Magazine Culture

George Harrison et la mélancolie de son époque : « That Which I Have Lost »

Publié le 17 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Lorsque George Harrison publie Somewhere In England en juin 1981, le climat musical a bien changé depuis ses premiers succès en solo. Le rock classique qui avait dominé la décennie précédente cède peu à peu la place à la new wave, au post-punk et aux synthétiseurs qui marqueront les années 1980. Pour l’ancien Beatle, ce changement n’est pas anodin. Il se sent à la marge, désorienté par une industrie musicale en mutation rapide. That Which I Have Lost, septième morceau de l’album, résonne comme un écho à cette mélancolie et à cette quête d’identité musicale.

Sommaire

Un album rejeté par l’industrie

Avant même sa sortie, Somewhere In England rencontre un obstacle de taille : Warner Bros, le label de Harrison, le juge insuffisamment commercial et demande au musicien de le retravailler. Un camouflet pour un artiste de son envergure, mais aussi un symbole d’une industrie qui, au début des années 1980, mise de plus en plus sur des artistes électroniques et des tubes formatés pour les radios.

Pour satisfaire sa maison de disques, Harrison accepte de remanier l’album, retirant plusieurs morceaux et en enregistrant de nouveaux, dont « That Which I Have Lost ». Cette dernière chanson se distingue par son style country, un genre que le musicien avait déjà exploré dans certaines de ses compositions antérieures, mais qui contraste fortement avec le reste de l’album.

Une instrumentation à contre-courant

Loin des tendances synthétiques qui dominent les charts en 1981, That Which I Have Lost adopte une instrumentation sobre et organique. George Harrison y assure le chant et les guitares, tandis que Mike Moran apporte des touches de claviers subtiles. La section rythmique repose sur Dave Mattacks à la batterie et Herbie Flowers à la basse, ce dernier ajoutant également une ligne de tuba singulière qui confère à la chanson une teinte presque humoristique.

Ray Cooper, percussionniste fidèle de Harrison, enrichit la texture sonore avec ses interventions subtiles, apportant une chaleur et une profondeur rythmique qui ancrent le morceau dans un registre folk-country, rappelant certains titres de All Things Must Pass.

Un texte introspectif et désabusé

Comme souvent chez Harrison, les paroles de That Which I Have Lost mêlent introspection spirituelle et regard critique sur le monde. Si le titre suggère une perte, la nature de celle-ci reste ambiguë : s’agit-il de la foi ? De la passion pour la musique ? D’une innocence disparue ? Le morceau exprime un sentiment d’éloignement, une réflexion sur l’évolution personnelle et artistique d’un homme qui ne se reconnaît plus totalement dans son époque.

L’interprétation de Dave Mattacks, batteur sur l’album, confirme cette impression : « Il se sentait mis à l’écart par tout ce qui se passait. C’était l’essor de la machine, un vrai changement de paradigme dans la musique populaire. Soft Cell, Depeche Mode… Il avait le sentiment que tout cela était à l’opposé de ce qu’il aimait. Je ne pense pas qu’il était désillusionné, juste attristé par l’évolution du monde autour de lui. »

Un regard rétrospectif sur une carrière exceptionnelle

Sorti peu après la mort tragique de John Lennon en décembre 1980, Somewhere In England porte l’empreinte de cette perte douloureuse. Harrison rend hommage à son ancien compagnon avec « All Those Years Ago », morceau retravaillé à la demande de Warner. Mais That Which I Have Lost reflète une perte plus diffuse, plus intime : celle d’un artiste qui, après avoir participé à l’une des plus grandes révolutions musicales de l’histoire, peine à trouver sa place dans un monde qui change trop vite.

Aujourd’hui, avec le recul, cette chanson résonne comme le témoignage sincère d’un artiste en pleine réflexion sur sa place dans un paysage musical en perpétuelle mutation. Harrison, avec son ironie douce-amère et son talent inimitable, livre ici une pièce essentielle de son puzzle artistique.

Si That Which I Have Lost n’est pas le titre le plus célèbre de George Harrison, il incarne pourtant parfaitement l’état d’esprit du musicien au début des années 1980 : celui d’un homme en quête de sens, naviguant entre la nostalgie du passé et l’incertitude de l’avenir.


Retour à La Une de Logo Paperblog