Une bande audio exceptionnelle des Beatles, datant de l’audition Decca de 1962, a été redécouverte à Vancouver. Elle offre un son limpide et inédit, ravivant un moment clé de leur histoire avant la célébrité.
Sommaire
- Un trésor enfoui dans les replis du temps
- Decca 1962 : l’erreur fondatrice
- Un son pur, comme si les Beatles étaient dans la pièce
- Une provenance enveloppée de mystère
- Et maintenant, Sir Paul ?
- Les fantômes d’Abbey Road rôdent toujours
- L’enregistrement avant la légende
- Un héritage à préserver
- L’éternité dans une boîte en plastique
- Le miracle Beatles, toujours vivant
Un trésor enfoui dans les replis du temps
C’est une histoire comme on en rêve lorsqu’on hante depuis des décennies les bacs de vinyles et les caveaux poussiéreux des disquaires indépendants. Une histoire où le hasard et la passion se donnent rendez-vous. Le 12 mars dernier, Rob Frith, propriétaire du mythique Neptoon Records à Vancouver, a publié une vidéo sur Instagram qui allait provoquer un véritable émoi dans la communauté beatlesienne mondiale. Il y présentait ce qu’il pensait, depuis des années, n’être qu’une vulgaire copie de bootleg. Mais en appuyant sur play, ce qu’il entendait ne ressemblait en rien à une énième duplication de qualité médiocre. C’était limpide, puissant, vibrant d’authenticité : une bande audio d’une qualité exceptionnelle, sans parasite, sans faiblesse, où l’on pouvait entendre les Beatles dans toute la verdeur de leur jeunesse musicale.
Dans cette cassette marquée d’un simple « Beatles Demos », Rob Frith redécouvre ce qui semble être une master tape des fameuses sessions d’audition réalisées aux studios Decca le 1er janvier 1962, à Londres. Une audition restée tristement célèbre pour avoir été refusée par le label britannique, scellant l’un des plus grands ratés de l’histoire de l’industrie musicale.
Decca 1962 : l’erreur fondatrice
Revenir sur ces sessions, c’est remonter à un moment charnière de la saga des Beatles. À l’époque, le groupe est encore en gestation. Pete Best tient la batterie (Ringo Starr ne rejoindra la formation qu’en août 1962), Brian Epstein vient à peine de prendre en main leur carrière. Les Beatles se rendent aux studios Decca dans l’espoir de décrocher leur premier contrat discographique. Le 1er janvier 1962, ils enregistrent quinze titres en un temps record : des reprises comme Money (That’s What I Want) ou The Sheik of Araby, mais aussi des compositions originales signées Lennon/McCartney comme Like Dreamers Do et Hello Little Girl.
Dick Rowe, responsable du label, refusera le groupe au motif devenu légendaire : « Les groupes de guitare sont en train de disparaître, Monsieur Epstein ». Un an plus tard, les Beatles sortent Please Please Me chez Parlophone, et le monde ne sera plus jamais le même.
Ce que Rob Frith pense avoir entre les mains aujourd’hui, ce sont ces enregistrements historiques – non pas les versions éraillées que l’on retrouve sur de nombreux bootlegs depuis les années 1970, mais la bande d’origine, dans sa splendeur acoustique intacte.
Un son pur, comme si les Beatles étaient dans la pièce
L’écoute de cette bande a été un choc pour Rob Frith. « Quand j’ai entendu ça pour la première fois, j’ai eu la chair de poule », confie-t-il à CBC. « On aurait dit que les Beatles étaient dans la pièce. » Le son est d’une clarté exceptionnelle, sans les failles habituelles des copies pirates. Frith, qui pensait simplement avoir récupéré une énième duplication, réalise que le document est peut-être unique.
C’est son ami, le musicologue et archiviste musical Larry Hennessey, qui appuie cette thèse. Selon lui, il s’agirait d’une leader tape, une bande utilisée pour séparer les morceaux dans les enregistrements professionnels. « La façon dont les morceaux sont enchaînés, le montage, tout indique une source directe, et non une copie accélérée ou une bande de contrefaçon », explique Hennessey.
Le morceau Money, publié par Frith sur Instagram, est à lui seul un voyage dans le temps. On y perçoit l’énergie brute d’un groupe qui n’a pas encore conquis le monde, mais qui en a déjà la rage, l’instinct, l’harmonie instinctive.
Une provenance enveloppée de mystère
La bande a une histoire étonnante. Rob Frith l’a obtenue il y a des années des mains de Jack Herschorn, ancien propriétaire du label Mushroom Records, également basé à Vancouver. Herschorn aurait reçu la bande d’un producteur londonien dans les années 1970, à une époque où les enregistrements pirates circulaient sous le manteau, mais où la question de leur commercialisation restait épineuse.
Herschorn aurait refusé de vendre des copies de cette bande, considérant que les Beatles méritaient de percevoir les droits afférents. Un acte de probité rare dans un monde souvent tenté par la monétisation du mythe.
Restée dans l’ombre pendant des décennies, la cassette a donc dormi jusqu’à aujourd’hui, protégée par l’éthique de ceux qui l’ont possédée. Ce n’est qu’en 2024 que Frith a décidé d’en écouter le contenu avec attention, découvrant qu’il s’agissait peut-être d’un original d’époque, voire d’un master tape.
Et maintenant, Sir Paul ?
Rob Frith a lancé un appel, à la fois naïf et touchant, sur les réseaux sociaux : il espère que Paul McCartney, aujourd’hui âgé de 82 ans, viendra lui-même à Neptoon Records pour récupérer la bande. Il l’interpelle directement dans sa publication Instagram, taguant @paulmccartney, comme on lance une bouteille à la mer.
« Ce serait l’idéal », dit Frith, « mais s’il ne vient pas, je pense organiser une séance d’écoute, et donner les bénéfices à une œuvre caritative. » Une initiative à l’image du personnage : généreuse, passionnée, sans autre ambition que de partager ce trésor avec ceux qui sauront l’apprécier.
Les fantômes d’Abbey Road rôdent toujours
Cette affaire rappelle combien le patrimoine sonore des Beatles continue de hanter le présent. On pourrait croire que tout a été dit, tout a été publié, disséqué, compilé. Et pourtant, de temps à autre, une relique réapparaît, comme un rappel que cette histoire n’est pas figée dans le marbre, mais vivante, mouvante, imprévisible.
Les bootlegs des années 1970 ont largement diffusé les enregistrements Decca, mais dans des versions souvent dégradées, et parfois incomplètes. Ici, si la qualité sonore se confirme, on aurait non seulement une archive historique, mais un document artistique de premier ordre, permettant d’entendre les Beatles tels qu’ils étaient en ce début d’année 1962 : jeunes, affamés, maladroits parfois, mais irrésistiblement séduisants.
L’enregistrement avant la légende
Dans la bande supposée détenue par Frith, on retrouverait aussi d’autres morceaux présents dans la session Decca : Till There Was You, Memphis, Tennessee, September in the Rain. Des titres qui témoignent du répertoire éclectique du groupe à cette époque, oscillant entre standards américains, ballades et rock incandescent.
Ce qui frappe, dans ces premiers enregistrements, c’est le contraste entre la fraîcheur de l’interprétation et la rigueur du jeu. Les harmonies vocales sont déjà là, la complicité entre Lennon et McCartney crève la bande. Harrison, discret mais précis, y laisse entrevoir son futur génie mélodique.
Ce document, s’il est authentifié comme étant un master, aurait une valeur inestimable. Non seulement pour les fans, mais pour l’histoire même de la musique populaire.
Un héritage à préserver
La question de la restitution se pose désormais. Que faire d’un tel document ? Doit-il être remis aux ayants droit ? Versé aux archives nationales ? Dévoilé au public ? L’idée d’une restitution à Paul McCartney est noble, mais illusoire peut-être. Plus réaliste serait l’idée d’un archivage professionnel, accompagné d’une restauration sonore et d’une diffusion officielle.
Car si la bande est effectivement une copie directe des sessions Decca, elle pourrait combler certaines lacunes historiques, offrir des versions inouïes, voire corriger les artefacts des éditions pirates précédentes.
L’éternité dans une boîte en plastique
Le paradoxe est vertigineux : l’un des artefacts les plus précieux de l’histoire du rock dormait dans une boîte anodine, au fond d’un magasin de disques de Vancouver. Ce n’est pas la première fois qu’un enregistrement oublié refait surface — rappelons-nous la redécouverte, à la fin des années 1990, de bandes perdues de John Lennon à New York — mais ici, c’est l’époque pré-fame des Beatles qui ressurgit, encore intacte.
C’est aussi un rappel de la puissance émotionnelle de l’analogique. Une bande magnétique, aussi fragile qu’elle soit, contient bien plus que du son. Elle capte l’air du temps, l’énergie d’un lieu, l’alchimie d’un instant.
Le miracle Beatles, toujours vivant
Soixante ans après leur ascension fulgurante, les Beatles continuent de nous surprendre. Leur musique, leur légende, leur trace sur la culture populaire n’ont pas fini de se réinventer, ni de nourrir notre imaginaire. Grâce à des passionnés comme Rob Frith, des fragments oubliés reviennent à la surface, rappelant à chacun d’entre nous que l’histoire du rock n’est pas figée, mais en perpétuel mouvement.
Cette bande retrouvée est bien plus qu’un simple objet sonore : c’est une faille temporelle, une passerelle vers l’instant précis où quatre garçons de Liverpool tentaient de convaincre un label de les signer. Ils ne furent pas entendus ce jour-là. Mais aujourd’hui, leur voix résonne plus fort que jamais.
Et si Sir Paul venait effectivement frapper à la porte de Neptoon Records, ce serait non seulement une belle image, mais une juste boucle bouclée. Une ultime pirouette dans une carrière faite de miracles.
