Paul McCartney a révélé que Here, There and Everywhere lui a donné confiance en lui après un rare compliment de John Lennon, un moment fondateur dans leur relation artistique.
Il est une chose d’être reconnu comme l’un des plus grands auteurs-compositeurs de l’histoire. Il en est une autre de le ressentir, de l’intégrer profondément. Car derrière les chefs-d’œuvre, les tubes planétaires, les mélodies intemporelles, il y a toujours un doute, un besoin intime de validation. Paul McCartney, malgré son génie manifeste et la postérité qui le consacre, n’a pas échappé à cette fragilité. Et s’il fallait un instant pour incarner cette bascule entre doute et assurance, ce serait celui où John Lennon, dans la chambre d’un hôtel durant le tournage de Help!, s’est tourné vers lui et a prononcé des mots simples mais décisifs : « Wow! That’s a really great song! »
La chanson en question ? Here, There and Everywhere. L’un des joyaux les plus délicats de Revolver, mais surtout, pour McCartney lui-même, la chanson qui a cimenté sa confiance en tant que compositeur.
Sommaire
- Une jeunesse dans l’ombre d’un frère d’armes
- La genèse discrète d’un chef-d’œuvre
- La bénédiction tant attendue
- L’éloge discret d’une œuvre intime
- L’empreinte durable d’une phrase
Une jeunesse dans l’ombre d’un frère d’armes
Pour bien comprendre la portée de ce moment, il faut revenir à l’origine du duo Lennon-McCartney. Lorsqu’ils se rencontrent en 1957, Paul n’a que 15 ans. John en a 16, mais il est déjà chef d’un groupe, les Quarrymen, et se comporte comme un meneur. Paul, talentueux mais encore réservé, entre dans l’univers Lennon comme on entre dans une arène : avec admiration, mais aussi avec une envie farouche de convaincre.
Cette dynamique fraternelle, faite d’adulation et de rivalité, ne quittera jamais tout à fait leur relation. Bien sûr, ils écriront ensemble des dizaines de chansons, partageront le sommet des charts et l’exaltation des tournées, mais une tension sous-jacente persistera toujours. John, plus mordant, plus radical, n’hésitera pas à critiquer les penchants mélodiques et “gentils” de Paul. Et ce dernier, plus lyrique, plus raffiné, cherchera souvent à obtenir son aval, sans toujours le recevoir.
La genèse discrète d’un chef-d’œuvre
C’est dans ce climat que naît Here, There and Everywhere. Nous sommes en 1965, les Beatles tournent le film Help! et en profitent, entre deux prises, pour réfléchir aux chansons du prochain album. McCartney travaille en parallèle, dans l’ombre, sur des fragments d’idées, des embryons de mélodies qu’il enregistre sur un simple magnétophone à cassette.
L’un de ces fragments attire son attention : une ballade en accords montants, inspirée par les harmonies des Beach Boys, en particulier celles de God Only Knows. Cette influence est fondamentale. Paul, grand admirateur de Brian Wilson, cherche ici à approcher cette perfection douce et lumineuse, cette manière de suggérer l’émotion sans la forcer.
Il en résulte une chanson épurée, presque chuchotée, portée par une ligne de chant enveloppante et des harmonies vocales d’une élégance rare. Le texte, tout en retenue, célèbre l’amour dans ce qu’il a de plus simple : la présence de l’autre. « I want her everywhere… » : une déclaration universelle, limpide, sans emphase.
La bénédiction tant attendue
Mais c’est un soir, dans cette chambre d’hôtel transformée en studio de fortune, que la chanson prend une dimension nouvelle. McCartney fait écouter sa démo à Lennon. Et la réaction, instantanée, est celle qu’il n’osait espérer : « That’s a really great song. » Un compliment franc, sans ironie, qui le saisit. « Je m’en souviens encore aujourd’hui, exactement où j’étais quand il l’a dit », confiera-t-il plus tard à Howard Stern.
C’est plus qu’une appréciation : c’est une légitimation. Dans le climat de compétition amicale mais réelle qui existait entre les deux hommes, ce moment a valeur d’adoubement. Lennon ira même plus loin : « Je crois que je préfère cette chanson à toutes les miennes sur la bande. » Une reconnaissance exceptionnelle, presque unique dans les échanges notoirement critiques entre les deux co-auteurs.
L’éloge discret d’une œuvre intime
Si Here, There and Everywhere est aujourd’hui l’un des morceaux les plus aimés des Beatles, c’est peut-être parce qu’il incarne la grâce sans ostentation. Il n’a pas la densité orchestrale d’Eleanor Rigby, ni les fulgurances expérimentales de Tomorrow Never Knows. Il se tient en retrait, dans une zone de tendresse et de lumière qui touche au cœur sans artifice.
C’est sans doute pour cela que McCartney le considère comme son préféré parmi ses propres morceaux. Non seulement parce qu’il reflète son style le plus pur — une mélodie fluide, des harmonies subtiles, un texte limpide — mais aussi parce qu’il cristallise un moment de vérité personnelle. Un instant où il s’est senti pleinement reconnu, même furtivement, par celui qu’il admirait tant.
L’empreinte durable d’une phrase
À l’heure où les Beatles commençaient à se distancer, chacun suivant ses voies esthétiques et spirituelles, cette reconnaissance est d’autant plus précieuse. Elle rappelle qu’au-delà des désaccords, des critiques et des tensions, il y eut entre John et Paul un lien d’une intensité rare. Et que parfois, une phrase — une simple phrase — suffit à réorienter une trajectoire intérieure.
Depuis, McCartney n’a jamais oublié ce moment. Dans ses concerts, lorsqu’il joue Here, There and Everywhere, il évoque souvent sa genèse avec une émotion intacte. Non pas comme un exploit, mais comme une révélation. Celle de sa propre valeur, enfin confirmée par la seule voix qui comptait vraiment à ses yeux, à cet instant-là.
Car au fond, Here, There and Everywhere n’est pas seulement une chanson d’amour. C’est un instant suspendu, un point de bascule intime, où Paul McCartney cesse d’être le cadet effacé et devient, pour de bon, un auteur majeur. Et tout cela, parce qu’un jour, John Lennon lui a dit qu’il avait écrit quelque chose de vraiment grand.
