Sommaire
- Un single « back-to-basics » pour un groupe en pleine mutation
- À l’origine : une satire sociale et quelques controverses
- Une critique satirique…
- … qui se mue en histoire de Jo Jo et Loretta
- En studio : Billy Preston à la rescousse
- Les dates-clefs : du 21 au 28 janvier 1969
- Des prises multiples, un final édité par Phil Spector
- La sortie : un single marquant pour la nouvelle phase Beatles
- Le 19e single britannique, en tête des charts
- Différences entre le single et l’album Let It Be
- Le célèbre « Rooftop Concert »
- Trois interprétations, une intervention de la police
- Un hymne de la fin des années 60, entre controverse et célébration
- un titre phare, charnière de l’ère Let It Be
Un single « back-to-basics » pour un groupe en pleine mutation
Au tournant de 1969, les Beatles décident de revenir à une approche plus épurée de leur musique. Fatigués par les sessions complexes de The Beatles (ou White Album), sortis fin 1968, et lassés des orchestrations expérimentales de l’ère Sgt. Pepper, Paul McCartney souhaite enregistrer des chansons dans un format « live », presque comme sur scène. Dans ce contexte, « Get Back » devient à la fois le slogan, la méthode et le titre phare de ce retour aux sources.
Cette composition – officiellement créditée Lennon-McCartney – voit Paul prendre les devants. Elle sera plus tard considérée comme le début de ce que l’on appelle la période « back-to-basics » du groupe. C’est, de surcroît, le tout premier titre à présenter les Beatles comme « The Beatles avec Billy Preston », signe qu’un nouveau son se forge grâce à la participation de ce claviériste américain, invité à rafraîchir l’atmosphère des sessions parfois tendues.
À l’origine : une satire sociale et quelques controverses
Une critique satirique…
Avant d’adopter la forme que l’on connaît aujourd’hui, « Get Back » fait l’objet de plusieurs ébauches durant les séances qui se tiennent tout d’abord aux studios de Twickenham en janvier 1969, puis au sous-sol d’Apple Corps (3 Savile Row, Londres). Lors de ces répétitions filmées et enregistrées en continu – des sessions qui donneront finalement lieu au film Let It Be –, Paul McCartney improvise un texte inspiré par l’actualité. À l’époque, le climat politique britannique est marqué par les discours controversés de figures telles qu’Enoch Powell, qui fustige l’immigration, notamment celle en provenance du sous-continent indien.
Dans ce contexte, McCartney souhaite initialement faire de « Get Back » une satire ciblant les discours xénophobes. Des bootlegs témoignent de versions préliminaires, dites « No Pakistanis », dans lesquelles Paul caricature ces attaques contre les immigrés. L’idée, selon lui, est de dénoncer, non de promouvoir, cette mentalité. Pourtant, des années plus tard, on l’accusera de racisme pour avoir prononcé des phrases comme « Don’t dig no Pakistanis taking all the people’s jobs ».
« Nous étions en studio, et il y avait plusieurs articles de journaux parlant de ces familles pakistanaises vivant à 16 dans un même appartement. L’idée était de dénoncer cet alarmisme. […] Les Beatles ont toujours été tout sauf racistes, nous étions plutôt fascinés par la musique noire américaine. »
— Paul McCartney (Rolling Stone, 1986)
… qui se mue en histoire de Jo Jo et Loretta
Devant la possibilité de voir leurs intentions mal interprétées, les Beatles choisissent d’édulcorer les paroles et de recentrer la chanson autour de personnages fictifs : Jo Jo et Loretta Martin. Les couplets racontent l’errance de Jo Jo parti en Californie, et celle de Loretta, décrite comme une femme excentrique qui cherche à changer de vie. Paul insiste sur le fait que ces personnages n’ont pas de base réelle, malgré les rumeurs selon lesquelles il aurait pensé à tel ou tel ami.
John Lennon, plus tard, affirmera de son côté voir dans la phrase « Get back to where you once belonged » une pique de Paul envers Yoko Ono, « comme s’il lui intimait de repartir d’où elle venait ». Paul a toujours nié cette interprétation, laissant planer l’ambiguïté sur la cible réelle de ce refrain.
En studio : Billy Preston à la rescousse
Les dates-clefs : du 21 au 28 janvier 1969
Après quelques jours dans l’ambiance morose des studios de Twickenham, les Beatles décident de s’installer au sous-sol d’Apple, au 3 Savile Row, pour poursuivre leurs répétitions et enregistrements. C’est là que se façonne l’essentiel de « Get Back », entre le 21 et le 28 janvier 1969. Paul est à la basse et au chant principal, Ringo Starr tient la batterie, George Harrison passe à la guitare rythmique, tandis que John Lennon assure la guitare solo et quelques harmonies.
C’est surtout la présence de Billy Preston à l’orgue électrique (ou piano électrique) qui transforme le son du groupe. George Harrison l’invite à rejoindre les sessions pour détendre l’atmosphère : Preston est une connaissance de longue date des Fab Four, rencontrée à Hambourg dans le tout début des années 60, alors qu’il jouait pour Little Richard. Aussitôt arrivé, son jeu de clavier insuffle une énergie nouvelle, calmant les tensions entre Paul, John et George.
« Les gars étaient un peu bizarres ces jours-là… Alors j’ai appelé Billy : “Viens donc jouer sur ça !” Et, d’un coup, tout s’est amélioré. »
— George Harrison, Anthology
Des prises multiples, un final édité par Phil Spector
Parmi les nombreuses prises enregistrées, c’est le 27 janvier qu’on obtient la base utilisée pour les futures versions. Le jour suivant, le groupe capte un final (la fameuse coda) avec un faux arrêt et quelques ad-libs de Paul (« Get back Loretta… »). Les cris d’enthousiasme, les rires et les instructions contribuent à l’atmosphère « live » de l’enregistrement.
Plus tard, lors de la préparation de l’album Let It Be, Phil Spector modifiera la chanson pour donner l’illusion d’une performance plus récente. Il supprime notamment la coda présente sur le single et insère des extraits du concert sur le toit de l’immeuble Apple (30 janvier 1969) pour ajouter de fausses ambiances. Dans cette mouture, avant que le titre ne s’enchaîne sur la fin, on entend Lennon plaisanter : « Sweet Loretta Fart, she thought she was a cleaner… ». C’est l’une des nombreuses manipulations de Spector pour rendre l’album plus cohérent, au grand dam de McCartney, peu fan de ces interventions post-production.
La sortie : un single marquant pour la nouvelle phase Beatles
Le 19e single britannique, en tête des charts
Officiellement, « Get Back » sort en 45 tours le 11 avril 1969 au Royaume-Uni, et le 5 mai aux États-Unis. Il s’agit de leur 19e single anglais, succédant à l’énorme succès de « Hey Jude » (août 1968). Pour la première fois, une mention spéciale « The Beatles with Billy Preston » figure sur l’étiquette du disque, soulignant la participation notable du pianiste.
La chanson grimpe aussitôt à la première place des classements britanniques et américains, preuve que même en période de frictions internes, le groupe conserve son immense popularité. La face B du single, « Don’t Let Me Down », est également enregistrée dans cet esprit direct et légèrement bluesy, avec Preston au clavier.
« C’est le premier disque des Beatles qui soit aussi “live” qu’il peut l’être à l’ère électronique. Aucune tricherie, juste un numéro rock printanier. »
— Extrait de la communication de presse de Paul McCartney pour « Get Back »
Différences entre le single et l’album Let It Be
La version 45 tours se termine par une coda que Phil Spector ne retiendra pas dans l’album Let It Be (paru en mai 1970). Dans l’album, on entend plutôt des extraits de la performance sur le toit, des applaudissements et des remarques humoristiques de John et Paul, pour renforcer l’aspect documentaire. De ce fait, le single, disponible par la suite sur Past Masters, demeure la référence pour entendre la chanson telle qu’elle était initialement envisagée : un rock direct avec un final festif.
En 1996, on retrouve une version un peu plus brute (tirée du fameux concert sur le toit) sur Anthology 3. Puis, en 2003, l’album Let It Be… Naked propose encore un mix différent, plus dépouillé et recentré sur l’idée « back-to-basics », d’où l’absence des dialogues ajoutés par Spector.
Le célèbre « Rooftop Concert »
Trois interprétations, une intervention de la police
Le 30 janvier 1969, les Beatles donnent sur le toit d’Apple Corps un concert improvisé. Dans ce cadre, ils jouent « Get Back » à trois reprises. La première est surtout une répétition, interrompue par quelques erreurs. La seconde, présentée dans le film Let It Be, est plus aboutie. Quant à la troisième, elle se conclut par l’arrivée de la police, alertée par les voisins excédés par le bruit. On demande alors à Mal Evans, l’assistant des Beatles, d’éteindre les amplis. John et George les rallument aussitôt, donnant à la scène un caractère à la fois comique et historique.
Paul improvise :
« You’ve been playing on the roofs again, and that’s no good, and your Mummy doesn’t like it… She’s gonna have you arrested ! Get back ! »
Cette dernière version, interrompue par les agents, se retrouve plus tard sur Anthology 3 et demeure l’un des moments-clés de la légende Beatles : un final informel, spontané et désormais mythique.
Un hymne de la fin des années 60, entre controverse et célébration
Si « Get Back » est d’abord conçue comme une protestation mi-satirique, mi-ironique contre certaines postures xénophobes, la version définitive finit par incarner l’esprit d’un nouveau départ pour les Beatles. L’immense succès du single confirme au passage que le public adhère à ce « retour » : un rock direct, moins produit, où l’on sent encore la grande complicité musicale du groupe, malgré les tensions personnelles.
En dépit des polémiques autour des ébauches (dites « No Pakistanis »), Paul McCartney réaffirmera à plusieurs reprises le caractère anti-raciste de la chanson. Le message officiel reste celui d’un morceau encourageant chacun à se retrouver, littéralement, là où il doit être. De son côté, John Lennon, en 1970, se félicitera de pouvoir enfin jouer le solo électrique : « Quand Paul était de bonne humeur, il me laissait en faire un. » Comme quoi, même au sein d’un tandem aussi prolifique que Lennon-McCartney, il restait un équilibre de générosité à trouver.
un titre phare, charnière de l’ère Let It Be
Avec « Get Back », les Beatles démontrent que, même sur la fin de leur parcours, ils sont capables de produire des singles irrésistibles et de s’adapter aux courants plus dépouillés de 1969. Le morceau devient rapidement un classique, figurant aussi bien sur les compilations 1 et Past Masters que dans les différentes moutures de l’album Let It Be.
Plus qu’une simple chanson, « Get Back » résume l’utopie un peu avortée de McCartney : ramener le quatuor à l’essence du rock, panser les blessures internes et révéler l’âme brute des Beatles. Bien qu’ils ne parviennent pas à enrayer leur séparation ultérieure en 1970, ce titre enjoué, rehaussé par l’intervention inspirée de Billy Preston, reste un témoignage de leur capacité à renaître, l’espace de quelques mesures, comme s’ils étaient de nouveau ces quatre garçons dans le vent. C’est un rappel de la force créative, même dans la discorde, qui fait des Beatles un phénomène musical et culturel toujours aussi vivace.
