En 1968, les Beatles se retirent dans un ashram à Rishikesh pour un voyage spirituel initié par George Harrison. Entre quête de sens, méditation et désillusion, cette retraite marquera profondément leur musique et leur séparation future.
En février 1968, alors que le monde entier vénérait déjà les Beatles comme des demi-dieux de la pop, les quatre garçons dans le vent ont choisi de s’éloigner des projecteurs pour se réfugier dans un ashram perdu aux confins de l’Inde. Ce périple, souvent qualifié d’exotique ou d’ésotérique, fut en réalité bien plus qu’un simple caprice de célébrités lassées de l’Occident : c’était une quête existentielle, une fuite lucide vers l’intérieur, initiée par un besoin profond de sens.
Aujourd’hui encore, Paul McCartney revient sur cette parenthèse singulière avec une forme de tendresse teintée de lucidité. Dans une récente déclaration reprise dans The Beatles: Anthology, il affirme : « Je crois qu’en 1968, nous étions tous un peu épuisés, spirituellement. Nous avions été les Beatles, ce qui était merveilleux. » Derrière cette phrase, c’est toute la mécanique implacable de la célébrité qui affleure : celle qui épuise les corps et vide les âmes.
Sommaire
- Quand la Beatlemania devient fardeau
- À l’ombre du Maharishi : initiation à la méditation transcendantale
- Le choc de l’Inde : entre dépouillement et révélation
- Crise de foi et désillusions
- Une étape décisive dans l’éclatement du groupe
- L’Inde dans l’héritage musical et personnel des Beatles
- Épilogue d’un voyage intérieur
Quand la Beatlemania devient fardeau
Depuis l’explosion de la Beatlemania en 1963, les Fab Four vivaient dans un tourbillon incessant de tournées mondiales, d’enregistrements studio, de rencontres diplomatiques, de plateaux télévisés et de hurlements adolescents. Leur existence était devenue spectacle permanent, chaque geste, chaque mot scruté, déformé, récupéré.
Certes, ils avaient rêvé de gloire. Mais comme le reconnaît McCartney avec franchise : « C’est super d’être célèbre, c’est super d’être riche – mais à quoi bon tout ça ? » L’interrogation n’est pas rhétorique. Derrière elle se cache une inquiétude bien réelle, une insatisfaction que ni l’argent ni le succès ne peuvent apaiser.
À l’aube de 1968, les Beatles ne sont plus les jeunes Liverpuldiens avides de conquérir le monde. Ils sont des trentenaires désabusés, en quête d’un souffle nouveau, d’un regard plus profond sur la vie. George Harrison, particulièrement, a ouvert la voie. Son intérêt grandissant pour la musique indienne – symbolisé par son apprentissage du sitar auprès de Ravi Shankar – l’a progressivement amené à s’interroger sur la spiritualité orientale.
À l’ombre du Maharishi : initiation à la méditation transcendantale
L’idée du voyage est née naturellement. George, déjà proche du Maharishi Mahesh Yogi, évoque l’enseignement de ce dernier avec enthousiasme. Ce maître spirituel charismatique prône la méditation transcendantale, une technique censée conduire à une paix intérieure profonde par la répétition silencieuse d’un mantra.
C’est ainsi que McCartney, Lennon, Harrison et Starr embarquent pour Rishikesh, au pied de l’Himalaya, afin de séjourner dans l’ashram du Maharishi. Le choix du lieu n’a rien d’anodin : perché au-dessus du Gange, en pleine jungle indienne, l’ashram offre un contraste saisissant avec l’univers confiné des studios londoniens d’Abbey Road.
« C’était juste une pure curiosité », confie McCartney. « On se demandait : est-ce qu’ils lévitent vraiment ? Est-ce que le charmeur de serpent peut grimper à la corde ? » Derrière ces mots teintés d’humour britannique, se cache une sincère envie d’exploration.
Le choc de l’Inde : entre dépouillement et révélation
À leur arrivée, les Beatles sont confrontés à un monde radicalement différent. Harrison se souvient avec amusement de la logistique un peu absurde entourant leur arrivée : « John est venu, puis Paul après lui, puis Richard (Ringo) avec quinze sherpas transportant des boîtes de haricots Heinz. » Le détail, cocasse, en dit long sur le choc culturel vécu par les membres du groupe.
Les voitures datées – des Morris Cowley ou Oxford des années 50 – rendent le trajet interminable. L’arrivée à Rishikesh, après plusieurs heures de route chaotique, marque une première rupture : celle des habitudes. Ici, pas de costumes cintrés ou de boots vernies, mais des chemises amples, des pantalons pyjamas, des vêtements qui épousent la lenteur et la chaleur de l’Inde.
La vie à l’ashram est rythmée par la méditation, les repas frugaux, le silence. Loin de la frénésie londonienne, les Beatles retrouvent une forme de simplicité. Ils dorment dans des huttes modestes, écrivent, méditent, observent. Plusieurs chansons de l’« Album Blanc » naîtront d’ailleurs dans cet environnement introspectif : Dear Prudence, Blackbird, Mother Nature’s Son ou encore Sexy Sadie, un morceau acide adressé au Maharishi lui-même.
Crise de foi et désillusions
Car si le séjour débute sous les meilleurs auspices, il prend vite une tournure plus trouble. Des rumeurs circulent : le Maharishi aurait eu un comportement déplacé, notamment envers certaines disciples occidentales. Lennon, révolté, quitte précipitamment l’ashram. Il entraîne avec lui McCartney. Harrison, plus réservé, reste un peu plus longtemps, avant de partir à son tour.
Plus tard, les accusations portées contre le Maharishi ne seront jamais confirmées – certains proches du groupe, comme Cynthia Lennon ou Pattie Boyd, parleront même de malentendu ou de manipulation. Mais pour les Beatles, l’idéalisation a pris fin. Ils repartent avec une conscience accrue de leurs propres limites, et la certitude que le chemin vers la paix intérieure ne peut se reposer sur un seul homme.
Une étape décisive dans l’éclatement du groupe
Le voyage à Rishikesh ne fut pas la cause directe de la dissolution des Beatles, mais il en constitue une étape charnière. Le retour à Londres, en avril 1968, voit les membres du groupe plus divisés que jamais. Leurs personnalités, déjà contrastées, se sont encore éloignées. Harrison, plus que jamais porté vers l’introspection spirituelle, se heurte à l’égo de Lennon et à l’efficacité pragmatique de McCartney.
La session de l’« Album Blanc » – enregistré entre mai et octobre 1968 – reflète cette tension. Le disque est magistral, mais fragmenté. Chaque Beatle y explore son propre univers, souvent isolément. Les fondations du groupe vacillent. Deux ans plus tard, en 1970, la séparation sera actée.
L’Inde dans l’héritage musical et personnel des Beatles
Pourtant, malgré la désillusion, ce séjour indien aura laissé une empreinte indélébile dans l’œuvre des Beatles. Il représente un moment de bascule, une parenthèse de recueillement dans une trajectoire jalonnée de bruit et de fureur.
George Harrison en sortira métamorphosé. Il poursuivra sa quête spirituelle jusqu’à la fin de sa vie, deviendra végétarien, embrassera la philosophie hindoue avec une ferveur sincère. Son album All Things Must Pass (1970) témoigne de cette maturité acquise au contact de l’Orient.
Quant à Lennon, son engagement pacifiste, ses slogans utopiques – Give Peace a Chance, Imagine – doivent beaucoup à cette immersion indienne. Même McCartney, souvent perçu comme le plus rationnel du quatuor, ne reniera jamais l’apport de la méditation transcendantale dans sa vie.
Épilogue d’un voyage intérieur
Plus de cinquante ans après, la retraite des Beatles à Rishikesh continue de fasciner. Elle cristallise un moment de bascule dans l’histoire du groupe, mais aussi dans celle de la culture occidentale. En 1968, tandis que le monde s’embrase – Mai 68 à Paris, guerre du Vietnam, assassinat de Martin Luther King – les Beatles choisissent de se taire et d’écouter.
Ce silence-là, ce recul, n’était pas une fuite, mais une réponse. Un besoin vital de se recentrer, de retrouver du sens dans un monde devenu trop bruyant. Paul McCartney le résume ainsi : « C’était une simple question : qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » Une question qu’ils ont tenté d’élucider dans le murmure d’un mantra, loin des foules.
Et c’est peut-être là, dans cette fragilité assumée, que réside l’une des plus belles leçons que les Beatles nous aient laissées.
