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Lennon contre Lennon : pourquoi il détestait « Mean Mr Mustard »

Publié le 12 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

John Lennon n’hésitait pas à critiquer durement certaines chansons des Beatles, y compris les siennes. « Mean Mr Mustard », qu’il qualifiait de « merde », incarne son regard désenchanté sur une partie de l’œuvre du groupe.

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La lucidité brutale d’un génie

Il n’était ni dans ses habitudes, ni dans son tempérament, d’user de la langue de bois. John Lennon, figure centrale du panthéon Beatles, s’exprimait avec une franchise parfois brutale, qu’il s’agisse de politique, d’amour, ou… de sa propre musique. De tous les Beatles, Lennon était sans doute le plus critique, voire autocritique. Là où d’autres artistes s’embellissent à la lumière du rétroviseur, John maniait la torche pour éclairer les zones d’ombre.

L’interview donnée à Playboy en 1980, quelques mois avant son assassinat tragique à New York, reste l’un des témoignages les plus édifiants de cette sincérité. À propos de « Mean Mr Mustard », il ne mâche pas ses mots : « That’s me, writing a piece of garbage » — littéralement : « C’est moi, en train d’écrire une merde ». L’homme qui composa « Strawberry Fields Forever » et « A Day in the Life » n’hésitait pas à reléguer certains morceaux au rang d’exercices sans intérêt. Pour Lennon, toute la production des Beatles ne valait pas sacralisation.

« Mean Mr Mustard » : d’un fait divers à l’absurde musical

Écrite durant la fameuse retraite des Beatles en Inde, à Rishikesh en 1968, « Mean Mr Mustard » fait partie de ces compositions que Lennon qualifie de « morceaux de bouts jetés ensemble ». Ce sont ses mots exacts dans Anthology, le documentaire fleuve publié par Apple dans les années 1990 : « They are only finished bits of crap that I wrote in India. »

La genèse de « Mean Mr Mustard » est révélatrice du procédé d’écriture parfois opportuniste de Lennon. Inspirée par un article du Daily Record écossais daté du 7 juin 1967, intitulé « A Mean Husband Shaved in the Dark », le morceau s’appuie sur un fait divers anodin : un certain John Mustard, mari pingre, se rasant sans lumière pour économiser quelques pence. Lennon en tire un personnage grotesque, caricatural, dissimulant des billets de cinq livres « pas dans son nez, mais ailleurs » — précisant avec humour noir que cela n’avait « rien à voir avec la cocaïne ».

Initialement, le texte faisait référence à la « sœur Shirley », mais Lennon la rebaptise « Pam » pour la relier artificiellement à une autre chanson écrite en Inde, « Polythene Pam », elle aussi insérée dans le grand medley de la face B d’Abbey Road. Cette dernière ne trouve grâce à ses yeux que parce qu’elle possède une certaine énergie brute. Mais l’ensemble, incluant ses propres compositions, est qualifié de « junk » — littéralement « camelote ».

Une vision sans concessions du Medley d’Abbey Road

Le medley qui clôture l’ultime album studio des Beatles constitue une prouesse de montage et d’harmonisation, principalement orchestrée par Paul McCartney et le producteur George Martin. Pourtant, Lennon ne cesse d’en minimiser la portée artistique. « Just bits of songs thrown together », dit-il — « juste des morceaux de chansons jetés ensemble ».

À l’instar de « Mean Mr Mustard », Lennon dédaigne également « Sun King » et même ses propres parties vocales sur « Good Morning Good Morning », qu’il qualifie de « garbage ». Il s’agissait pourtant d’un titre novateur pour son époque, notamment par sa rythmique syncopée et ses arrangements cuivrés inspirés de la publicité télévisée. Mais Lennon, en 1980, n’a cure de la réhabilitation historique : il juge, tranche, enterre.

L’ombre de McCartney : rivalité et amertume

Si Lennon se montre souvent impitoyable envers ses propres créations, il ne se prive pas de décocher des flèches en direction de Paul McCartney. Les deux hommes, dont la symbiose créative a enfanté les plus grandes chansons du XXe siècle, ont toujours entretenu une relation ambiguë, faite de fraternité et de compétition.

Les tensions post-séparation exacerbent cette rivalité. Lennon dézingue allègrement certains morceaux de Paul, et pas des moindres : « Ob-La-Di, Ob-La-Da », qu’il « détestait ouvertement » selon l’ingénieur du son Geoff Emerick, ou encore « Let It Be », auquel il reproche une forme de mièvrerie et de message naïf : « Are we supposed to giggle in the solo? » aurait-il dit avec sarcasme en studio.

Dans une déclaration restée célèbre, il affirma que « Let It Be » n’avait « rien à voir avec les Beatles », ajoutant : « It could’ve been Wings. » Comprenez : une chanson plus proche du style de McCartney post-Beatles, avec son groupe Wings, que de l’essence du quatuor de Liverpool. La pique est acérée. Elle résonne comme une forme de déclassement symbolique.

Une rare étincelle de reconnaissance

Dans ce paysage d’acidité verbale, une exception notable subsiste. Paul McCartney, interrogé en 2018 par CBS, confiait que John ne l’avait complimenté qu’une seule fois pour l’une de ses chansons. C’était à propos de « Here, There and Everywhere », sur l’album Revolver. Lennon aurait simplement dit, en écoutant la fin du morceau : « That’s a really good song, I love that song. » Un aveu rare, sobre, mais qui marqua profondément Paul : « I’ve remembered it to this day. It’s pathetic really. »

Ce moment fragile entre les deux géants trahit à la fois l’orgueil, la pudeur et peut-être même la tendresse d’une relation dont la richesse dépasse l’entendement. Il ne s’agissait pas seulement d’une collaboration musicale : c’était une histoire d’amour et d’égo, un dialogue permanent entre deux visions de l’art, du monde, de la vie.

Lennon face à lui-même : le miroir sans pitié

Ce qui frappe le plus dans ces confidences tardives de Lennon, ce n’est pas tant la violence des mots, que leur lucidité. Loin de se complaire dans la mythification, il revisite les années Beatles avec une franchise désarmante. Sa voix sur « Twist and Shout », acclamée par des millions de fans, le remplit de honte. Il estime qu’il a crié jusqu’à s’érailler, mais sans nuance. Il ne supporte pas l’idée qu’on puisse voir là une performance majeure.

Pour John, l’œuvre ne vaut pas par l’enthousiasme qu’elle suscite, mais par la vérité qu’elle contient. Et cette vérité, lorsqu’elle fait défaut, mérite d’être dénoncée. C’est là tout le paradoxe Lennon : un homme en quête de sincérité absolue, même si cela signifie piétiner les reliques d’un passé glorieux.

La déconstruction d’une légende

Les propos de Lennon sur « Mean Mr Mustard » ne sont donc pas un cas isolé, mais bien l’illustration d’un processus plus large : la déconstruction méthodique de la légende Beatles. En refusant de sacraliser le catalogue du groupe, John nous rappelle que l’histoire de la musique n’est pas faite que de chefs-d’œuvre. Elle est aussi constituée d’esquisses, de fragments, de tentatives — certaines brillantes, d’autres insignifiantes.

Ironiquement, ce regard critique donne encore plus de valeur à ce que Lennon n’a pas détruit de son propre corpus. Quand il parle de « Strawberry Fields » comme d’un moment de vérité, ou de « Help! » comme d’un cri déguisé, on mesure mieux la profondeur de l’homme derrière l’artiste.

Quant à « Mean Mr Mustard », elle reste là, figée dans le marbre d’Abbey Road, modeste passerelle entre deux compositions plus célèbres. Et même si son auteur la reniait, elle fait partie de l’ADN Beatles, comme un grain de sable dans une perle. Un détail, peut-être, mais un détail révélateur.

Et si c’était justement ça, le génie ?

Reconnaître que tout n’est pas génial, c’est peut-être le comble du génie. En refusant le panégyrique facile, John Lennon nous invite à regarder les Beatles non comme des demi-dieux, mais comme des hommes en perpétuelle création, tâtonnant, essayant, se trompant parfois. C’est cette humanité-là, crue, rugueuse, parfois blessante, qui rend leur œuvre si précieuse.

Et au fond, peut-être que « Mean Mr Mustard », cette « pièce de merde » comme disait Lennon, mérite aujourd’hui d’être réécoutée non pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle raconte de son créateur : un homme qui n’avait pas peur de dire la vérité, même quand elle dérangeait.


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