En 1970, après la séparation des Beatles, John Lennon entreprend une thérapie primale avec Yoko Ono pour affronter ses traumatismes d’enfance. Profondément marqué, il canalise cette introspection dans l’album « John Lennon/Plastic Ono Band », un projet brut et minimaliste. Accompagné de Ringo Starr et Klaus Voormann, il enregistre des chansons intenses comme « Mother » et « God », rejetant idoles et illusions. Bien que controversé à sa sortie, l’album est aujourd’hui reconnu comme un chef-d’œuvre confessionnel et un tournant majeur dans sa carrière solo.
À l’aube des années 1970, alors que les Beatles viennent à peine de se séparer, John Lennon prend un tournant radical dans sa carrière. Il a tout juste 30 ans, est hanté par l’éclatement progressif du groupe qui l’a rendu mondialement célèbre, et se retrouve sous les projecteurs avec sa compagne Yoko Ono. Il éprouve un besoin urgent d’exprimer ses angoisses, de mettre à nu ses blessures d’enfance et d’explorer la possibilité d’une guérison intérieure. Depuis quelques mois, l’attention médiatique dont il fait l’objet est particulièrement pesante, et sa relation avec Yoko Ono, à la fois intime et créative, suscite la curiosité d’un public tantôt admiratif, tantôt hostile. C’est dans ce contexte bouillonnant que l’album John Lennon/Plastic Ono Band voit le jour.
Parallèlement à la dissolution des Beatles, Lennon et Ono entament de nombreuses démarches pour tenter de se régénérer. Ils mènent, quelque temps plus tôt, des campagnes pour la paix, s’adonnent à des happenings, consomment des drogues, se lancent dans des projets musicaux sporadiques, et s’immergent dans plusieurs méthodes censées apaiser leurs tourments. Après s’être retirés à Tittenhurst Park, un vaste domaine à Ascot, leur couple cherche un refuge à l’abri des regards, espérant se soustraire à la frénésie des médias. La relation de Lennon avec l’héroïne et, ultérieurement, la méthadone, pèse lourdement sur leur équilibre. Yoko Ono, de son côté, vit de douloureuses épreuves liées à des fausses couches et à un conflit de garde pour sa fille avec son ancien mari Tony Cox. La rupture entre les Beatles, au-delà de son volet juridique lié à Apple et Allen Klein, constitue un facteur supplémentaire de tension pour Lennon, qui ne parvient plus à trouver un cadre stable où panser ses plaies.
C’est dans cette atmosphère de solitude et de tension qu’intervient le docteur Arthur Janov. Son livre, The Primal Scream, fascine Lennon au point qu’il décide de tenter cette thérapie inédite axée sur l’idée que de nombreuses névroses proviennent de souffrances d’enfance réprimées. Janov est invité à Tittenhurst Park puis à Londres, et finalement convainc John et Yoko de se rendre à Los Angeles afin de poursuivre ce travail thérapeutique. Leur séjour en Californie dure environ quatre mois. Au fil des séances, Lennon revit intensément l’abandon par son père, l’éloignement de sa mère Julia et sa mort brutale en 1958. Il se met à pleurer fréquemment, poussant parfois des cris censés libérer un trop-plein d’émotions contenues. Toutefois, la notoriété du couple finit par déstabiliser le psychiatre, qui veut filmer les séances pour ses recherches, ce que Lennon et Ono refusent catégoriquement. De plus, leurs visas expirent. Ils rentrent donc en Angleterre sans avoir bouclé la thérapie dans son intégralité.
« Ils font ce truc où ils vous titillent jusqu’à ce que vous atteigniez un point de rupture où vous poussez un cri primitif. Vous laissez tout sortir, ils vous encouragent à le faire, et vous avez cette sorte de percée physique, mentale, cosmique avec le cri lui-même. Je peux comparer ça au LSD dans la mesure où vous faites le “trip”, et que tout dépend de ce que vous en faites après coup. Mais on ne peut pas nier la force initiale de ce cri. C’est pour cela qu’on est là. »
— John Lennon, 1980 (All We Are Saying, propos recueillis par David Sheff, traduction libre)
À son retour en septembre 1970, Lennon a pour la première fois l’occasion de cristalliser sous forme de chansons toutes les émotions violentes et non résolues qu’il vient d’explorer en séance. Un surplus de poids, un visage plus rond, une certaine nervosité : l’homme a changé, et il entend le faire entendre musicalement. Dans les jours qui suivent, lui et Yoko entrent aux studios EMI d’Abbey Road, accompagnés de Ringo Starr à la batterie, Klaus Voormann à la basse, et tantôt de Phil Spector ou Billy Preston au piano. Commence alors l’enregistrement de John Lennon/Plastic Ono Band, album qui s’imposera rapidement comme une des pièces les plus audacieuses de Lennon, tant par son dépouillement musical que par la gravité de ses thèmes.
Sommaire
- La thérapie primal comme catalyseur musical
- Des chansons habitées par les fantômes d’hier
- Un enregistrement sous le signe de l’urgence
- Une parution qui fait l’effet d’un électrochoc
- Un triomphe artistique méconnu et un jalon incontournable
- La fin d’une ère, le début d’une autre
- L’immortalité d’un cri primal
- Un nouveau visage pour l’ex-Beatle
- Une œuvre d’aujourd’hui
- Un chapitre essentiel dans l’histoire du rock
- Un album « primal » toujours actuel
- épilogue d’un mythe, naissance d’une œuvre singulière
La thérapie primal comme catalyseur musical
Dans ses interviews ultérieures, Lennon témoignera à quel point la thérapie primale a influencé la tonalité générale de l’album, non seulement pour les textes, mais aussi pour la crudité du son. Là où les dernières années des Beatles l’avaient habitué à des arrangements foisonnants, soigneusement élaborés, il opte ici pour un minimalisme extrême. Les instrumentations se réduisent à une basse, une batterie, une guitare ou un piano, et parfois un orgue ou un piano additionnel. Contrairement à la sophistication de l’époque Sgt. Pepper ou de The White Album, John Lennon/Plastic Ono Band sonne comme un retour aux bases. Lennon veut aller vite, préfère enregistrer ses parties vocales en direct, et évite de multiplier les pistes et effets. Il souhaite préserver un sentiment de spontanéité.
Malgré des thématiques souvent sombres et un climat en apparence austère, les sessions à Abbey Road ne sont pas aussi lugubres qu’on pourrait l’imaginer. Klaus Voormann se souvient de moments « à rouler de rire par terre » lorsque Phil Spector et Allen Klein racontent des histoires fantasques de la scène new-yorkaise, évoquant par exemple Lenny Bruce. L’ambiance est donc à la fois grave et légère : grave dans les prises elles-mêmes, où Lennon se livre à des cris déchirants, et légère entre les morceaux, lorsque la séance s’interrompt pour laisser place à la dérision ou à des jams improvisés sur les standards du rock’n’roll tels que Hound Dog, Matchbox ou Honey Don’t.
Pourtant, la tension demeure palpable à plusieurs moments cruciaux. Sur la chanson Mother, par exemple, Lennon s’acharne chaque fin de soirée à enregistrer ses hurlements conclusifs : il attend la fin de la journée pour préserver un minimum sa voix en évitant de la briser trop tôt. Ringo Starr évoque parfois la difficulté de voir son ami basculer soudain dans les larmes, puis s’emporter dans un cri. Klaus Voormann insiste sur la charge émotionnelle qu’il perçoit chez Lennon et Yoko Ono, littéralement enlacés dans la cabine, entre rires et sanglots, comme deux enfants brisés confrontés à la dureté du monde adulte.
Des chansons habitées par les fantômes d’hier
Chacune des chansons de l’album est marquée par une franchise quasi inconfortable, une volonté d’exprimer l’inexprimable. Et à mesure que l’écoute progresse, on prend conscience que Lennon a choisi de déchirer tous les voiles. Plusieurs pièces sortent immédiatement du lot, dont l’intense Mother, l’étonnante Working Class Hero, ainsi que la très polémique God.
Mother s’ouvre sur le son lancinant d’une cloche funèbre. Dès les premières paroles, Lennon évoque la souffrance d’avoir été arraché à ses parents. La chanson constitue ainsi l’aveu d’un homme toujours meurtri de la mort brutale de sa mère Julia et du délaissement par son père. La dernière partie de Mother se transforme en un cri guttural, un véritable hurlement primal censé expulser les douleurs refoulées. L’auditeur se sent presque indiscret, témoin d’une confession privée, tant le chanteur se met à nu.
Un autre morceau-clé est Working Class Hero, ballade acoustique qui présente un John Lennon politique, mais surtout désabusé face à la conformation sociale et à la négation de l’individualité. Le texte se réfère à un parcours initiatique où, depuis l’enfance, on vous apprend à suivre un chemin tout tracé ; il faut « travailler, étudier, réussir », devenir un héros de la classe ouvrière… et finalement réaliser qu’on n’est qu’un rouage dans une machine. Si certaines personnes y voient une influence de Bob Dylan, Lennon s’en défend, malgré l’épure de son accompagnement à la guitare et l’engagement lyrique proche du style dylanien. Le morceau provoque un tollé dans certaines radios américaines qui se refusent à diffuser un titre comportant à deux reprises le mot « fucking ». EMI rechigne d’ailleurs à faire figurer le terme sur la pochette, ce qui conduit Lennon à recourir à des astérisques tout en signalant clairement la censure.
« Je l’ai mis [le mot “fucking”] parce que ça collait. Je ne m’étais même pas rendu compte qu’il y en avait deux avant qu’on me le dise. C’est comme ça que je parle. Avant, je m’interdisais de le faire, ce qui relevait d’une véritable hypocrisie. Maintenant, je dis les choses comme elles sont. »
— John Lennon, 1970 (Lennon Remembers, entretiens avec Jann S. Wenner, traduction libre)
Enfin, God occupe une place de choix dans l’album, tant par son audace que par ses répercussions. Sur une ligne de piano sobre, Lennon entame un véritable manifeste personnel. “God is a concept by which we measure our pain”, chante-t-il, avant de dénoncer successivement toutes les idoles et illusions qu’il ne reconnaît plus. Jésus, Hitler, Elvis, Dylan, la magie, le yoga, les rois, et même… les Beatles : « I don’t believe in Beatles. I just believe in me, Yoko and me. » Par cette formule retentissante, il choisit de sceller officiellement la fin du mythe collectif. La phrase « The dream is over » retentit alors comme un coup de grâce, un acte de liberté par lequel Lennon renonce à l’aura mythique de l’ancien groupe.
À l’autre bout du disque, My Mummy’s Dead conclut l’album sur un enregistrement quasi brouillon, enregistré à Bel Air, d’une cinquantaine de secondes seulement. Sur trois notes qui reprennent l’air de « Three Blind Mice », Lennon semble totalement vidé, comme si ces quelques paroles enfantines symbolisaient le point final d’une souffrance qu’il a tenté d’exorciser tout au long de l’album. La boucle est bouclée : John Lennon/Plastic Ono Band s’ouvre sur un glas funèbre et se referme sur la voix lasse d’un homme qui demeure inconsolable.
Un enregistrement sous le signe de l’urgence
Si Phil Spector est officiellement crédité à la production (aux côtés de Lennon et Ono), il faut noter qu’il n’est pas présent lors de la totalité des sessions. Lennon se lasse d’attendre la venue de Spector au studio et publie même un encart dans le magazine Billboard : « Phil ! John est prêt ce week-end. » Lorsque le producteur finit par arriver, certaines chansons sont déjà bien avancées.
« Je n’ai aucun souvenir réel que Phil ait produit ce disque. Je me souviens juste qu’il est venu plus tard, mais je n’ai jamais eu l’impression qu’il ait mené la production. En vérité, l’ingénieur enregistrait ce qu’on jouait, et John faisait le mixage lui-même. »
— Ringo Starr, propos traduits librement de l’interview Classic Albums: John Lennon/Plastic Ono Band
Yoko Ono, quant à elle, est créditée pour avoir joué « le vent » (ou « l’atmosphère ») sur l’album, un clin d’œil poétique qui souligne son rôle d’observatrice et de présence sonore inspirante. Lennon défendra toujours la légitimité de Yoko Ono en studio, insistant sur son oreille musicale et sur le fait qu’elle n’est pas étrangère au rock, malgré son parcours résolument avant-gardiste.
En un mois seulement, en septembre-octobre 1970, tous les titres de John Lennon/Plastic Ono Band sont enregistrés, ainsi que l’album compagnon Yoko Ono/Plastic Ono Band et plusieurs jams sur des classiques du rock’n’roll. Malgré un contexte profondément personnel, il règne un esprit d’expérimentation joyeuse, comme en témoigne Klaus Voormann, qui se souvient de longues pauses où Allen Klein et Phil Spector improvisent de véritables numéros comiques pour décompresser l’atmosphère.
Une parution qui fait l’effet d’un électrochoc
Sorti le 11 décembre 1970, John Lennon/Plastic Ono Band étonne, divise, dérange, mais ne laisse personne indifférent. Aux états-Unis, il atteint la sixième place des charts (Billboard 200), tandis qu’au Royaume-Uni, il se hisse au onzième rang. Un seul single en est extrait, Mother, qui ne rencontre pas un succès retentissant : il se classe numéro 43 dans le Billboard Hot 100. Avec le recul, on peut se dire que l’album, par son contenu et son dépouillement, n’était pas taillé pour les hit-parades habituels. Lennon lui-même évoque une œuvre d’un type inédit, comparant son intensité à la puissance psychédélique d’un trip acide.
Du point de vue critique, les avis sont partagés. Certains saluent une prise de risque artistique inédite, le courage de Lennon de se confronter à son vécu traumatique, et son refus de toute concession commerciale. D’autres, en revanche, jugent le disque trop sombre, trop autocentré, voire inconfortable. Mais qu’on l’aime ou pas, ce premier album « post-Beatles » s’impose comme une déclaration d’indépendance radicale.
Comme le confie Lennon : « Toutes ces chansons sont sorties de moi spontanément. Je ne me suis pas assis en me disant : “Je vais écrire sur ma mère, je vais écrire sur ceci ou sur cela.” Elles sont simplement arrivées, comme arrivent tous les meilleurs morceaux. » (Lennon Remembers, 1970, propos traduits)
Dépourvu du luxe d’arrangements foisonnants, John Lennon/Plastic Ono Band ne se dissimule derrière aucune ornementation : il n’y a plus qu’une voix nue, quelques instruments, et une vérité brutale à entendre. Pour Lennon, c’est une manière de régler ses comptes avec son passé, et de clore définitivement l’aventure Beatles. D’ailleurs, en décembre 1970, lors d’un long entretien accordé à Jann S. Wenner pour Rolling Stone, Lennon rejette massivement toute forme d’idolâtrie et enterre le mythe Beatles, l’assimilant à une illusion dont il faut se libérer. Ces propos, pris à la lettre, deviennent la confirmation définitive de la fin de l’ère du Fab Four, précipitant d’autant plus le dépôt de plainte de Paul McCartney pour dissoudre légalement le groupe.
Un triomphe artistique méconnu et un jalon incontournable
Avec le recul, l’importance de John Lennon/Plastic Ono Band n’a cessé de grandir. Ses ventes initiales ont certes été modestes comparées à l’immense succès d’All Things Must Pass de George Harrison, sorti la même année, mais la critique a progressivement érigé l’œuvre de Lennon en modèle de l’album-confession. Il est fréquent qu’on le cite, aujourd’hui, comme son meilleur disque solo, voire comme l’un des plus grands albums de l’histoire du rock. On a pu le surnommer « l’album primal », tant il symbolise la concrétisation musicale d’une thérapie intérieure.
La sobre production signée en partie par Phil Spector, les contributions discrètes mais décisives de Ringo Starr et de Klaus Voormann, tout comme l’influence omniprésente de Yoko Ono, en font un disque dont le dépouillement se révèle étonnamment puissant. Greil Marcus, célèbre critique américain, affirme que la performance vocale de Lennon dans le dernier vers de God est l’une des plus intenses jamais produites dans toute la culture rock. Rolling Stone classe régulièrement l’album dans ses listes des meilleurs disques de tous les temps, tandis que de nombreux musiciens de générations suivantes citent la sincérité déchirante de Lennon comme un moment fondateur.
Il faut dire que jamais, même avec des morceaux introspectifs comme Help!, I’m a Loser ou Strawberry Fields Forever, Lennon n’était allé aussi loin dans l’exhibition de ses angoisses et de ses espoirs déçus. La puissance de l’album réside aussi dans sa séquence : on part de l’angoisse de l’abandon parental pour finir sur le silence étouffé d’un enfant qui n’a pas reçu l’amour dont il avait besoin. Difficile d’imaginer un aboutissement plus radical.
La fin d’une ère, le début d’une autre
Après la sortie de l’album, la trajectoire musicale de John Lennon prend des directions variées. Politiquement engagé aux côtés de Yoko Ono dans des causes pacifistes ou sociales, il s’oriente vers un rock plus militant avec Some Time In New York City (1972). Puis il se laisse porter par la douceur rêveuse de Mind Games (1973) et Walls And Bridges (1974). Enfin, à l’aube des années 1980, il revient à une vie plus familiale et publie Double Fantasy (1980) peu avant son assassinat.
Jamais, cependant, il ne retrouvera cette intensité à la fois furieuse et libératrice qui caractérise John Lennon/Plastic Ono Band. Dans un entretien de 1980, peu avant sa mort, Lennon n’hésite pas à déclarer : « J’ai écrit Imagine, “Love” et ces chansons de Plastic Ono Band – elles valent n’importe quel morceau que j’ai écrit du temps des Beatles. Peut-être faudra-t-il trente ans pour que les gens le comprennent, mais ce sont des titres aussi bons que toutes ces choses qu’on a déjà faites. » (All We Are Saying, David Sheff, traduction libre)
Les rééditions et l’exploration continue de l’œuvre
En 2000, une première réédition remasterisée a offert un son plus limpide à l’album, avec deux titres bonus (Power to the People et Do the Oz), mais c’est surtout la réédition annoncée en 2021 qui a captivé l’attention des fans et de la presse spécialisée. Parue sous le titre de John Lennon/Plastic Ono Band – The Ultimate Collection, cette version comprend pas moins de 159 pistes réparties sur six CD et deux disques Blu-ray. L’ensemble représente plus de onze heures d’enregistrements et de matériel inédit : prises alternatives, démos, pistes isolées pour mieux comprendre la structure de chaque instrument, mixages stéréo ou en Dolby Atmos. Tout a été supervisé par Yoko Ono avec le mixage de Paul Hicks dans les mythiques studios d’Abbey Road.
La super deluxe box set inclut également un livre relié de 132 pages, richement illustré, qui revient en détail sur l’enregistrement initial, les conditions de création, et les réactions à l’époque. On y trouve également un poster « War Is Over » et deux cartes postales. Cette abondance de documents inédits ravit les amateurs qui, par l’écoute des démos, peuvent entendre comment chaque chanson a évolué, d’une esquisse parfois bancale à une version finalisée. De même, on y découvre un panorama des nombreuses séances de jam, où Lennon, Starr et Voormann reprenaient des classiques du rock avec une liberté presque jubilatoire.
La sortie en vinyle demi-vitesse, ou encore les éditions en double CD ou simple CD, perpétuent l’accès à un album qui n’a jamais cessé d’exercer son pouvoir de fascination. La réédition de 2021 insiste sur l’idée que John Lennon/Plastic Ono Band reste au cœur de l’héritage musical de Lennon, au même titre que Imagine.
L’immortalité d’un cri primal
Plus de cinquante ans après sa parution, John Lennon/Plastic Ono Band frappe toujours par sa dimension profondément humaine. C’est l’œuvre d’un artiste qui, à 30 ans, débarque comme un funambule sans filet et livre au public ses peurs, ses colères et ses rêves déchus. Il n’y a ni effets clinquants ni faux-semblants. Les séances de thérapie primale de Janov, même inachevées, ont donné à Lennon le courage de regarder en face les traumatismes de son enfance et de les transcrire en musique.
Le choc qu’a provoqué cette mise à nu fut à la hauteur du mythe que John Lennon incarnait. Certaines critiques de l’époque voyaient dans cet album le signe que le musicien se repliait sur lui-même. D’autres saluaient au contraire un geste artistique majeur, un pont tendu entre la rock star et le simple individu. Quelles que soient les opinions, l’aura de John Lennon/Plastic Ono Band n’a cessé de grandir, suscitant analyses, documentaires, rééditions de luxe, et témoignages de musiciens qui y puisent encore inspiration et courage.
Le minimalisme de l’instrumentation, la frontalité des paroles, l’aspect brut des enregistrements : tout, dans ce disque, invite à une rencontre intime avec l’ancien Beatle. Le charme opère d’autant plus qu’il s’accompagne d’une sincérité totale, où Lennon n’hésite pas à déclarer son amour absolu pour Yoko Ono, tout en rejetant toute forme d’autorité ou d’icône, y compris celles qui l’ont précédé et l’ont façonné. L’homme, débarrassé de ses masques, clame sa vérité personnelle, fût-elle dérangeante, fût-elle douloureuse.
Un nouveau visage pour l’ex-Beatle
La parution de l’album en 1970 a aussi brisé des illusions collectives, notamment celle d’une reformation possible des Beatles. Alors que Paul McCartney publie McCartney la même année et George Harrison triomphe avec All Things Must Pass, John Lennon choisit la voie la plus inconfortable et la moins commerciale. Si ce pari ne lui offre pas immédiatement la première place des ventes, il l’élève peu à peu au rang d’artiste « authentique », prêt à risquer son crédit pour épancher ses détresses intérieures. Dans la presse, il n’hésite pas à dénigrer le Maharishi Mahesh Yogi ou à exprimer ses désillusions politiques, jugeant même que les mouvements de contestation n’ont pas su se montrer à la hauteur du rêve des sixties.
« Au début, j’étais amer envers Maharishi pour n’être qu’un humain, et amer envers Janov pour n’être qu’un humain aussi. Je ne suis plus amer maintenant. Ils sont humains et je réalise à quel point j’ai pu être naïf. »
— John Lennon, 1980 (All We Are Saying, propos recueillis par David Sheff, traduction libre)
L’album incarne donc la fin d’une époque, celle des rêves et utopies collectives, et l’entrée dans une nouvelle, celle de la révélation individuelle, d’une parole franche, même si elle est violente. On peut penser que l’histoire personnelle de John Lennon, sa volonté d’apprendre à être père, à dépasser la mort de sa mère, à accepter son passé, se lit en filigrane dans chaque note de John Lennon/Plastic Ono Band.
Une œuvre d’aujourd’hui
Si l’on s’interroge sur la résonance actuelle de l’album, force est de constater qu’il a inspiré nombre de musiciens adeptes de la sincérité crue : de nombreux artistes folk, rock, et même pop dans les décennies suivantes ont cherché à confesser leurs fêlures de manière similaire. L’idée qu’un disque puisse être un moment de confession totale, sans crainte du jugement extérieur, a pris racine en grande partie grâce à Lennon et à son audace de 1970. Aujourd’hui, on évoque souvent John Lennon/Plastic Ono Band comme un modèle de l’album introspectif, au même titre que Blood on the Tracks de Bob Dylan ou Blue de Joni Mitchell.
De fait, la densité de son contenu thématique – abandon parental, critique de la religion, rupture avec un groupe fondateur, émancipation face à toute forme d’idolâtrie – nourrit toujours des générations d’auditeurs. Les sentiments qu’il exprime sont universels, qu’il s’agisse de la quête d’une figure parentale ou de la peur d’être seul. La force de l’album réside dans sa capacité à traverser les décennies et à paraître, à chaque écoute, d’une sincérité neuve.
Un chapitre essentiel dans l’histoire du rock
En dépit de son apparente rudesse, John Lennon/Plastic Ono Band demeure une pierre angulaire de la discographie de Lennon et, plus largement, de l’histoire du rock. Les récentes rééditions, dont celle de 2021, prolongent l’exploration de cette période charnière : les nombreuses prises alternatives, les démos, les enregistrements bruts en studio dévoilent un John Lennon tantôt fragile, tantôt déterminé à aller au bout de son art.
L’album ne bénéficie peut-être pas de la notoriété populaire de Imagine, publié un an plus tard, mais pour de nombreux critiques et historiens de la musique, sa pureté émotive et son minimalisme en font un jalon majeur de la période post-Beatles. Il anticipe aussi un mouvement plus général d’écriture de soi en rock, où des artistes vont peu à peu aborder frontalement leurs failles et leurs obsessions.
Les morceaux de John Lennon/Plastic Ono Band ont souvent été réinterprétés ou cités par des chanteurs contemporains en quête de cette franchise à fleur de peau. De fait, on peut considérer que l’œuvre a contribué à légitimer l’idée d’un rock introspectif. La confession, autrefois cantonnée au domaine du folk, s’étend désormais à tous les univers musicaux, forte de l’exemple donné par Lennon.
Un album « primal » toujours actuel
En définitive, plus que la simple mise en musique d’une période de thérapie, John Lennon/Plastic Ono Band a ouvert la voie à une conception du rock comme lieu de catharsis individuelle. Il est l’aboutissement provisoire de l’errance émotionnelle de Lennon, et le début d’une nouvelle trajectoire où l’artiste n’a plus peur d’exposer ses failles. Comme le dit Arthur Janov : « Le niveau de sa douleur était énorme. Il pouvait à peine quitter la maison, c’était comme un enfant perdu au centre de toute cette gloire et cette richesse. » (Traduction libre de propos rapportés)
Les critiques furent mitigées en 1970, mais l’album a rapidement gagné une reconnaissance critique et un statut quasi mythique. Il se classe régulièrement dans les divers palmarès des plus grands albums rock de tous les temps, et beaucoup d’artistes contemporains y voient encore un exemple d’authenticité brute, sans fioritures.
Ainsi, cinq décennies plus tard, il continue de fasciner par ce mélange de désespoir existentiel et d’urgence créative. Le public venu chercher du « Beatle John » y découvre un Lennon bouleversé, parfois provocateur, qui n’hésite pas à proclamer qu’il ne croit plus en rien, sinon en lui-même et en Yoko. La beauté violente de l’album réside dans cette tension insoluble entre la liberté nouvelle qu’il revendique et le tragique de son passé.
épilogue d’un mythe, naissance d’une œuvre singulière
En exorcisant ses démons, John Lennon a certainement perdu l’innocence et la légèreté qui pouvaient accompagner l’ancien Beatle. Mais il a gagné en humanité et en épaisseur artistique, livrant un album qui, dans son austérité, parvient à émouvoir et à instruire. Il n’hésite pas à remettre en cause des figures tutélaires, à exhumer des souvenirs traumatiques, et à abattre les idoles, y compris celle des Beatles.
De fait, John Lennon/Plastic Ono Band est souvent décrit comme un virage courageux. Il ouvre la porte à des questionnements sur l’identité, la célébrité et la difficulté d’échapper aux projections d’autrui. Il n’est plus question de groupe, d’harmonies vocales ni de postures de star. Juste un homme qui, l’espace d’un disque, tente de se rapprocher de lui-même et de se libérer du poids qu’il traîne depuis l’enfance. Le public de 1970, quelque peu désarçonné, ne saisit pas immédiatement la portée historique du geste. Mais les décennies suivantes ont confirmé que cet album marquait la naissance d’un Lennon affranchi, dont la voix, tour à tour plaintive et révoltée, résonne encore chez les mélomanes et les passionnés de rock.
Alors que le temps a consacré John Lennon/Plastic Ono Band comme un chef-d’œuvre intime, la somme colossale de documents exhumés au fil des rééditions nous permet de mesurer à quel point l’épure scénique se doublait d’un foisonnement créatif. Entre confessions déchirantes et jams enjoués, rires et larmes, mort et renaissance, l’album concentre en lui toutes les contradictions de Lennon à ce moment précis : héros populaire mais enfant blessé, rockeur engagé mais âme tourmentée, icône absolue mais homme ordinaire.
Et c’est précisément cette contradiction, nourrie par la thérapie primal et par une production minimaliste, qui rend l’œuvre si actuelle et si inclassable. Depuis plus de cinquante ans, John Lennon/Plastic Ono Band ne cesse de toucher ceux qui s’y plongent, tant il porte en lui la trace d’un acte de liberté artistique : celui de se montrer vrai, vulnérable et entier, au risque de briser l’image d’un rêve collectif pourtant si cher à des millions de fans à travers le monde.
