Mick Jagger a toujours oscillé entre admiration et critiques envers les Beatles. Il loue leur génie en studio mais déplore leurs performances scéniques, soulignant la différence de vision entre les Stones et les Beatles sur la scène.
Dans les méandres de la légende du rock britannique, les trajectoires des Beatles et des Rolling Stones s’entrelacent comme deux grandes rivières tumultueuses issues d’une même source. Si l’histoire les a souvent présentés comme rivaux, voire opposés dans leur esthétique – les uns, les gentils garçons de Liverpool ; les autres, les bad boys de Londres –, la réalité fut bien plus complexe. Et c’est précisément cette ambiguïté que Mick Jagger, figure de proue des Stones, a exprimée au fil des décennies : une profonde admiration pour la révolution musicale opérée par les Beatles, mêlée à une franchise parfois acerbe, notamment lorsqu’il s’agit d’évaluer leurs prestations scéniques.
Sommaire
- Une critique qui tranche : les Beatles, pas des bêtes de scène selon Jagger
- Deux visions de la scène : Stones et Beatles, deux écoles
- Une admiration réciproque… teintée d’une pointe d’envie
- Le poids de Lennon : une perte personnelle pour Jagger
- Une critique révélatrice de deux philosophies du rock
Une critique qui tranche : les Beatles, pas des bêtes de scène selon Jagger
Dans une interview accordée au magazine Rolling Stone en 1995, Mick Jagger a surpris plus d’un mélomane en livrant une opinion sans filtre : « They certainly were not a great live band. » Autrement dit, les Beatles, selon lui, n’étaient pas un grand groupe de scène. Il nuance toutefois cette affirmation en reconnaissant que dans leurs débuts, à l’époque des caves de Liverpool comme The Cavern Club, ils pouvaient avoir une certaine énergie et un humour scénique rafraîchissant. Mais à ses yeux, cette aura ne s’est pas maintenue à mesure que leur carrière décollait.
« Ils avaient cette bonne présence scénique, c’est sûr, ajoute-t-il. Mais dans le monde moderne, ils n’étaient pas un groupe de performance scénique remarquable. » Une déclaration qui tranche avec l’image souvent idéalisée des Beatles et qui soulève une question légitime : pourquoi un groupe aussi influent aurait-il eu des lacunes en concert ?
La réponse se trouve en partie dans le contexte historique. Lors de leurs tournées mondiales entre 1964 et 1966, les Beatles étaient confrontés à une hystérie collective telle – la fameuse « Beatlemania » – qu’il leur était littéralement impossible de s’entendre jouer. Les équipements de sonorisation de l’époque, rudimentaires, ne permettaient pas de retransmettre correctement leur musique, noyée dans les cris incessants du public. Fatigués, frustrés et convaincus que la scène ne permettait plus de restituer leur art, ils prirent une décision radicale : cesser les concerts en 1966 pour se consacrer uniquement au studio.
Deux visions de la scène : Stones et Beatles, deux écoles
C’est là que se cristallise l’une des différences fondamentales entre les Stones et les Beatles. Tandis que Lennon, McCartney, Harrison et Starr réinventaient la pop derrière les murs d’Abbey Road, Jagger et Richards continuaient à affûter leur art devant un public. Les Rolling Stones ont toujours considéré la scène comme leur véritable territoire, leur arène naturelle. Et Jagger, bête de scène charismatique, en était le gladiateur.
Cette divergence de trajectoire explique sans doute en partie la critique de Jagger. Pour lui, l’excellence d’un groupe ne se mesure pas seulement en studio, mais aussi à l’épreuve du live, dans cette communion charnelle avec la foule. En cela, il estime que les Beatles, malgré leurs compositions révolutionnaires, ont manqué une dimension essentielle de l’expérience rock.
Mais cette critique, aussi tranchée soit-elle, n’éclipse en rien l’estime profonde que Jagger porte aux Beatles. Lors de la cérémonie d’intronisation des Beatles au Rock and Roll Hall of Fame en 1988, il rend hommage à leur génie et à leur audace : « Ils ont changé toutes les règles. Ils ont été les premiers à accomplir tant de choses que l’on considère aujourd’hui comme évidentes. »
Une admiration réciproque… teintée d’une pointe d’envie
Il serait faux de croire que cette relation fut uniquement faite de rivalité. Les liens entre les Beatles et les Stones remontent aux tout débuts de la carrière de ces derniers. Ce sont Lennon et McCartney qui offrent en 1963 aux Stones un de leurs premiers succès, I Wanna Be Your Man. Un geste de solidarité artistique rare dans une industrie pourtant féroce. Jagger lui-même n’a jamais manqué de souligner l’impact capital des Beatles sur le paysage musical britannique, notamment avec la sortie de Love Me Do, leur premier single, au style « bluesy » qui, selon lui, venait empiéter sur le territoire stylistique des Rolling Stones : « Ça m’a un peu contrarié, car nous étions censés être le groupe de R&B. »
Cette remarque, lâchée des années plus tard dans un discours au Rock and Roll Hall of Fame, dit tout de la complexité des sentiments de Jagger. Il y a chez lui un mélange d’admiration, de reconnaissance, mais aussi une pointe de jalousie artistique. Les Beatles ont été les premiers à s’imposer, à imposer leur esthétique et à ouvrir les portes à tous les groupes anglais à venir – y compris les Stones.
Le poids de Lennon : une perte personnelle pour Jagger
Loin des critiques musicales, c’est peut-être dans ses mots sur John Lennon que Mick Jagger révèle le plus son attachement sincère au quatuor de Liverpool. Lorsqu’on l’interroge sur l’assassinat de Lennon en 1980, sa voix se fait plus grave, plus émue : « J’ai simplement ressenti une immense tristesse devant la perte de quelqu’un que j’aimais profondément. »
Ce témoignage intime dépasse le cadre de la musique. Il illustre les liens humains, les relations complexes tissées entre artistes qui ont grandi ensemble, dans la même Angleterre grise et ouvrière, avant de devenir les figures tutélaires du plus grand bouleversement culturel du XXe siècle.
Une critique révélatrice de deux philosophies du rock
En fin de compte, la déclaration de Mick Jagger sur les prestations scéniques des Beatles n’a rien d’un règlement de comptes. Elle reflète avant tout deux conceptions opposées mais complémentaires de l’art rock : celle, flamboyante et viscérale, des Stones, et celle, introspective et innovante, des Beatles.
Les premiers ont fait du rock un culte physique, charnel, enraciné dans la sueur et la fureur des scènes du monde entier. Les seconds, eux, l’ont transformé en une aventure sonore sans limites, explorant les confins de la pop, du psychédélisme, de l’avant-garde. Les uns ont dansé avec le diable, les autres ont flirté avec les étoiles.
Jagger a raison sur un point : les Beatles n’étaient pas de grands performeurs live au sens traditionnel. Mais peut-être n’en avaient-ils pas besoin. Leur scène, c’était le studio, les sillons du vinyle, l’imaginaire de millions d’auditeurs. Là où les Stones embrasent les foules, les Beatles éveillent les consciences.
Et c’est dans cette dualité, dans cette complémentarité presque mythologique, que réside la grandeur commune de ces deux géants de la musique populaire. Car, au fond, qu’importe qu’on les préfère en studio ou sur scène : sans les Beatles et les Stones, le rock’n’roll n’aurait tout simplement pas été ce qu’il est devenu.
