Magazine Culture

[ZOOM SUR UNE CHANSON DES BEATLES] I Am The Walrus : la fantasmagorie sonore de John Lennon qui mystifie encore et toujours

Publié le 18 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Sommaire

Une « masterpiece surréaliste » pour conclure l’année 1967

Quand l’on parle de « I Am The Walrus », on évoque souvent l’une des œuvres les plus audacieuses et étranges des Beatles, à la fois sur le plan lyrique et sur le plan sonore. Sorti en même temps que la bande-son de Magical Mystery Tour (fin 1967), ce titre est un mélange détonnant d’ironie, de psychédélisme et de bricolage studio. John Lennon, en pleine effervescence créative après Sgt. Pepper, y déploie un sens de la provocation et de l’absurde qui culmine dans un collage final où se mêlent chœurs, orchestre baroque, extraits radiophoniques de Shakespeare et paroles cryptiques.

Un Lennon « las de n’être qu’un backing band de Paul »

Après le succès de « All You Need Is Love », Lennon souhaitait que « I Am The Walrus » devienne le prochain single des Beatles. Cependant, Paul McCartney et George Martin considèrent « Hello, Goodbye » plus accessible au grand public. Le titre de Lennon sera donc relégué en face B, au grand dam de l’auteur, qui en gardera un certain ressentiment.
Ce choix illustre la tension sous-jacente entre John et Paul, où Lennon se sent parfois réduit au rôle de “second couteau” derrière les tubes pop de McCartney. Ironiquement, c’est bel et bien « I Am The Walrus » qui marquera l’histoire comme l’un des morceaux les plus énigmatiques et admirés du groupe.

Trois fragments distincts pour un collage lysergique

« I Am The Walrus » résulte de la réunion de trois embryons de chansons conçus par Lennon à différents moments – parfois sous LSD, raconte-t-il. Il confie que la première ligne « I am he as you are he as you are me and we are all together » lui est venue lors d’un trip un week-end, et la deuxième ligne un autre week-end. Puis, en tissant ces fragments, il en fait un tableau surréaliste, sans logique apparente.

Au fil du morceau, on repère :

  • Un motif de sirène de police (entendu par Lennon chez lui, à Weybridge).
  • Des vers évoquant des personnages ou des situations grotesques (par ex. « Sitting on a cornflake »).
  • Un pont qui fait écho à l’idée d’“un jardin anglais”.

Le tout s’articule autour d’une séquence d’accords singulièrement ambiguë – décrite par le critique Ian MacDonald comme une sorte d’« escalier MC Escher musical ».

Les paroles : l’héritage de Lewis Carroll et la défiance envers l’analyse

Le titre fait directement référence au poème « The Walrus And The Carpenter » de Lewis Carroll (extrait de Through the Looking Glass). Lennon, passionné de l’univers Carrollien, réalise a posteriori que le Morse y joue le rôle du “mauvais type”. Il regrette : « J’aurais dû dire “I am the carpenter” », même s’il reconnaît que cela n’aurait pas sonné aussi bien.

Par ailleurs, « I Am The Walrus » inclut des mots inventés (« crabalocker », « texpert », « goo goo g’joob ») qui rappellent le style d’écriture qu’affectionnait Lennon dans ses livres In His Own Write et A Spaniard In The Works. Il s’agit pour lui de s’attaquer à ceux qui surinterprétaient les textes des Beatles. Ainsi, quand Lennon apprend qu’un professeur fait analyser ses chansons à des élèves, il décide d’ajouter un vers inspiré de la comptine enfantine « Yellow matter custard… », pour les dérouter : « Qu’ils se démerdent avec ça », dira-t-il à Pete Shotton.

L’“Eggman” et la confusion des symboles

Le refrain fait allusion aux Eggmen, ce qui a alimenté bien des spéculations. Si certains voient un clin d’œil à Humpty Dumpty (personnage de Carroll), il se pourrait surtout que l’“Eggman” soit Eric Burdon, chanteur des Animals, surnommé ainsi après une aventure intime racontée à Lennon lors d’une soirée à Londres. Cette anecdote, retracée par Burdon lui-même, dépeint une scène érotique impliquant un œuf cassé sur son ventre. Lennon, hilare, aurait alors décidé de l’incorporer dans sa nouvelle chanson.

L’enregistrement : un puzzle orné de cuivres, de cordes et de chœurs excentriques

Les sessions de « I Am The Walrus » démarrent le 5 septembre 1967, seulement neuf jours après la mort du manager Brian Epstein. Les Beatles enregistrent 16 prises instrumentales (pianet, guitare, basse, batterie). Lennon chante déjà une piste guide. Ensuite, le 6 septembre, on enrichit la bande en ajoutant la basse (McCartney), la caisse claire (Ringo), et surtout la voix lead de John, captée avec tant d’intensité qu’elle sature parfois.

Le 27 septembre, George Martin réquisitionne un orchestre de 16 musiciens (violons, violoncelles, clarinette basse, cors) en Studio One. Le soir, un chœur dirigé par Mike Sammes (les Mike Sammes Singers) enregistre des vocalises déjantées : “ho ho ho, ha ha ha, he he he…” et la célèbre phrase “oompah, oompah, stick it up your jumper”. Lennon veut ainsi exploiter la bizarrerie de ces chanteurs habitués à des projets beaucoup plus classiques.

Finalement, on regroupe tout cela sur une nouvelle bande (take 25), combinant l’instrumentation et la piste de base. Les chœurs, les cordes, cuivres, la guitare, et la voix — tout coexiste dans un mélange baroque-psychédélique qui scelle la singularité du morceau.

Le final : un patchwork sonore avec Shakespeare en direct

Le 29 septembre, Lennon ajoute une idée de dernière minute : pendant la phase de mixage, il tourne un poste de radio sur la BBC, tombe par hasard sur une diffusion de King Lear (Acte IV, Scène VI). Il l’intègre in situ dans le mix. Ainsi, les répliques de Gloucester, Edgar et Oswald se superposent au final orchestré et aux voix du chœur.

Les extraits de King Lear se mélangent aux chœurs qui scandent « Everybody’s got one », créant un effet chaotique et quasi avant-gardiste. Ce montage brouille encore plus la compréhension et installe l’auditeur dans un univers de pur collage sonore. Lennon, ravi de l’absurdité obtenue, considère cela comme un pied de nez supplémentaire envers la critique.

Succès, interdictions et réception critique

« I Am The Walrus » sort en face B de « Hello, Goodbye » le 24 novembre 1967 au Royaume-Uni (et le 27 novembre aux États-Unis). La BBC censure la chanson à cause de l’expression “pornographic priestess” et “let your knickers down”. Les allusions jugées scandaleuses, bien que cryptiques, suffisent à ne pas diffuser le morceau.

Le titre suscite aussitôt fascination et controverse. Certains estiment qu’il s’agit là d’un sommet de l’expérimentation pop, d’autres y voient un charabia gratuit. Mais l’impact est indéniable : “I Am The Walrus” demeure l’une des compositions les plus complexes et provocatrices de Lennon, cristallisant l’esprit libre et délirant de l’époque Magical Mystery Tour.

l’essence même d’un John Lennon surréel

« I Am The Walrus » illustre parfaitement le Lennon de la fin 1967 : saturé de psychédélisme, d’humour absurde, de références littéraires (Lewis Carroll, Shakespeare) et d’une volonté de dérouter. Sous la houlette imaginative de George Martin, il fusionne chœurs excentriques, orchestre classique, dialogues radiophoniques, tout en conservant le noyau rock propre au groupe.

Avec son refrain iconique — « I am the eggman / They are the eggmen / I am the walrus / Goo goo g’joob » —, la chanson reste un monument de la culture pop, plus de cinquante ans après sa sortie. Nombre d’adeptes continuent de déchiffrer ses symboles (Eggman, Walrus, semolina pilchard…), preuve que Lennon a atteint son objectif : offrir au public une énigme sonore qui vive au-delà des modes et des explications rationnelles. In fine, “I Am The Walrus” demeure un joyau de non-sens, un rêve acide mis en musique, et sans doute l’une des pièces maîtresses de la veine la plus créative et fantasque des Beatles.


Retour à La Une de Logo Paperblog