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Joni Mitchell : « Leur disque, je l’ai usé jusqu’à la corde »

Publié le 23 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Joni Mitchell a déclaré que Lambert, Hendricks & Ross furent pour elle aussi essentiels que les Beatles, influençant profondément sa vision musicale avec leur jazz vocal sophistiqué


Dans la constellation des grands noms de la musique populaire du XXe siècle, peu brillent avec l’intensité et la singularité de Joni Mitchell. Chanteuse, compositrice, peintre, poétesse, elle a su traverser les époques sans jamais se répéter, ni céder aux facilités d’un format. Loin de se conformer aux canons du rock, elle en a élargi les frontières, y insufflant la sophistication du jazz, la liberté de la poésie beat, la sensibilité folk et l’exigence harmonique de la musique savante. Mais derrière cette trajectoire d’une rare exigence artistique, se cache une inspiration fondatrice, aussi décisive que méconnue : le trio vocal Lambert, Hendricks & Ross.

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Joni Mitchell et l’art de se forger une oreille

Contrairement à de nombreux musiciens qui se reconnaissent dans un panthéon préétabli — souvent dominé par Elvis Presley, Bob Dylan ou les Beatles — Joni Mitchell s’est construite en dehors des autoroutes culturelles. Si elle reconnaît bien volontiers l’apport de Dylan, c’est vers des territoires plus sinueux, plus sophistiqués qu’elle s’est tournée très tôt. En témoigne son rapport précoce au jazz vocal, un genre que la plupart de ses contemporains considéraient alors comme poussiéreux, voire élitiste.

Car chez Mitchell, il n’a jamais été question de suivre, mais de comprendre. Son oreille s’est formée dans l’écoute attentive de structures complexes, d’harmonies vocales ciselées, d’arrangements vocaux d’une virtuosité redoutable. Et à ses yeux, aucun groupe n’égalait, dans ce domaine, Lambert, Hendricks & Ross. « They were my Beatles », déclara-t-elle un jour. Une phrase simple, mais saisissante, qui invite à reconsidérer les hiérarchies habituelles du rock.

Un trio révolutionnaire venu du jazz

Lambert, Hendricks & Ross, c’est avant tout l’histoire d’une audace musicale. Formé à la fin des années 1950, le trio vocal associe Jon Hendricks, Dave Lambert et Annie Ross, trois figures majeures du vocalese, cet art de poser des paroles sur des improvisations instrumentales de jazz. Leur approche est résolument novatrice : au lieu de chanter des standards dans un cadre traditionnel, ils réinventent des solos de saxophone ou de trompette en parties vocales, parfois à trois voix, parfois en unisson complexe.

Le résultat, souvent étourdissant, marie rigueur rythmique, acrobatie harmonique et une expressivité jubilatoire. À l’écoute de leurs albums, tels que Sing a Song of Basie ou The Hottest New Group in Jazz, on est saisi par la vitalité d’un langage musical en perpétuel mouvement. Là où le rock débutant des années 60 repose encore sur des grilles simples et des riffs binaires, Lambert, Hendricks & Ross repoussent les limites de ce que la voix peut accomplir.

Une influence profonde, mais souterraine

Pour Joni Mitchell, cette découverte est une révélation. « Theirs was the record I wore thin », confie-t-elle, évoquant cette familiarité intime, presque charnelle, que tout mélomane entretient avec un disque fétiche. Celui qu’on écoute jusqu’à en user les sillons, qu’on connaît par cœur, et qui finit par s’imprimer dans les fibres les plus profondes de notre sensibilité.

L’influence ne sera pas immédiate sur ses premiers albums, qui s’inscrivent dans la veine folk de la fin des années 60. Mais elle agira en profondeur, comme un ferment. Peu à peu, on la voit intégrer dans son écriture des inflexions harmoniques plus audacieuses, des structures plus libres, des phrasés plus jazzés. L’album Blue (1971), bien que folk dans l’essence, contient déjà cette tension vers une liberté formelle plus grande. À partir de Court and Spark (1974), l’évolution devient manifeste. Mitchell commence à collaborer avec des musiciens de jazz, comme Tom Scott ou Larry Carlton, avant de plonger pleinement dans cet univers avec Hejira (1976) ou Mingus (1979), son hommage au contrebassiste Charles Mingus.

Beatles vs. Lambert, Hendricks & Ross : deux visions de l’harmonie

Comparer Lambert, Hendricks & Ross aux Beatles peut sembler audacieux. Les Fab Four, grâce à George Martin, ont introduit des procédés harmoniques subtils dans la musique populaire : les modulations de Michelle, les polyphonies de Because, les contrepoints de Paperback Writer. Mais, comme le souligne Joni Mitchell, l’héritage jazz du trio vocal est d’un autre ordre de sophistication. Il ne s’agit plus de jouer avec des couleurs harmoniques dans un cadre pop, mais d’explorer la voix comme un instrument complet, capable de rivaliser avec le saxophone de Coltrane ou la trompette de Miles Davis.

Le parallèle entre les deux groupes ne se situe donc pas dans la forme, mais dans l’effet produit sur l’auditeur. Pour le grand public, les Beatles ont été la révélation d’un monde nouveau. Pour Mitchell, ce rôle fut tenu par Lambert, Hendricks & Ross. Ce sont eux qui ont élargi sa perception du possible, qui lui ont montré que la complexité pouvait être ludique, et que l’excellence technique n’excluait pas l’émotion.

Une fidélité discrète mais constante

Tout au long de sa carrière, Joni Mitchell a refusé de copier ses modèles. Elle ne s’est jamais lancée dans l’imitation du trio vocal, pas plus qu’elle n’a tenté de reproduire les formules des Beatles. Ce qui l’intéressait, c’était d’élargir sa palette, d’approfondir son langage. Grâce à l’héritage de Lambert, Hendricks & Ross, elle a appris à manipuler les tensions harmoniques, à libérer la métrique, à envisager la voix comme une matière plastique, capable de suggérer autant que de dire.

Même dans ses œuvres les plus expérimentales, comme Don Juan’s Reckless Daughter ou The Hissing of Summer Lawns, on sent cette influence souterraine : dans l’usage du contrepoint vocal, dans les harmonies modales, dans l’art du phrasé syncopé. Mitchell n’imite pas ; elle prolonge. Elle ne cite pas ; elle transforme.

Une autre manière d’écrire l’histoire de la pop

Ce témoignage de Joni Mitchell invite à une relecture critique de l’histoire de la musique populaire. Trop souvent, celle-ci est racontée comme une succession de révolutions masculines : Dylan, les Beatles, Hendrix, Bowie… Or, en plaçant un trio vocal de jazz au sommet de son panthéon personnel, Mitchell rappelle que d’autres voies d’influence existent, moins spectaculaires, mais tout aussi déterminantes.

Ce qu’elle célèbre, à travers Lambert, Hendricks & Ross, c’est une forme de musique qui refuse le compromis, qui mise sur l’intelligence de l’auditeur, et qui démontre que la virtuosité peut être au service de la joie pure. Une musique qui ne crie pas, mais qui éblouit. Une musique qui ne s’impose pas, mais qui s’imprègne.


Et si les Beatles ont changé le monde, Lambert, Hendricks & Ross ont changé Joni Mitchell. Et cela, dans l’histoire de la musique, est peut-être tout aussi fondamental.


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