John Lennon et Paul McCartney ont révélé s’être inspirés du duo Carole King et Gerry Goffin à leurs débuts, rêvant de devenir les équivalents britanniques de ces maîtres de la pop américaine.
Lorsqu’on évoque les plus grands auteurs-compositeurs du XXe siècle, deux noms surgissent presque instantanément : John Lennon et Paul McCartney. Leur tandem créatif, moteur de la révolution musicale incarnée par les Beatles, est devenu une référence absolue, une sorte d’étalon d’excellence pop. Pourtant, avant d’écrire Yesterday, In My Life ou A Day in the Life, les deux jeunes Liverpuldiens se rêvaient en émules d’un autre couple artistique, bien moins connu du grand public britannique à l’époque : Gerry Goffin et Carole King.
Aujourd’hui, Carole King est célébrée comme une figure emblématique de la pop américaine, mais dans les années 50, elle opérait en coulisses, comme tant d’autres plumes de l’ombre issues du Brill Building. Pour Lennon et McCartney, qui tentaient encore de composer leurs premières chansons, elle incarnait un modèle de réussite et de modernité. Un miroir américain où refléter leurs propres ambitions.
Sommaire
- Le Brill Building : usine à tubes et fabrique d’influences
- L’obsession britannique pour les plumes de l’ombre
- Carole King : la finesse mélodique comme boussole
- Une ambition émancipatrice
- Une reconnaissance différée, mais profonde
Le Brill Building : usine à tubes et fabrique d’influences
À New York, sur Broadway, le Brill Building était plus qu’un simple immeuble : il était le cœur battant de l’industrie musicale américaine des années 50 et 60. C’est là que naissaient, à la chaîne, des dizaines de succès destinés aux grands interprètes du moment. Des jeunes talents s’y succédaient, installés dans des petits bureaux, armés de pianos droits et d’un carnet de rimes, livrant chaque semaine leur lot de mélodies aux éditeurs.
Dans ce système quasi industriel, un duo allait s’imposer comme une référence : Gerry Goffin, parolier, et Carole King, compositrice et pianiste prodige. À peine sortis de l’adolescence, les deux conjoints signent rapidement leurs premiers tubes, et notamment Will You Love Me Tomorrow, interprété par les Shirelles en 1960. Le morceau est une révolution : premier numéro un chanté par un groupe de jeunes femmes noires, il marque un tournant à la fois musical, culturel et sociétal.
L’obsession britannique pour les plumes de l’ombre
De l’autre côté de l’Atlantique, deux jeunes musiciens absorbent tout ce qui leur tombe sous la main. John Lennon et Paul McCartney n’ont pas encore vingt ans, mais ils sont déjà obsédés par la mécanique de la chanson parfaite. À Liverpool, ils écoutent les radios pirates, dévorent les disques importés, analysent les harmonies, dissèquent les arrangements. Et très vite, un nom revient avec insistance sur les pochettes de leurs 45-tours préférés : Carole King.
« Dans les premiers temps, Paul et moi voulions être les Goffin et King de l’Angleterre », confiera John Lennon des années plus tard. Une déclaration qui en dit long sur la manière dont les Beatles se sont pensés, dès l’origine, comme des songwriters avant d’être des stars. Leur rêve n’était pas d’abord d’être adulés sur scène, mais de produire des chansons capables de séduire les chanteurs du moment, comme le faisaient leurs modèles new-yorkais.
Carole King : la finesse mélodique comme boussole
Ce que Lennon et McCartney reconnaissaient chez Carole King, c’était moins la notoriété que la maîtrise artisanale. King, formée très jeune au piano classique, possédait un sens de la modulation et de la progression harmonique d’une rare maturité. Ses chansons, derrière leur apparente simplicité, étaient construites avec une rigueur savante : enchaînements d’accords élégants, ponts inattendus, mélodies sinueuses mais mémorables.
L’influence est palpable dans les premières compositions de McCartney notamment, où l’on décèle une volonté d’allier efficacité pop et exigence musicale. Des titres comme And I Love Her ou Here, There and Everywhere semblent emprunter à cette tradition américaine où chaque note est pesée, chaque modulation pensée pour servir l’émotion.
Une ambition émancipatrice
Pour les Beatles, l’exemple de Goffin et King représentait aussi une émancipation : la possibilité de composer pour soi. À une époque où les groupes britanniques se contentaient souvent d’interpréter des standards américains, Lennon et McCartney s’obstinaient à imposer leurs propres chansons, persuadés qu’eux aussi pouvaient écrire des tubes. Ce culot juvénile, cette ambition tranquille, ils la doivent en partie au modèle que représentait Carole King.
Et même une fois célèbres, les Beatles n’ont jamais cessé de regarder du côté des songwriters américains. Ils échangeront d’ailleurs, au fil des années 60, de nombreux clins d’œil à cette tradition : le pastiche Back in the U.S.S.R. en hommage aux Beach Boys, l’ironie de Drive My Car, digne des Shirelles, ou encore Girl, qui évoque les balades soul typiques de Goffin et King.
Une reconnaissance différée, mais profonde
Le destin de Carole King prendra un virage décisif au tournant des années 70. Lassée de composer dans l’ombre, elle entame une carrière solo qui culminera avec Tapestry (1971), chef-d’œuvre vendu à plus de 30 millions d’exemplaires, devenu emblème de l’émancipation féminine dans la musique. Ce succès la propulsera au rang d’icône, bien au-delà du cercle restreint des initiés.
Mais bien avant cela, elle avait déjà façonné l’oreille de ceux qui allaient redessiner les contours de la musique populaire mondiale. Sans le savoir, elle avait nourri les racines de la révolution Beatles. Et cette filiation, si peu commentée, est peut-être l’une des plus importantes.
Car si Lennon et McCartney sont devenus Lennon et McCartney, c’est aussi parce qu’ils ont su reconnaître le génie discret de Carole King. Et dans le sillage de ses mélodies, ils ont trouvé leur propre voix.
