Londres, printemps 2025. Une alliance inattendue, un projet musical chargé d’humanité, et une voix venue du cœur d’une ancienne championne. Ringo Starr, Johnny Depp, Pete Townshend, Zak Starkey, Shaun Ryder et Samantha Morton réunis autour d’un même micro : le rock se met au service de l’enfance maltraitée. « Take My Hand », chanson caritative enregistrée pour soutenir les enfants placés au Royaume-Uni, cristallise un instant rare de fraternité et de création. Retour sur cette odyssée artistique et militante.
Sommaire
- Une championne devenue voix des sans-voix
- Une constellation d’artistes, entre rock, cinéma et engagement
- La naissance éclair d’un hymne
- L’impact attendu : de la musique à l’action politique
- Une tradition britannique du rock engagé
- Une œuvre à écouter, mais surtout à entendre
Une championne devenue voix des sans-voix
Fatima Whitbread, visage emblématique du sport britannique dans les années 1980, n’est pas seulement une ancienne médaillée olympique ou détentrice d’un titre mondial au lancer du javelot. Elle incarne surtout une résilience à toute épreuve : abandonnée bébé, ballottée dans le système de protection de l’enfance britannique, elle a fait de son passé un moteur. Aujourd’hui âgée de 63 ans, elle fonde sa propre association, Fatima’s UK Campaign, pour venir en aide aux enfants placés et faire entendre une voix trop souvent ignorée.
C’est dans cette volonté de transmettre, d’informer et de rassembler qu’est née l’idée de la chanson « Take My Hand ». Une initiative partie d’un échange inattendu sur le tournage de l’émission I’m a Celebrity… Get Me Out of Here! en 2023, où Whitbread a rencontré Shaun Ryder, figure emblématique de la scène mancunienne des années 90.
Une constellation d’artistes, entre rock, cinéma et engagement
À première vue, la réunion des noms associés au projet pourrait presque sembler improbable, tant elle relève d’un casting digne d’une légende urbaine : Johnny Depp, guitariste inspiré et rockeur de l’ombre depuis des décennies ; Pete Townshend, cerveau rythmique des Who, ici passé à la basse ; Zak Starkey, batteur de génie dans la lignée de son père Ringo Starr, et compagnon de route des Oasis ou de The Who ; le légendaire batteur des Beatles, justement, Ringo Starr lui-même, venu poser sa touche percussive en compagnie de son fils ; sans oublier les voix singulières de Shaun Ryder et de l’actrice Samantha Morton, toutes deux issues d’environnements marqués par la dureté de l’enfance.
À la guitare, Johnny Depp s’impose avec une justesse et une sensibilité que peu de ses détracteurs cinéphiles imaginent. Ce n’est pas un caprice de star hollywoodienne en mal de notoriété : Depp est depuis longtemps un passionné de musique, collaborateur régulier de Jeff Beck jusqu’à sa disparition en 2023, membre des Hollywood Vampires avec Alice Cooper et Joe Perry. Il s’inscrit ici dans une démarche profondément sincère, à l’image de sa prestation remarquée lors du concert hommage à Beck au Royal Albert Hall.
Ringo Starr, quant à lui, apporte bien plus qu’un simple beat. C’est toute une histoire qu’il convoque derrière ses fûts : celle d’un homme né dans la pauvreté à Liverpool, devenu l’un des batteurs les plus aimés au monde, et qui n’a jamais cessé de soutenir des causes humanitaires. À 84 ans, il continue de mêler discrétion et engagement, fidèle à son mantra : Peace and Love.
La naissance éclair d’un hymne
Le titre « Take My Hand » a été composé en seulement trois jours par un jeune auteur de 21 ans, Harrison James. Un nom encore inconnu, mais dont le talent éclot ici sous pression. Inspiré par l’histoire de ses propres parents – eux-mêmes issus de milieux difficiles et engagés dans l’aide aux enfants placés – James livre une ballade poignante, traversée d’influences rock britanniques classiques et d’un lyrisme sobre mais touchant.
Le texte, d’une simplicité désarmante, adresse une main tendue à ces enfants que la société préfère ignorer. Une voix grave s’élève sur le refrain, presque chuchotée : “Take my hand, we’ll walk through the fire / Hold on tight, we’ll climb higher”. Les arrangements se font progressivement plus amples, portés par la basse rassurante de Townshend, la guitare rêveuse de Depp, et la batterie charnelle des Starkey père et fils.
Le titre a été enregistré dans un studio londonien début 2025 dans une atmosphère quasi familiale, loin des clichés des grosses productions. Tous les participants ont renoncé à leur cachet. Comme le souligne Whitbread : « Ils sont venus pour la cause, avec le cœur. »
L’impact attendu : de la musique à l’action politique
Ce n’est pas un simple coup de communication. « Take My Hand » s’inscrit dans un dispositif plus large : le One Voice Summit, organisé à Guildhall, Londres, les 23 et 24 avril prochains. Ce sommet réunit anciens enfants placés, responsables politiques, professionnels du secteur social et figures publiques. Objectif affiché : provoquer une prise de conscience nationale sur la situation des quelque 83 630 enfants placés en Angleterre (chiffres de mars 2024), selon les dernières données gouvernementales.
Les statistiques sont alarmantes. L’association Become, qui milite pour les jeunes issus de la protection de l’enfance, rappelle que ces derniers sont neuf fois plus susceptibles de connaître l’itinérance que leurs homologues non placés. La précarité, l’abandon scolaire, les troubles psychologiques et l’isolement tissent un filet dont peu parviennent à s’extraire sans aide.
Whitbread entend frapper fort. « Ce n’est pas acceptable, dit-elle. Nous devons changer notre regard sur ces enfants. Il ne s’agit pas de les plaindre, mais de les considérer comme des citoyens à part entière, porteurs d’un potentiel immense. » L’ancienne athlète utilise son aura médiatique comme levier, convoque ses réseaux, et provoque des synergies inattendues, comme cette rencontre avec Harrison James, futur porte-voix d’une génération engagée.
Une tradition britannique du rock engagé
Cette initiative s’inscrit dans une longue lignée britannique de projets musicaux caritatifs, depuis Do They Know It’s Christmas? en 1984 jusqu’à One World: Together at Home en 2020. Mais « Take My Hand » se distingue par son caractère intime, presque artisanal, et par l’unité qu’il dégage.
Le rock, dès ses origines, s’est souvent mêlé aux luttes sociales. Dans les années 70, Pete Townshend chantait déjà la rage de vivre et l’incompréhension des jeunes générations. Quant à Ringo, son engagement pour la paix et la justice n’a jamais failli. Il déclarait encore récemment : « La musique ne peut pas tout résoudre, mais elle peut faire naître des conversations. Et c’est un début. »
Johnny Depp, souvent controversé dans les colonnes people, trouve ici une rédemption artistique en contribuant à une œuvre à la fois sensible et utile. Samantha Morton, elle-même issue du système de placement, n’a pas caché son émotion en enregistrant sa partie vocale : « C’était une forme de guérison », a-t-elle confié à la BBC.
Une œuvre à écouter, mais surtout à entendre
Disponible sur toutes les plateformes numériques, « Take My Hand » est bien plus qu’une chanson. C’est un manifeste discret, une prière laïque, une passerelle tendue entre le monde du spectacle et les oubliés de la République britannique. Elle nous rappelle que derrière les projecteurs, les médailles et les disques d’or, il y a parfois des enfances fracassées, et que le simple fait d’en parler, de chanter pour elles, peut initier un changement durable.
Fatima Whitbread, fidèle à son engagement, conclut avec une phrase qui résume à elle seule toute la portée de ce projet : « Les enfants sont notre avenir. Investir en eux, c’est investir dans la société de demain. »
Et si, après tout, le rock avait encore ce pouvoir : celui de tendre la main.
