En janvier 1969, George Harrison quitte brièvement les Beatles, épuisé par les tensions. De cette rupture naît Wah-Wah, un cri libérateur qui marquera son émancipation musicale.
Le 10 janvier 1969, George Harrison claque la porte du studio de Twickenham. Exaspéré par les tensions, l’ambiance délétère et la domination créative exercée par Paul McCartney, le guitariste des Beatles quitte le groupe. Ce départ n’est pas une simple humeur passagère ; il est l’expression d’une lassitude profonde, d’un sentiment d’étouffement dans une formation où son génie musical peine encore à s’imposer. Ce même jour, pourtant, il accouche d’un morceau incandescent, une catharsis mise en musique : Wah-Wah.
Sommaire
- L’épreuve silencieuse du « troisième homme »
- Wah-Wah, le morceau du ras-le-bol
- All Things Must Pass : l’explosion du génie contenu
- Concert pour le Bangladesh : Wah-Wah sur scène, enfin
- George Harrison, enfin à sa place
L’épreuve silencieuse du « troisième homme »
Depuis les débuts du groupe, Harrison fut souvent considéré comme l’ombre discrète du flamboyant tandem Lennon-McCartney. Pourtant, derrière cette façade modeste, George mûrissait une sensibilité musicale unique, imprégnée de spiritualité, d’influences orientales et de quête de sens. Mais dans le contexte du Let It Be project, où les caméras captent les tensions à fleur de peau, l’éclatement devient inévitable.
Alors que John Lennon se laisse porter par le chaos et que Ringo Starr s’efface en rêvant de cinéma, George, lui, tente désespérément d’imposer ses compositions. Sa frustration culmine dans une altercation filmée avec McCartney : « Je jouerai ce que tu veux que je joue. Ou je ne jouerai pas du tout si tu veux. Qu’est-ce que tu préfères ? »
Cet instant de vérité est emblématique : dans un groupe où la hiérarchie créative est verrouillée, Harrison ne peut plus respirer.
Wah-Wah, le morceau du ras-le-bol
Rentré chez lui, en colère, las mais lucide, George Harrison pose sur le papier ce qui deviendra Wah-Wah, l’un des premiers joyaux de son œuvre solo. Dans un entretien accordé plus tard au magazine Crawdaddy, il revient sur cette journée : « J’ai eu une sorte de “wah-wah”, comme un mal de crâne provoqué par cette dispute. J’étais dans un état de saturation. »
Le titre du morceau évoque certes la pédale d’effet bien connue des guitaristes, mais prend ici un double sens, mi-onirique, mi-satirique. Il devient métaphore d’une migraine sonore et émotionnelle. Ce n’est pas une chanson d’adieu, mais une protestation, une mise au point, un coup de poing dans le silence imposé.
All Things Must Pass : l’explosion du génie contenu
Wah-Wah ouvrira bientôt l’un des plus grands albums solo jamais signés par un ex-Beatle : All Things Must Pass, paru en novembre 1970. Produit par Phil Spector, l’album est une libération. Harrison s’y révèle dans toute sa plénitude artistique, loin des coupes franches imposées par le tandem Lennon-McCartney, qui n’accordait à George qu’un quota de deux chansons par album.
L’enregistrement de Wah-Wah lui-même est emblématique de cette renaissance. La session est épique, presque chaotique, à l’image du mur du son que Spector érige autour de la voix de George. L’énergie y est brute, dense, électrisante. Des musiciens de renom sont de la partie : Eric Clapton, Billy Preston, Bobby Whitlock, Gary Brooker, entre autres. Une communauté musicale soudée par l’admiration pour George.
Dans une anecdote savoureuse, Whitlock raconte comment, en arrivant en retard à la session, il découvre un studio transformé en vaisseau sonore par Spector, ordonnant à ses assistants : « Phasez tout ! Phasez les guitares ! Phasez la batterie ! » Résultat : un morceau fiévreux, grinçant, saturé de colère mais aussi de fierté retrouvée.
Concert pour le Bangladesh : Wah-Wah sur scène, enfin
Malgré son statut d’hymne personnel, Wah-Wah ne sera que rarement interprété en concert. George Harrison le joue seulement deux fois sur scène, les deux fois lors du Concert for Bangladesh en août 1971 au Madison Square Garden. Ce double concert caritatif, organisé par Harrison avec l’aide de Ravi Shankar, est une première historique. L’événement marque l’avènement d’un nouveau rôle pour George : celui de musicien engagé, visionnaire et solidaire.
Aux côtés de Clapton, Dylan, Ringo et d’autres, Wah-Wah résonne comme une proclamation : celle d’un artiste qui s’est affranchi, sans fracas, mais avec dignité. Le morceau devient le symbole d’une affirmation individuelle dans un monde – celui des Beatles – où il fallait auparavant se battre pour exister.
George Harrison, enfin à sa place
En rétrospective, Wah-Wah illustre à merveille le tournant que représente la fin des Beatles pour George Harrison. Plus qu’un départ, ce fut une émancipation. Le morceau, rageur et complexe, marque l’ouverture d’un nouveau chapitre, riche, fécond, où George peut enfin exprimer son art sans filtre.
Loin des rivalités internes, des tensions d’ego et des compromis imposés par le collectif, George Harrison se révèle avec éclat comme un auteur-compositeur de premier plan. Avec Wah-Wah, il transforme un moment de rupture en acte de création. Il prouve que la musique peut surgir du tumulte, qu’elle peut guérir une blessure d’orgueil et transformer une crise en triomphe artistique.
