Si Brian Epstein est souvent considéré comme le manager qui a façonné les Beatles, c’est Allan Williams qui leur a ouvert la voie et leur a offert leurs premières opportunités majeures. Sans lui, il est probable que le groupe n’aurait jamais atteint Hambourg, ville où ils ont véritablement forgé leur identité musicale. Pourtant, son rôle a longtemps été éclipsé par la légende Epstein, et sa relation avec le groupe s’est achevée sur un conflit amer. Retour sur l’histoire fascinante de l’homme qui a donné les Beatles au monde.
Sommaire
- Les débuts : un manager par accident
- L’homme qui les a emmenés à Hambourg
- La rupture : un conflit sur 10%
- Un rôle réhabilité dans les années 1970
- Un héritage incontournable
Les débuts : un manager par accident
Allan Williams n’avait rien d’un impresario traditionnel. Né à Liverpool, d’ascendance galloise, il était un homme d’affaires et un promoteur musical, à l’origine propriétaire du Jacaranda, un coffee house devenu un lieu culte pour les étudiants de Liverpool Art College. Parmi eux, John Lennon et Stuart Sutcliffe, qui fréquentaient régulièrement l’établissement.
En 1958, lorsque les Beatles (alors The Quarrymen) proposent de jouer au Jacaranda, Williams refuse d’abord et leur demande en échange de peindre des fresques murales dans les toilettes des femmes. Une anecdote savoureuse qui témoigne du rapport pragmatique qu’il entretenait avec les jeunes musiciens. Pourtant, il finit par leur accorder quelques dates, d’abord au Jacaranda, puis au Blue Angel, une autre de ses salles.
Dès mai 1960, Williams commence à leur trouver des engagements, parfois atypiques. L’un des plus célèbres est celui où les Beatles doivent accompagner une danseuse de strip-tease, mais ne connaissant pas l’air du Gypsy Fire Dance, ils improvisent une version du Third Man Theme.
L’homme qui les a emmenés à Hambourg
Si Williams a marqué l’histoire des Beatles, c’est surtout parce qu’il a été l’architecte de leur premier voyage à Hambourg, ville qui allait radicalement transformer le groupe.
En août 1960, il obtient pour eux un contrat dans des clubs allemands, et les accompagne en van jusqu’à leur première destination, le Kaiserkeller. C’est lui qui, à sept dans un véhicule inconfortable, voyage aux côtés de John Lennon, Paul McCartney, George Harrison, Stuart Sutcliffe, Pete Best (leur nouveau batteur), sa femme Beryl et le promoteur Lord Woodbine.
Le trajet vers Hambourg est digne d’un road movie :
- Arrêt à Arnhem, aux Pays-Bas, où les Beatles s’égarent et visitent un magasin de musique.
- John Lennon vole un harmonica, ce qui provoque la colère de Williams, persuadé que l’aventure s’arrêtera en prison avant même d’avoir commencé.
- Arrivée en Allemagne, où les Beatles découvrent une scène musicale totalement différente, devant jouer plusieurs heures par nuit dans des conditions éprouvantes.
Hambourg est le véritable creuset où le groupe se forge un son et une identité. Après quelques mois à enchaîner les concerts, ils reviennent à Liverpool transformés : plus professionnels, plus endurants, et déjà en passe de devenir le groupe le plus puissant de la ville.
« Nous avons progressé mille fois depuis notre arrivée à Hambourg. »
— Stuart Sutcliffe, 1960
La rupture : un conflit sur 10%
Malgré son rôle clé, Allan Williams n’est pas resté longtemps manager des Beatles. Le point de rupture survient en 1961, lorsqu’ils retournent en Allemagne sans lui, ayant organisé seuls un contrat au Top Ten Club.
Williams réclame une commission de 10%, ce que le groupe refuse. Pire encore, c’est Stuart Sutcliffe, qu’il considérait comme un ami proche, qui lui annonce la décision par courrier. Williams rompt tout lien avec le groupe, vexé et amer.
Quelques mois plus tard, lorsque Brian Epstein s’intéresse aux Beatles, il contacte Williams pour vérifier s’il reste des engagements à honorer. Williams, toujours en colère, lui donne un conseil cinglant :
« Ne les touchez pas avec une foutue perche. Ils vous laisseront tomber. »
Ironie du sort, c’est précisément ce qu’Epstein ne fera pas, devenant celui qui mènera les Beatles vers une gloire planétaire.
Un rôle réhabilité dans les années 1970
Si Williams reste longtemps éloigné des Beatles, la rancune s’atténue au fil des décennies. Dans les années 1970, il joue un rôle important dans les premières conventions dédiées aux Beatles à Liverpool, aidant à raviver la mémoire des débuts du groupe.
En 1977, il publie un livre de mémoires au titre évocateur : « The Man Who Gave the Beatles Away ». Le livre regorge d’anecdotes sur les débuts chaotiques du groupe, et bien que Williams y exprime encore une certaine amertume, il reconnaît l’impact colossal du groupe sur la musique.
Cette même année, il découvre une vieille bande d’enregistrement des Beatles à Hambourg, datant de 1962. Stockée dans un bâtiment voué à la démolition, il parvient à récupérer la cassette et la revend. Cette bande devient l’album « Live! At The Star-Club In Hamburg, Germany; 1962 », une rareté historique dans la discographie des Beatles.
Un héritage incontournable
Allan Williams n’a pas eu la reconnaissance qu’il méritait de son vivant, son rôle étant souvent minimisé par rapport à celui de Brian Epstein. Pourtant, son apport à la légende des Beatles est inestimable.
- Sans lui, les Beatles n’auraient peut-être jamais connu Hambourg, et donc jamais développé leur énergie scénique incomparable.
- Sans lui, ils n’auraient pas rencontré les personnes qui allaient façonner leur son, de Klaus Voormann à Astrid Kirchherr.
- Sans lui, ils auraient pu rester un groupe local de Liverpool, au lieu de devenir la plus grande formation de l’histoire de la musique.
Allan Williams est décédé le 30 décembre 2016, à l’âge de 86 ans. Aujourd’hui, il est enfin reconnu comme le premier homme qui a cru en eux. Et même si son rôle s’est arrêté trop tôt, il restera toujours « The Man Who Gave the Beatles Away ».
