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Quand les Beatles fumaient vert : marijuana et création musicale

Publié le 21 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

L’influence discrète mais profonde de la marijuana sur l’évolution artistique des Beatles, à travers quatre chansons emblématiques et leur contexte créatif, de “She’s A Woman” à “Fixing A Hole


Dans l’histoire foisonnante de la musique populaire du XXe siècle, rares sont les groupes qui ont su, avec une telle habileté, mêler les mutations sociétales à leur propre évolution artistique. Les Beatles, ce quatuor de Liverpool dont la trajectoire incandescente a bouleversé à jamais les codes du rock, n’ont pas seulement chanté l’amour et la paix. Ils ont aussi, à mesure que les sixties avançaient et que leurs horizons s’élargissaient, exploré les dimensions alternatives offertes par certaines substances. Parmi celles-ci, la marijuana a joué un rôle non négligeable — non pas comme simple artifice, mais comme catalyseur de créativité et de réflexion.

Si la littérature sur la période psychédélique des Beatles est pléthorique, les références explicites au cannabis dans leur œuvre restent plus subtiles, parfois voilées d’ironie, souvent enveloppées de métaphores poétiques. À travers quatre chansons emblématiques, nous replongeons dans cette relation feutrée mais marquante entre les Fab Four et cette plante verte, qui, à l’image de leur musique, allait profondément marquer les esprits.

Sommaire

Une tournée pas comme les autres : “Magical Mystery Tour”

Sorti en 1967 en tant que bande-son d’un projet cinématographique aussi surréaliste qu’audacieux, l’album Magical Mystery Tour est le reflet d’un moment clé dans la transformation des Beatles. À cette époque, le groupe est en pleine expérimentation sonore, visuelle et sensorielle. Le morceau-titre, « Magical Mystery Tour », s’ouvre sur un appel étrange et insistant : Roll up, roll up for the Magical Mystery Tour.

Derrière cette invitation apparemment anodine à embarquer dans un voyage mystérieux se cache un sous-texte que les jeunes oreilles de l’époque ne pouvaient ignorer. L’expression roll up — littéralement « roulez » — faisait déjà partie du vocabulaire argotique pour désigner la préparation d’un joint. Cette allusion, placée en ouverture de l’album, fonctionne comme un clin d’œil appuyé à une culture alternative en pleine ébullition, et à une jeunesse qui, entre deux accords de guitare, découvrait un nouveau rapport au monde et à soi-même.

« Magical Mystery Tour » est une véritable odyssée psychédélique, une incitation à abandonner les certitudes rationnelles pour se laisser porter par les sensations. La marijuana, dans cet univers, n’est pas seulement consommée : elle est intégrée à la démarche artistique, comme un prisme à travers lequel la réalité se diffracte en couleurs vives et en sons inédits.

De la pop à la provocation : “She’s A Woman” et le tournant de 1964

Nous sommes en 1964, et les Beatles dominent déjà la planète pop. Leurs coupes au bol, leurs complets impeccables et leur sourire impeccable séduisent les foules, mais en coulisse, un changement s’opère. C’est dans ce contexte que naît « She’s A Woman », un titre qui, derrière sa structure rythmée et son énergie brute, dissimule une petite révolution.

Paul McCartney, principal architecte de la chanson, introduit une phrase simple mais audacieuse : She turns me on when I get lonely. Ce turns me on — littéralement « elle m’excite » — est perçu comme une référence sexuelle par beaucoup, mais Lennon révélera plus tard qu’il s’agissait en réalité d’une allusion codée à la marijuana : « Nous étions si excités de pouvoir dire ‘turn me on’… vous savez, à propos de la marijuana et tout ça. »

Ce glissement lexical, apparemment anodin, symbolise pourtant une rupture. Pour la première fois, les Beatles jouent avec la langue de manière à échapper à la censure, tout en adressant un message à ceux qui sauraient lire entre les lignes. Le groupe amorce ainsi un virage vers un style plus adulte, plus ambigu, dans lequel la marijuana s’immisce avec une discrétion rusée.

Un peu d’aide… et un peu d’herbe : “With A Little Help From My Friends”

Interprétée par Ringo Starr sous le pseudonyme de Billy Shears, « With A Little Help From My Friends » est l’un des sommets de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967), cet album-monument qui cristallise l’ère psychédélique dans toute sa splendeur. À première écoute, le morceau semble n’être qu’un hymne chaleureux à l’amitié et au soutien mutuel. Mais un vers, glissé avec un naturel déconcertant, attire l’oreille : I get by with a little help from my friends / I get high with a little help from my friends.

Obtenir « un petit coup de main » de ses amis, c’est charmant. Mais get high, littéralement « planer », ne laisse guère de place au doute. Certes, dans le langage courant, l’expression peut revêtir plusieurs sens, mais dans le contexte de 1967, et venant d’un groupe désormais rompu aux allusions codées, elle résonne comme une déclaration d’intention.

La beauté de ce morceau réside dans cette capacité à conjuguer tendresse et subversion. La marijuana, ici, n’est pas glorifiée, mais simplement mentionnée comme une composante du quotidien, un élément parmi d’autres de la camaraderie et de la quête de réconfort. Ce n’est pas un manifeste, mais une évocation, douce et presque pudique, de l’évasion partagée.

Les fissures de l’esprit : “Fixing A Hole” et l’errance introspective

Toujours sur Sgt. Pepper, l’un des morceaux les plus intrigants de l’album, « Fixing A Hole », plonge l’auditeur dans un univers introspectif, presque onirique. Paul McCartney y évoque une réparation métaphorique : I’m fixing a hole where the rain gets in / And stops my mind from wandering / Where it will go. L’image est belle, mais elle s’avère encore plus évocatrice lorsqu’on sait ce qu’elle dissimule.

Des années plus tard, McCartney avouera sans ambages que cette chanson est un « hommage au cannabis », précisant que l’herbe avait pour effet de libérer son esprit, de le laisser vagabonder sans contrainte. La « fuite d’eau » devient alors une allégorie des barrières mentales que l’on colmate, permettant à la pensée de s’épanouir librement.

« Fixing A Hole » est peut-être le plus cérébral des quatre morceaux évoqués ici. Il ne cherche pas à séduire, ni à provoquer. Il expose, avec une lucidité feutrée, l’impact d’une substance sur le processus créatif. Chez McCartney, la marijuana agit comme un dissolvant des conventions, une brèche dans la routine à travers laquelle s’engouffre l’inspiration.

Une révolution douce, au rythme de la fumée

Il serait vain de réduire l’œuvre des Beatles à leurs seuls rapports avec les drogues, et la marijuana en particulier. Leur génie tient justement dans cette capacité à absorber des influences diverses, à transformer les expériences personnelles en matériaux artistiques universels. Pourtant, il serait tout aussi naïf de nier l’impact de cette plante sur leur évolution.

Dès leur rencontre avec Bob Dylan en 1964 — moment charnière où l’Américain leur fit découvrir les joies du cannabis dans une chambre d’hôtel new-yorkaise — les Beatles ne seront plus tout à fait les mêmes. L’euphorie des débuts laissera progressivement place à une musique plus complexe, plus introspective, plus audacieuse. La marijuana, loin d’être un simple divertissement, deviendra pour eux un outil d’exploration, un levier d’émancipation.

De Rubber Soul à Abbey Road, en passant par les excentricités de The White Album, l’ombre verte du cannabis plane discrètement sur leur discographie. Elle n’en est jamais le sujet central, mais elle colore l’atmosphère, infléchit les harmonies, détend les structures.

Le rock, disait-on, devait être sauvage. Les Beatles, eux, ont prouvé qu’il pouvait aussi être subtil, rêveur, imprégné de cette douceur planante qu’offre parfois un simple joint partagé entre amis. Une révolution tranquille, au parfum d’herbe sèche et de vinyle tiède.


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