Composée à l’aube de la séparation des Beatles, I, Me, Mine est une confession spirituelle et amère de George Harrison, critique des egos et affirmation de soi artistique.
Dans les derniers mois de la vie du plus célèbre quatuor de l’histoire du rock, au milieu des tensions croissantes, des rancœurs larvées et des egos en guerre, un homme jusque-là discret a décidé de dire ce qu’il avait sur le cœur. Cet homme, c’était George Harrison. Ce qu’il avait à dire, il l’a dit en musique. Et cette musique, c’était I, Me, Mine.
Plus qu’une chanson, I, Me, Mine est un témoignage. Un aveu à la fois amer, spirituel et lucide. Une critique cinglante du climat qui régnait alors au sein des Beatles, mais aussi une introspection vertigineuse sur la vanité de l’égo. Retour sur ce morceau emblématique, ultime trace studio du groupe, et sur ce qu’il dit — au-delà des mots — de la fin d’une ère.
Sommaire
- La dernière séance : le contexte d’une dissolution
- Une dénonciation à peine voilée des tensions internes
- Une valse en guise de requiem
- Une spiritualité conquise de haute lutte
- L’écho d’un désenchantement
- Une postérité inattendue
- Le dernier mot de George
La dernière séance : le contexte d’une dissolution
Le 3 janvier 1970, dans les studios de la maison Apple, trois Beatles se retrouvent pour enregistrer une dernière chanson. John Lennon, déjà en retrait, est absent. Paul McCartney, Ringo Starr et George Harrison entrent en studio pour poser les bases de ce qui deviendra I, Me, Mine, la dernière œuvre enregistrée par les Beatles avant leur séparation officielle quelques mois plus tard.
La chanson a été écrite par George Harrison en octobre 1969, après un séjour en Californie où il suivait des enseignements de méditation transcendantale. Le contraste avec l’atmosphère délétère régnant à Londres est saisissant. Dans son autobiographie I, Me, Mine parue en 1980, il confiera : « Soudain, j’ai regardé autour de moi, et tout ce que je voyais semblait être lié à mon ego. »
À travers cette prise de conscience brutale, Harrison dépeint un monde dominé par le possessif : my shirt, my guitar, my flannel, my this, my that. Il réalise alors que cette focalisation constante sur le moi l’a éloigné de quelque chose d’essentiel, de plus grand, de plus vrai. De là naît la chanson. Une méditation musicale sur l’illusion du je.
Une dénonciation à peine voilée des tensions internes
George Harrison, d’ordinaire réservé, trouve ici une manière élégante mais frontale d’exprimer son ressentiment envers la dynamique toxique du groupe. Le titre même, I, Me, Mine, incarne cette critique de l’individualisme exacerbé qui, selon lui, avait contaminé les Beatles. Une dénonciation à peine déguisée des querelles d’ego — et notamment celles entre Lennon et McCartney — qui minaient la cohésion du groupe.
Dans The Beatles Anthology, Harrison déclarait sans détour : « I, Me, Mine, c’est le problème de l’ego. Il y a deux ‘moi’ : le petit ‘je’, quand on dit ‘je suis ceci’, et le grand ‘Je’, c’est-à-dire la dualité, l’ego. Il n’y a rien qui ne fasse pas partie du tout. Quand le petit ‘je’ se fond dans le grand ‘Je’, alors vous souriez vraiment. »
Un propos profondément spirituel, dans la lignée de sa quête intérieure, mais aussi une mise en miroir de l’ambiance délétère des dernières années Beatles, où la musique passait parfois après les conflits personnels et les rivalités artistiques.
Une valse en guise de requiem
Musicalement, I, Me, Mine se distingue par son alternance de mesures en 3/4 et en 4/4, conférant à la chanson une dynamique à la fois classique et déstabilisante. Harrison l’avait décrite comme une heavy waltz, une « valse lourde », presque martiale dans son rythme, mais poignante dans son essence.
C’est Paul McCartney qui, à la basse et à l’orgue, enrichit la composition. Ringo, égal à lui-même, assure un soutien rythmique sans faille. Lennon, absent, ne participe ni à l’enregistrement ni à l’arrangement. Un détail symbolique, tant il illustre la désunion croissante du groupe.
Le morceau ne dure que deux minutes et vingt-cinq secondes, mais tout y est. Une forme de dépouillement, une synthèse de tout ce que George avait longtemps refoulé. L’auditeur ressent cette urgence, cette volonté de vider son sac, de tourner la page.
Une spiritualité conquise de haute lutte
En 1969, Harrison est déjà très engagé dans une démarche spirituelle inspirée de l’hindouisme et de la méditation. Depuis sa rencontre avec Ravi Shankar et son immersion dans la culture indienne, George ne voit plus la musique comme un simple vecteur de succès ou d’expression artistique, mais comme un moyen de toucher à quelque chose de transcendant.
Dans I, Me, Mine, il s’affranchit des codes pop pour livrer une réflexion quasi philosophique sur le soi. Ce n’est plus une chanson pour danser ou séduire. C’est une prière. Un constat. Une quête.
« The truth within us has to be realized », dit-il dans une interview, « Quand vous réalisez cela, tout le reste que vous voyez, touchez, sentez, n’est pas réel. Alors seulement vous pouvez répondre à la question : Qui suis-je ? »
L’écho d’un désenchantement
La chanson n’est pas seulement un manifeste spirituel. Elle est aussi le reflet d’un profond désenchantement. Harrison a longtemps été cantonné à une position secondaire dans les Beatles, en dépit de son immense talent de compositeur (While My Guitar Gently Weeps, Something, Here Comes the Sun). Son émancipation est douloureuse, et I, Me, Mine en porte la trace.
C’est le chant d’un homme qui dit adieu, non seulement à un groupe, mais à une certaine illusion. À la fin d’un rêve, au prix de l’éveil.
Comme il le dira plus tard : « Je détestais tout ce que mon ego me faisait faire. C’était une explosion de tout ce qui était faux et éphémère. »
Une postérité inattendue
Le morceau figure sur l’album Let It Be, publié en mai 1970, après la dissolution officielle des Beatles. Bien que modeste dans sa durée, I, Me, Mine devient une pièce culte, précisément parce qu’elle incarne la fin. L’épilogue.
En 1980, Harrison choisit même ce titre pour son autobiographie — un choix hautement symbolique. Il ne s’agit pas d’un manifeste narcissique, mais d’une forme d’ironie : lui qui avait si souvent été réduit au silence dans le groupe, donne enfin voix au chapitre.
Le dernier mot de George
Avec I, Me, Mine, George Harrison n’a pas simplement écrit une chanson de plus. Il a signé un testament musical. Une confession sur l’état d’esprit qui régnait au sein des Beatles. Un cri intérieur déguisé en ballade douce-amère.
Et surtout, une leçon d’humilité. Car derrière la critique des autres, George pointe du doigt ses propres travers. Il ne règle pas seulement ses comptes avec Lennon et McCartney. Il se confronte à lui-même.
C’est peut-être en cela que réside la grandeur de cette chanson : dans ce mélange d’aigreur, de sagesse et de lumière.
