En 1965, le monde était en ébullition. Les Beatles, au sommet d’une gloire déjà planétaire, étaient devenus bien plus que des musiciens : ils étaient des icônes, des symboles de liberté, de jeunesse, d’imagination. De Liverpool à Tokyo, de New York à Rio, les cœurs battaient au rythme des tambours de Ringo Starr, des harmonies de Lennon et McCartney, des arpèges de George Harrison. Et dans le tumulte de cette Beatlemania déchaînée, un geste simple, presque enfantin, unissait des milliers d’adolescents : écrire une lettre.
Soixante ans plus tard, ces mots couchés sur papier ressurgissent. Joseph Robert O’Donnell, collectionneur passionné originaire de Newcastle, s’est lancé dans une quête exceptionnelle : retrouver les auteurs de cent lettres envoyées à Ringo Starr entre septembre 1965 et janvier 1966, une époque charnière dans l’histoire des Fab Four. Ce projet, baptisé 100 Letters to Ringo, n’est pas une simple entreprise de collection. C’est une tentative de reconstruction de la mémoire collective de la Beatlemania, une plongée poignante dans l’innocence épistolaire d’un monde encore analogique.
Sommaire
- Trésor retrouvé : de Sunny Heights à l’histoire orale
- 1965 : l’année de tous les tournants
- Un projet humain et historique
- L’ombre de Ringo : entre humour et retrait
- Ringo, Lennon et les filles en pleurs
- Une dimension sociologique
- Beatles, lettres et mémoire vivante
- Une quête inachevée
Trésor retrouvé : de Sunny Heights à l’histoire orale
C’est dans un cadre tout à fait inattendu que ces lettres ont ressurgi. Roger Hopkins, ancien homme à tout faire de Ringo Starr à sa résidence de Weybridge – le fameux Sunny Heights – les avait conservées, non pour leur contenu, mais pour les timbres qui ornaient les enveloppes. Son père, collectionneur philatéliste, les avait soigneusement mises de côté. Ces lettres, pourtant, n’étaient pas de simples coquilles vides. À l’intérieur, des cris d’amour, des espoirs, des prières de jeunes fans adressées à celui qui, pour beaucoup, incarnait le rêve d’un monde plus doux.
Joseph O’Donnell a mis la main sur ce trésor en héritant de la collection via la veuve de Hopkins. Depuis, il s’est donné pour mission de retrouver les expéditeurs de ces courriers, d’entamer un dialogue transgénérationnel, de ranimer la flamme de souvenirs intimes et universels. Parmi les 84 lettres actuellement en sa possession, plus de la moitié comportent encore une adresse de retour. O’Donnell a commencé à envoyer des lettres aux domiciles indiqués, espérant tomber sur un parent, un voisin, un indice.
1965 : l’année de tous les tournants
Si Joseph O’Donnell a jeté son dévolu sur cette période spécifique, ce n’est pas un hasard. Fin 1965, les Beatles sont à l’aube d’une mue artistique majeure. Ils viennent de sortir Rubber Soul, un album charnière qui marque un virage vers une écriture plus introspective, plus mature. Finie l’innocence des “She Loves You” ou “Can’t Buy Me Love” : place aux sonorités folk, à l’influence de Dylan, à la mélancolie douce-amère d’un “Norwegian Wood”.
C’est aussi l’époque de leur second film, Help!, et de tournées épuisantes à travers le monde. Ringo, comme ses comparses, est submergé de courriers. Des centaines de lettres arrivent chaque semaine. Certaines s’égarent, d’autres sont redistribuées entre les membres du groupe. Certaines sont adressées à “Ringo Starr, Liverpool, England” – et, par un miracle bureaucratique et romantique, elles atteignent leur destinataire. D’autres, plus maladroites, inversent les numéros de rue. Quelques-unes, émouvantes, demandent même de transmettre le courrier à John ou Paul.
Un projet humain et historique
Ce qui rend la démarche de Joseph O’Donnell si fascinante, c’est qu’elle dépasse le simple cadre de la collection. Il ne s’agit pas seulement de rassembler 100 pièces de correspondance fanatique. Il s’agit d’écouter les voix du passé. D’entendre, dans le tremblement d’un stylo adolescent, les échos d’une génération bouleversée par la musique des Beatles.
Certains de ces courriers viennent d’Australie, du Brésil, des États-Unis, de France, d’Italie. Les adresses évoquent des villes emblématiques et des bourgades méconnues : Harrogate, Rio de Janeiro, Rotterdam, Felicity dans l’Ohio, Kankakee dans l’Illinois. Un tour du monde de la Beatlemania. Ces jeunes gens, aujourd’hui septuagénaires, sont peut-être encore là, ignorants du fait que leurs mots dorment dans une boîte à chaussures anglaise. Le projet 100 Letters to Ringo ambitionne de les réveiller.
L’ombre de Ringo : entre humour et retrait
La figure de Ringo Starr, centrale dans cette aventure, est celle d’un homme à la fois accessible et insaisissable. Dans les souvenirs de Roger Hopkins, Ringo est décrit comme un farceur attachant. Un jour, alors que Hopkins s’apprête à aller faire le plein de la Mini Cooper de Ringo, il demande : “Je la remplis avec quoi ?” Réponse : “Avec du lait”, suivie d’un éclat de rire et d’un billet de dix livres. Anecdote savoureuse qui peint le portrait d’un homme simple, au sens de l’humour désarmant, mais aussi conscient de son image.
Pourtant, en 2008, Ringo a décidé de couper le lien. Dans une vidéo devenue virale, il déclare, les lunettes vissées sur le nez : “Please do not send fan mail to any address that you have. Nothing will be signed after October 20.” Le tout ponctué du désormais célèbre mantra : “Peace and love, peace and love.” Un rejet poli, mais ferme, d’un rituel auquel il ne souhaite plus prendre part.
Cette déclaration, devenue une sorte de mème pour les fans, contraste avec la ferveur des années 60. Elle illustre aussi l’écart générationnel, la surcharge de la célébrité à l’heure du numérique, et peut-être une lassitude, légitime, face à une idolation sans fin.
Ringo, Lennon et les filles en pleurs
Une autre anecdote livrée par Hopkins, particulièrement savoureuse, remet en scène John Lennon dans un décor quasi-cinématographique. Un jour d’hiver, alors qu’il tente de quitter la résidence de Ringo sur sa mobylette, il glisse sur la glace. Autour, des fans, principalement des jeunes filles, accourent. Lennon, égal à lui-même, transforme l’incident en moment de communion. Il sourit, signe des autographes. Ces instants, anodins sur le moment, résonnent aujourd’hui comme des fragments de légende.
Sunny Heights, Montagu Square, les lettres éparpillées, les timbres du monde entier : tout cela compose un kaléidoscope de souvenirs. Un puzzle sensible et vibrant que Joseph O’Donnell tente patiemment de reconstituer.
Une dimension sociologique
L’intérêt de cette collection dépasse la seule histoire des Beatles. Elle ouvre une fenêtre sur la manière dont les jeunes des années 60 communiquaient, espéraient, rêvaient. Écrire à un Beatle, c’était s’adresser à un idéal, à une figure tutélaire. C’était s’autoriser à croire que la musique pouvait franchir les frontières, abolir les distances. C’était, en somme, participer d’un mouvement d’espoir collectif.
L’étude de ces lettres – leur forme, leur contenu, leur provenance – pourrait éclairer bien des sociologues sur les dynamiques culturelles de l’époque. Certaines lettres sont ornées de dessins naïfs, d’autres pleines de fautes et de candeur. On y lit des déclarations d’amour, des demandes en mariage, des récits de vie.
Beatles, lettres et mémoire vivante
La fascination pour les Beatles ne faiblit pas. En témoigne le succès de projets comme Get Back, la redécouverte de bandes perdues, ou encore la sortie récente du dernier titre “Now and Then”, construit autour d’un enregistrement vocal de John Lennon. Le projet de Joseph O’Donnell s’inscrit pleinement dans ce regain d’intérêt mémoriel.
Mais il va plus loin. Il transforme la mémoire en expérience partagée. En retrouvant les auteurs de ces lettres, il veut organiser une exposition qui ne serait pas un simple alignement de vitrines. Il rêve d’un espace vivant, où les visiteurs pourraient entendre les voix des correspondants, lire leurs mots à haute voix, voir les photos de l’époque. Une manière de réconcilier le passé et le présent, d’honorer les fans anonymes, souvent oubliés, qui ont aussi écrit l’histoire des Beatles.
Une quête inachevée
À l’heure actuelle, Joseph O’Donnell a retrouvé 84 lettres. Il en manque encore 16 pour atteindre le chiffre symbolique de 100. Peut-être se trouvent-elles dans une brocante, un grenier, un marché aux puces. Peut-être qu’un ancien postier, un archiviste de Royal Mail, détient une clé. L’appel est lancé.
Ce projet, humble et grandiose à la fois, nous rappelle que l’Histoire ne se résume pas aux disques d’or, aux concerts mythiques ou aux photos de presse. Elle réside aussi dans les enveloppes froissées, les encres pâlies, les espoirs d’une jeunesse adressés à quatre garçons dans le vent.
Et peut-être, si Ringo Starr lit ces lignes, acceptera-t-il, une dernière fois, d’ouvrir une lettre. Pour la mémoire. Pour l’amour. Pour la paix.
