature d’Arthur Schopenhauer

Aperçu dans ma librairie habituelle, le nom de Schopenhauer (1788-1860) a attiré mon attention sur la couverture de ce petit livre « La Ruine de la littérature » – un titre assez accrocheur, voire polémique, qui titille la curiosité ! Comme j’aime bien ce philosophe allemand et son écriture agréable, à la fois claire et accessible, j’ai tout de suite été convaincue d’acheter ce petit essai.
Cette lecture prend place dans Le Printemps des artistes.

Note Pratique sur le livre

Editeur : 1001 Nuits (Fayard)
Date de publication originale : 1851
Traduit de l’allemand par Auguste Dietrich
Nombre de pages : 77

Quatrième de Couverture

« La majeure partie des livres est mauvaise, et on n’aurait pas dû les écrire. »

Avec toute la rigueur du philosophe et son humour assassin, Arthur Schopenhauer s’insurge contre les auteurs, les traducteurs, les journalistes de son époque, ceux qui parlent pour ne rien dire, imposent le prêt-à-penser.
Une plaidoirie implacable et une leçon de style mordante.

Mon Avis

Schopenhauer s’en prend assez vigoureusement à la littérature de son époque : à travers les différents défauts qu’il relève chez les littérateurs contemporains, il dessine en creux les qualités de style qu’il apprécie. Clarté, simplicité, objectivité, justesse de l’expression, concision, lui paraissent particulièrement désirables. On peut supposer qu’il prône un style plutôt classique, basé sur la raison et l’exercice de la pensée. Il n’aime pas les écritures négligées, pas suffisamment travaillées, ou qui laissent trop de place à l’interprétation ou à l’imagination du lecteur – ce qu’il appelle le style subjectif. Il souhaite que le lecteur, au moment où ses yeux suivent les lignes imprimées, pense exactement la même chose que l’écrivain.
J’ai pensé, pour ma part, qu’un style d’une clarté aussi limpide, précise et persuasive était certainement très adapté à la philosophie ou à des ouvrages didactiques, des exposés, mais que dans certains domaines littéraires ça ne pouvait pas convenir. Par exemple, Schopenhauer ne semble pas prendre en compte le pouvoir de suggestion et les ambiguïtés mystérieuses de la poésie, tout ce qui est flou, tout ce qui est étrange ou ce qui rompt avec la logique ordinaire. Pour cette raison, j’imagine que le philosophe allemand aurait détesté la poésie symboliste – les Mallarmé, Valéry, etc. – s’il avait vécu cinquante ans plus tard.
Mais, tout de même, ce livre est encore tout à fait moderne par la dénonciation de certains travers des littérateurs et des critiques. Ainsi, quand il s’en prend aux journalistes qui publient anonymement leurs critiques, il les traite de coquins, de lâches, de malhonnêtes et on se dit que lui-même a probablement fait les frais de ce genre d’agissements, pour manifester une telle colère.
J’ai aussi réfléchi au rôle de la pensée dans la littérature. Il me semble que beaucoup de livres, de nos jours, sont essentiellement ressentis – destinés à provoquer des émotions, des impressions, des effets perceptifs mais on n’est pas toujours sûr qu’il y ait une vraie pensée derrière. Est-ce un bien ou un mal ? Schopenhauer est persuadé que c’est un mal. Mais on ne sait pas trop.
Un petit essai extrêmement instructif, et qui soulève des questions vraiment cruciales sur l’écriture !

**

Un Extrait page 7

Un grand nombre de méchants écrivains ne tirent leur subsistance que de la sottise du public, qui ne veut lire que le produit du jour même. Il s’agit des journalistes. Ils sont dénommés à merveille ! En d’autres termes, on pourrait les qualifier de « journaliers ».
De nouveau, on peut dire qu’il y a trois sortes d’auteurs. En premier lieu, ceux qui écrivent sans penser. Ils écrivent de mémoire, par réminiscence, ou même directement avec les livres d’autrui. Cette classe est la plus nombreuse. En second lieu, ceux qui pensent tandis qu’ils écrivent. Ils pensent en vue d’écrire. Cas très fréquent. En troisième lieu, ceux qui ont pensé avant de se mettre à l’œuvre. Ceux-ci n’écrivent que parce qu’ils ont pensé. Cas rare.
L’écrivain de la seconde sorte, qui attend pour penser qu’il doive écrire, est comparable au chasseur qui part en chasse à l’aventure : il est peu probable qu’il rapporte lourd au logis. Par contre, les productions de l’écrivain de la troisième sorte, la rare, ressembleront à une chasse au rabat, en vue de laquelle le gibier a été capturé et entassé à l’avance, pour déborder ensuite en masses serrées de son premier enclos dans un autre, où il ne peut échapper au chasseur ; de sorte que celui-ci n’a plus qu’à viser et tirer – c’est-à-dire à déposer ses pensées sur le papier. (…) 

*

Un Extrait page 65

Un défaut du style aujourd’hui plus fréquent, dans l’état de décadence de la littérature et l’abandon des langues anciennes, mais endémique seulement en Allemagne, c’est la subjectivité. Elle consiste en ce qu’il suffit à l’écrivain de savoir lui-même ce qu’il pense et veut ; quant au lecteur, il n’a qu’à s’en tirer comme il peut. Sans se soucier de celui-ci, l’auteur écrit comme s’il tenait un monologue ; tandis que ce devrait être un dialogue, et un dialogue dans lequel on doit s’expliquer d’autant plus clairement, qu’on n’entend pas les questions du lecteur. Précisément pour cette raison, le style doit être non subjectif, mais objectif ; et, pour ce faire, il convient de placer les mots de telle façon qu’ils contraignent directement le lecteur à penser exactement ce qu’a pensé l’auteur. Mais cela ne sera le cas que si l’auteur s’est toujours rappelé que les pensées, en tant qu’elles suivent la loi de la pesanteur, accomplissent plus facilement le chemin de la tête au papier que du papier à la tête ; aussi devons nous les aider en ceci par tous les moyens à notre disposition. La chose une fois faite, les mots ont un effet purement objectif, comme un tableau à l’huile terminé ; tandis que le style subjectif n’a pas d’effet beaucoup plus sûr que les taches sur un mur, dans lesquelles celui-là seul dont elles excitent accidentellement l’imagination voit des figures, alors que les autres ne voient que des pâtés. 

**

Ruine littérature d’Arthur Schopenhauer

Logo du Défi, créé par Goran

" aperture="aperture" />Logo du Défi, créé par Goran

Retour à La Une de Logo Paperblog