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George Harrison : I, Me, Mine, le chant spirituel de la fin des Beatles

Publié le 21 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

I, Me, Mine de George Harrison incarne la crise spirituelle et personnelle du musicien face à l’éclatement des Beatles. Critique de l’ego, quête de transcendance et annonce d’un renouveau artistique, cette chanson symbolise la rupture intérieure d’un homme en pleine métamorphose.


Au cœur des tumultes créatifs et psychédéliques de la seconde moitié des années 1960, alors que les Beatles exploraient de nouvelles dimensions musicales et mentales, George Harrison écrivait I, Me, Mine, une chanson aussi déchirante que révélatrice. Derrière l’apparente simplicité de ce morceau se cache une critique frontale de l’ego, et à travers lui, du climat délétère qui régnait au sein du groupe le plus célèbre du monde. Plus qu’une chanson, I, Me, Mine incarne une fracture intime : celle d’un homme en quête de transcendance, enfermé dans une structure devenue trop étroite pour sa quête intérieure.

Sommaire

Le virage psychédélique : LSD et épiphanies

L’année 1965 marque un tournant pour les Beatles. Introduits au LSD par le dentiste londonien John Riley – surnommé par la suite « le dentiste démoniaque » – John Lennon et George Harrison vivent une première expérience hallucinogène qui transformera durablement leur perception du monde. Si Lennon y trouve matière à expérimentations musicales, Harrison, lui, vit une révélation métaphysique. « Prendre du LSD, c’était comme être catapulté dans l’espace », confiera-t-il plus tard. Ce que beaucoup voient alors comme une lubie psychédélique devient, pour le guitariste, une véritable porte vers l’absolu.

Cette quête ne s’arrête pas aux volutes de l’acide. Très vite, Harrison oriente son regard vers l’Orient, trouve dans la musique indienne et la pensée hindoue des échos profonds à son besoin de dépassement. Ravi Shankar devient son guide musical et spirituel, et le Maharishi Mahesh Yogi son maître à penser. En 1967, il entraîne ses compagnons dans un stage de Méditation Transcendantale en Inde, espérant peut-être les convertir à ce nouveau regard sur la vie, détaché des possessions et de l’ego.

Mais si Harrison aspire à la dissolution de l’ego, c’est précisément cet ego qui gangrène les Beatles à mesure que leur notoriété enfle. L’homme spirituel qu’il devient ne peut ignorer les tensions palpables au sein du groupe. Et c’est dans ce contexte qu’émerge I, Me, Mine.

Une valse amère dans le chaos du Let It Be

Composée en décembre 1968, I, Me, Mine surgit à un moment charnière. Les Beatles ne sont plus ces jeunes garçons unis par un rêve commun. Chacun tire la couverture à soi, les projets personnels prennent le pas sur la vision collective. Lennon s’absente de plus en plus, accaparé par sa relation fusionnelle avec Yoko Ono. McCartney prend les rênes du groupe avec une autorité qui exaspère Harrison, relégué malgré son évolution musicale au rang de second couteau.

C’est dans les studios de Twickenham, début janvier 1969, alors que les Beatles s’emploient à créer ce qui deviendra le film Let It Be, que Harrison propose I, Me, Mine. D’après ses mots : « Je m’en fiche si vous n’en voulez pas… C’est une valse lourde. » Dans une atmosphère électrique, où les silences en disent plus que les mots, il enregistre une première version avec Ringo Starr et Paul McCartney, pendant que Lennon et Yoko Ono dansent nonchalamment dans un coin. L’indifférence manifeste de Lennon souligne l’isolement croissant de Harrison.

Lorsque le morceau est retravaillé en 1970, Lennon ne participe même pas à la session. Quelques semaines plus tard, les Beatles n’existent plus. La chanson, dans sa simplicité apparente, devient l’épitaphe de cette aventure collective brisée par les egos.

L’ego, ce poison moderne : une critique philosophique

I, Me, Mine n’est pas un caprice d’auteur. C’est un manifeste. Dès les premières paroles, la répétition martelée de « I, me, mine » agit comme une incantation sarcastique : celle de l’Occident tourné vers la possession, la gratification personnelle, l’individualisme forcené. Harrison y exprime son rejet viscéral du « moi », de cet attachement illusoire à l’identité sociale et matérielle. Dans son autobiographie I, Me, Mine publiée en 1980, il revient sur cette prise de conscience : « Soudain, tout ce que je voyais était en rapport avec mon ego… Je détestais tout ce que cela représentait, tout ce qui était faux et éphémère. »

Ce rejet de l’ego, Harrison le tire directement de son immersion dans la pensée orientale. Le concept du « petit moi » – l’individu identifié à ses possessions, à son image – s’oppose au « grand Moi », celui de l’Unité, de la fusion avec le tout. Dans la tradition védique, c’est ce passage du « je suis ceci » au « je suis » qui marque l’éveil spirituel. Harrison l’exprime ainsi : « Il n’y a rien qui ne fasse pas partie du tout complet. Quand le petit ‘i’ fusionne avec le grand ‘I’, alors vous souriez vraiment. »

Une lucidité douloureuse : George, témoin du crépuscule

Dans le grand théâtre de la séparation des Beatles, I, Me, Mine occupe une place centrale. Car au-delà de la dénonciation philosophique, la chanson agit comme un miroir tendu à ses compagnons. Harrison observe, avec une acuité cruelle, l’ampleur prise par leurs egos respectifs. Lennon s’est enfermé dans un personnage quasi mystique, entre provocations politiques et happenings dadaïstes. McCartney, obsédé par la survie du groupe, impose ses vues avec une poigne qui frôle parfois la tyrannie artistique. Quant à lui, Harrison cherche une porte de sortie – et elle sera spirituelle.

Mais I, Me, Mine n’est pas un réquisitoire hargneux. C’est une tentative de mise à distance, un acte de survie mentale et artistique. Harrison ne claque pas la porte. Il écrit, il canalise, il transforme l’amertume en création. Ce morceau, souvent perçu comme mineur dans l’œuvre des Beatles, gagne avec les années une profondeur insoupçonnée. Il synthétise les déchirements du groupe tout en ouvrant une voie vers l’après : celle de la paix intérieure, celle d’un homme qui, au lieu de se perdre dans la gloire, choisit le silence et la prière.

Le prélude à l’envol : vers All Things Must Pass

En enregistrant I, Me, Mine, George Harrison referme une page douloureuse mais nécessaire. Car cette chanson, si elle incarne l’effondrement des Beatles, annonce aussi sa renaissance personnelle. Libéré du carcan du groupe, il s’empressera de donner naissance à l’un des albums solo les plus puissants de tous les temps : All Things Must Pass. Triple album d’une richesse inouïe, il prouve que la voix de Harrison, trop longtemps étouffée, est l’une des plus profondes de sa génération.

Dans ce disque, on retrouve les traces de I, Me, Mine : la méditation sur l’impermanence, le désir de communion avec l’invisible, et surtout, ce refus de la domination du moi. Il n’est pas exagéré de dire que I, Me, Mine est la pierre angulaire du passage entre les Beatles et le George Harrison libre, apaisé, visionnaire.

Une œuvre qui résonne toujours

Aujourd’hui, I, Me, Mine est redécouverte par une nouvelle génération. Non seulement pour sa valeur historique – ultime enregistrement officiel des Beatles – mais pour sa pertinence contemporaine. Dans un monde saturé de narcissisme, de réseaux sociaux, de cultes de la personnalité, la critique de l’ego portée par Harrison résonne comme un avertissement toujours valable.

George Harrison, souvent éclipsé par le tandem Lennon/McCartney, nous rappelle avec cette chanson qu’il fut, peut-être, le plus lucide des quatre. Il a su voir venir la chute, non avec fracas, mais avec la sagesse d’un homme tourné vers l’essentiel.

En définitive, I, Me, Mine n’est pas seulement un adieu aux Beatles. C’est une main tendue vers ce que chacun peut devenir, en dépassant le tumulte du moi pour retrouver le silence du cœur.


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