Pour le Printemps des Artistes, j’ai cherché un livre de Yôko Ogawa où il serait question de création artistique et j’ai découvert l’existence de celui-ci, que je ne connaissais pas, et qui ne me semble pas être parmi ses titres les plus connus, quoi qu’il m’ait paru extrêmement joli.
« Les Tendres Plaintes » est un morceau pour clavecin de Jean-Philippe Rameau, datant de 1724, et qui s’avère être un motif central de ce roman, puisque les deux personnages de musiciens/artisans d’art le jouent à plusieurs reprises.
Note pratique sur le livre
Éditeur : Actes Sud (Babel)
Année de publication initiale : (au Japon) 1996 ; (en France) 2010.
Traduction du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle et Yukari Kometani
Nombre de pages : 241
Notule biographique sur l’écrivaine
Née en 1962, Yôko Ogawa vit au Japon. Elle est incontestablement l’un des plus grands écrivains de sa génération. Ses livres, traduits dans le monde entier, ont fait l’objet de plusieurs adaptations cinématographiques et théâtrales. L’œuvre de Yôko Ogawa est publiée en France par Actes Sud.
(Source : éditeur)
Quatrième de couverture
Blessée par l’infidélité de son mari, Ruriko décide de disparaître. Elle quitte Tokyo et, dans un chalet en forêt, tente de retrouver sa sérénité. Ruriko est calligraphe.
Au-delà des arbres, un peu plus haut dans la colline, elle rencontre un étrange équipage : Nitta, ancien pianiste devenu facteur de clavecins, sa jeune apprentie prénommée Kaoru et un chien aveugle et sourd. Invitée en ces lieux, la calligraphe les observe et apprend que Nitta, jadis concertiste de renom, ne peut plus jouer en présence d’autrui, que seules persistent en lui des partitions devenues muettes. Pourtant, un matin, Ruriko les surprend : habité d’un calme dense, presque palpable, Nitta est installé au clavecin. Pour Kaoru, il joue « Les Tendres Plaintes« .
(…)
Résumé du début de l’histoire
Ruriko est une jeune femme calligraphe. Mais son mari ophtalmologue la frappe et la trompe avec une autre femme. Ruriko décide un beau jour de quitter l’appartement conjugal et de s’installer dans un chalet en forêt, propriété de sa famille où elle passait des vacances lorsqu’elle était enfant. Elle y vit seule mais elle fait bientôt la connaissance de ses plus proches voisins : Nitta, un facteur de clavecins, et Kaoru sa jeune apprentie qui est aussi pianiste et claveciniste. Tous les deux vivent dans une grande proximité et complicité, par le partage de la musique et par celui de leur passé douloureux, qu’il s’agisse de drames ou de renoncements. Ruriko sympathise beaucoup avec eux et, bientôt, elle noue une relation amoureuse avec Nitta. Les saisons passent, Ruriko continue son travail de calligraphe dans le chalet, elle n’envisage plus de retourner vivre avec son mari. Mais elle souffre de devoir partager Nitta avec Kaoru. Un climat de tension règne autour de ce trio amoureux et amical. (…)
Mon Avis
J’apprécie Yôko Ogawa pour la finesse, la délicatesse et la minutie dans l’expression des sentiments et j’ai retrouvé ces qualités également dans ce livre. Bien que, pour l’essentiel, il s’agisse ici d’un roman d’amour et d’une histoire de jalousie, les situations ne sont pas du tout convenues ou déjà vues, l’écrivaine a su renouveler ces thèmes très classiques et les observer avec un regard neuf, une lucidité sans dureté.
Le fait que ces thèmes amoureux soient imbriqués avec des thèmes artistiques – fabrication d’instruments de musique, pratique musicale, calligraphie – rend cette romance très originale et attrayante. Ainsi, ce livre met en relation différentes sensations les unes avec les autres : l’ouïe, la vue, le goût (importance de la nourriture et de la cuisine), la perception du toucher.
Le mari de Ruriko est ophtalmo et elle a fait sa connaissance à cause d’un halo qu’elle avait dans l’œil et qui guérira mystérieusement ; le chien de Nitta et Kaoru est à la fois aveugle et sourd ; dans son travail de calligraphe Ruriko est amenée à copier l’autobiographie d’une dame qui perd la vue et qui la retrouve, par des coups du sort improbables et bizarres. Il y a comme cela tout un jeu autour de l’idée d’aveuglement et/ou de clairvoyance, qui correspond bien à ce trio de personnages, à leur refus de comprendre certaines choses, à leur vision sans doute inexacte ou incertaine de la situation.
Nitta et Kaoru sont liés l’un à l’autre essentiellement par la musique. Le fait que Nitta ne soit plus capable de jouer du piano ou du clavecin devant aucun public sauf pour Kaoru, traduit en actes manifestes l’importance exceptionnelle de cette jeune femme pour lui. Ruriko est sans doute davantage jalouse de cette relation basée sur la musique, dont elle est exclue, que d’une éventuelle liaison charnelle entre Nitta et Kaoru. Elle sent que la connivence artistique crée un lien extrêmement fort et elle cherche à s’insérer dans ce domaine musical, en y associant ses talents de calligraphe.
Dans beaucoup de livres de Yoko Ogawa il y a des aspects fantastiques ou, tout du moins, un sentiment d’étrangeté mais, ici, c’est différent : elle nous propose un monde assez réaliste. Les événements sont vraisemblables, l’histoire paraît se dérouler dans le Japon des années 1990. Cet aspect réaliste m’a plu, comme une facette peu connue de cette écrivaine.
Un très joli roman, plein de subtilité et de grâce. Une construction qui m’a paru très savante. Une écriture douce et raffinée, que cette traduction a su nous transmettre.
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Un extrait page 108
Le clavecin avait été jeté dans la cour. Abandonné sans ménagement face au banc de pierre où nous avions fait le barbecue, près d’une légère butte envahie d’herbes folles. Le couvercle était fermé, son piètement noir en déséquilibre penchait. Posé dans un endroit qui ne lui convenait pas, l’instrument paraissait fragile et pitoyable.
Ils étaient tous les deux là qui le surplombaient. Nitta les bras croisés avait le regard fixe, et Kaoru à ses côtés baissait la tête. Dona, assis à l’entrée de la maison préfabriquée, immobile au milieu des copeaux, regardait vaguement en l’air.
Ils s’étaient aperçus de ma présence, mais ils n’eurent aucune réaction. Leur sourire aimable toujours accueillant avait disparu. Tous les trois, comme aspirés par le clavecin noir qui penchait dangereusement, paraissaient incapables de bouger.
Appuyée au mélèze qui se dressait au bout du chemin, j’ai posé mon panier du petit déjeuner au pied de l’arbre. Je ne pouvais pas m’approcher plus.
Nitta, visant le clavecin, lui a donné un coup de hache. Cela se passa en un instant mais comme s’il y avait eu une torsion de temps l’image s’est gravée d’une manière indélébile sur ma rétine. La vivace impression que j’avais ressentie en entrant la première fois dans le living débordant d’instruments de musique ; « Les Tendres Plaintes » jouées par Kaoru ; le clavecin muet qui nous avait observés attentivement Nitta et moi cette fameuse nuit ; tous ces souvenirs et la scène que j’avais devant les yeux n’arrivaient pas à se relier, et cela me déroutait.
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Vidéo des « Tendres Plaintes » de Rameau, sur Youtube :
https://www.youtube.com/embed/93O4FjvtdUM?si=OLYeunZlStj431m3
