Pete Best, premier batteur des Beatles, fut évincé juste avant leur ascension. Son parcours, marqué par l’ombre, la résilience et une revanche tardive, mérite d’être redécouvert.
Dans l’histoire de la musique populaire, peu de destins suscitent autant de fascination mêlée de mélancolie que celui de Pete Best. Celui que l’on surnomma longtemps « le cinquième Beatle » a vu sa vie basculer en août 1962, lorsqu’il fut abruptement remercié par les Beatles, quelques jours seulement avant que le groupe n’enregistre son premier single pour EMI. La suite, nous la connaissons tous : une ascension fulgurante, des stades pleins, des albums devenus cultes et une révolution culturelle. Et Pete Best, lui, que reste-t-il de son passage météorique dans la plus grande formation musicale de tous les temps ? Plus qu’un simple chapitre de préambule : une trajectoire singulière, souvent méconnue, qui mérite aujourd’hui d’être réévaluée à l’aune d’une justice tardive mais non négligeable.
Sommaire
- L’homme du Casbah
- Populaire mais à contre-temps
- Le poids du destin
- Silence, discrétion et renaissance
- La justice du temps long : l’Anthology
- Le chant du cygne
- Une légende en creux
L’homme du Casbah
Randolph Peter Best naît à Madras (Inde) en 1941. Ce que beaucoup ignorent, c’est que son destin croise celui des Beatles non seulement grâce à ses talents de batteur – bien que discutables – mais aussi par la force d’un lieu : le Casbah Coffee Club, une cave musicale ouverte par sa mère, Mona Best, dans leur maison de Liverpool. Véritable berceau du rock local, ce club voit défiler les Quarrymen, ancêtres des Beatles, dès 1959.
Lorsque les Beatles – John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Stuart Sutcliffe à l’époque – décrochent en 1960 leur premier engagement professionnel à Hambourg, un batteur manque à l’appel. C’est Paul McCartney qui suggère Pete Best, séduit par sa présence scénique lors d’un concert au Casbah avec son propre groupe, The Blackjacks. Malgré des compétences techniques limitées, Best est recruté in extremis pour ce marathon musical allemand, devenu mythique.
Populaire mais à contre-temps
Durant deux ans, Pete Best est un Beatle. Il participe à des centaines de concerts, forgeant avec le groupe cette alchimie brute née des nuits hambourgeoises. Il est même derrière les fûts lors de la fameuse audition ratée chez Decca en janvier 1962, un enregistrement historique aujourd’hui. Mais à mesure que le groupe mûrit, des tensions apparaissent.
Best, d’un tempérament plus réservé, ne partage ni l’humour surréaliste de ses camarades, ni leur complicité quasi-fraternelle. George Martin, futur producteur légendaire des Beatles, se montre par ailleurs peu convaincu par sa frappe de batterie lors des auditions chez EMI. Il suggère de le remplacer en studio. Ce jugement, combiné à des dissensions internes et à une certaine jalousie envers la popularité de Pete auprès des fans féminines, scelle son sort.
Le 16 août 1962, Brian Epstein, leur manager, annonce à Pete qu’il est écarté du groupe. Remplacé par Ringo Starr, batteur des Rory Storm and the Hurricanes, Best quitte les Beatles à la veille de leur explosion planétaire. Il a 20 ans.
Le poids du destin
Ce renvoi brutal marque le début d’une longue traversée du désert. Best tente de rebondir musicalement. Il rejoint d’abord Lee Curtis and the All-Stars, qui devient rapidement The Pete Best Four, puis The Pete Best Combo. Le groupe connaît un certain succès sur le circuit américain, canadien et européen, et publie même un album intitulé Best of the Beatles en 1965 – un titre volontairement ambigu, à la limite de la provocation marketing. Si certains acheteurs croient à une compilation du célèbre groupe de Liverpool, ils découvrent en réalité un son rock’n’roll plus traditionnel, aux antipodes des explorations psychédéliques de ses anciens camarades.
Mais malgré ces tentatives, Pete Best ne parvient jamais à s’imposer dans la cour des grands. L’écart se creuse irrémédiablement entre son parcours et celui des Beatles. Pire, le sentiment d’avoir été évincé sans ménagement laisse en lui une blessure profonde. Au fil des ans, cette frustration se mue en souffrance psychique, et il confiera plus tard avoir traversé des épisodes de dépression aiguë. Un jour, en 1965, il tente même de mettre fin à ses jours.
Silence, discrétion et renaissance
Dans les années 1970, Pete Best s’éloigne du monde musical. Il trouve un emploi stable en tant que fonctionnaire au sein d’un service social à Liverpool, préférant mener une vie modeste loin des projecteurs. Pendant longtemps, il refusera de s’exprimer sur sa mise à l’écart, comme s’il souhaitait effacer toute trace de ce passé glorieux mais douloureux.
Il faudra attendre la fin des années 1980 pour assister à un surprenant revirement. En 1988, à la faveur d’un regain d’intérêt pour les premières années des Beatles, Pete Best remonte sur scène avec une nouvelle formation, la Pete Best Band. Accompagné notamment de son frère Roag, il sillonne les routes du monde, jouant des standards du rock et des morceaux emblématiques de ses débuts. Le public, curieux ou nostalgique, répond présent. Une forme de revanche discrète, mais tangible.
La justice du temps long : l’Anthology
Mais le vrai tournant dans la trajectoire de Pete Best survient en 1995. Cette année-là, Apple Corps, la société des Beatles, lance une ambitieuse rétrospective multimédia : The Beatles Anthology. Sous forme de documentaire, de livres et surtout d’albums, le projet retrace en profondeur l’histoire du groupe, incluant pour la première fois de nombreux enregistrements inédits, notamment ceux issus des fameuses auditions Decca.
Or, sur dix de ces morceaux figure Pete Best à la batterie. Et cette fois, justice lui est rendue, au moins financièrement. En vertu des droits d’interprète, il touche des royalties conséquentes. Estimé à près de 9 millions de dollars, ce pactole inattendu redonne un éclat nouveau à sa vie. Interrogé à l’époque, Pete Best confie sa satisfaction avec flegme, sans rancune excessive. « Ils m’ont viré, et maintenant ils m’envoient un chèque. Pas mal comme épilogue. »
Le chant du cygne
Au fil des années, Pete Best devient une figure respectée du panthéon beatlien, non pas pour son jeu de batterie – encore aujourd’hui discuté – mais pour sa résilience, sa dignité et l’aura de mystère qu’il incarne. Il multiplie les apparitions dans les conventions Beatles, participe à des documentaires et continue à tourner avec son groupe jusque tard dans les années 2010.
En mars 2025, à l’âge de 83 ans, il annonce sa retraite musicale. Un simple message posté sur les réseaux sociaux par son frère Roag scelle cette décision : « Tout a une fin. Pete Best se retire des concerts et des apparitions publiques. » Pete, quant à lui, résume sobrement : « I had a blast. Thank you. » Une manière élégante de tourner la page.
Une légende en creux
Pete Best ne fut pas un Beatle au sens canonique du terme, mais il incarne à lui seul l’immense poids du « et si ? » dans l’histoire culturelle du XXe siècle. Et si Pete avait eu un meilleur groove ? Et s’il avait su rire aux blagues de John Lennon ? Et si George Martin avait vu en lui un potentiel à polir plutôt qu’un maillon faible ? À toutes ces questions, l’histoire a répondu non. Mais à sa manière, Pete Best reste un personnage mythologique : celui qui s’est approché de l’Olympe, a chuté, puis a trouvé une paix relative en regardant le sommet depuis la vallée.
Son histoire, loin d’être anecdotique, résonne aujourd’hui comme une leçon d’humilité. Dans un monde qui glorifie les gagnants, Pete Best rappelle que la grandeur peut aussi résider dans la manière dont on vit avec l’échec. Et que parfois, le destin finit par rendre, un jour ou l’autre, ce qu’il avait cruellement retiré.
