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Big Boys Bickering : quand McCartney lâche sa colère contre les puissants

Publié le 23 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Avec Big Boys Bickering, Paul McCartney dévoile une facette engagée et furieuse de sa personnalité, dénonçant l’irresponsabilité des dirigeants dans un cri de colère rare et puissant.


Il est de ces artistes dont l’image publique devient si envahissante qu’elle en masque la véritable complexité. Paul McCartney, sans doute le plus médiatisé des Beatles depuis la fin du groupe, n’échappe pas à ce phénomène. Pour beaucoup, il demeure l’auteur de ritournelles sucrées comme Ob-La-Di, Ob-La-Da, le chantre d’une pop sans aspérités, l’homme des Silly Love Songs. Pourtant, derrière ce vernis de courtoisie musicale, se cache un compositeur bien plus fougueux et engagé qu’on ne veut le croire. Big Boys Bickering, chanson méconnue mais d’une virulence rare, en constitue la preuve éclatante.

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Le “Beatle gentil”, un masque commode

Depuis des décennies, le mythe McCartney s’est cristallisé autour d’un personnage : le bon élève du rock, souriant, poli, rassurant. John Lennon avait la colère et les idéaux révolutionnaires, George Harrison la quête mystique, et Ringo Starr l’insouciance bonhomme. Paul, lui, semblait incarner l’équilibre, le pragmatisme, la pop accessible et sans danger. Ce rôle de gendre idéal, perpétué par les médias et par certaines de ses compositions les plus populaires, a fini par occulter ses audaces et ses prises de risque.

Pourtant, les exemples contraires abondent. Qui oserait, en 1968, enregistrer Helter Skelter, prémices du hard rock, si ce n’est un McCartney décidé à bousculer les attentes ? Qui, après la séparation des Beatles, se lance dans des projets expérimentaux comme The Fireman, ou sort un OVNI synth-pop comme Temporary Secretary ? Et surtout, qui, en 1992, ose publier un brûlot politique truffé d’injures comme Big Boys Bickering ?

Une chanson en marge du canon maccartnien

Initialement publiée en face B du single Hope of Deliverance, Big Boys Bickering tranche radicalement avec l’image policée de McCartney. Dès les premières mesures, le ton est donné : une rythmique sèche, une mélodie minimaliste, presque parlée, et surtout des paroles qui ne font pas dans la dentelle. « Big boys bickering, fuckin’ it up for ev’ryone… fuckin’ it up in ev’ry way. » Le langage est cru, frontal, rageur. Une rareté dans le répertoire d’un artiste que l’on imagine plus prompt à chanter l’amour qu’à invectiver les puissants.

Dans cette chanson, McCartney dénonce l’inertie et l’irresponsabilité des dirigeants mondiaux, ces « grands garçons » qui se chamaillent tandis que le monde court à sa perte. Il ne s’agit pas d’une analyse politique pointue, mais d’un cri de colère instinctif, viscéral. Et c’est précisément ce qui rend le morceau si percutant : sa sincérité brute, sans filtre, presque punk dans l’esprit.

Une colère motivée par le désenchantement

Nous sommes en 1992. Le mur de Berlin est tombé depuis trois ans, la Guerre froide touche à sa fin, et le monde entre dans une nouvelle ère, incertaine, marquée par le retour du cynisme politique. Le rêve d’un ordre mondial plus juste, que certains avaient nourri au sortir des années 1980, s’effrite rapidement. Les conflits ethniques en ex-Yougoslavie, la montée des inégalités, l’échec des conférences écologiques, tout concourt à une désillusion généralisée. McCartney, qui s’est souvent tenu en retrait du militantisme tapageur, sent sans doute à ce moment-là le besoin de dire stop.

Big Boys Bickering est donc à replacer dans ce contexte : celui d’un monde qui vacille et d’un artiste qui, à sa manière, exprime une exaspération partagée par des millions d’individus. Il n’est pas ici question d’un message structuré, mais d’un ressenti. Et dans ce ressenti, McCartney rejoint une tradition plus viscérale, celle du cri primitif, du rejet pur et simple de la bêtise gouvernante.

Une réception houleuse et une diffusion restreinte

Sans surprise, Big Boys Bickering n’a jamais été un tube. Pire : la chanson a été largement ignorée par les radios, et même la BBC a choisi de ne pas la diffuser, du fait de son langage explicite. McCartney, habitué à une image bien plus sage, se voit rappeler à l’ordre par une industrie culturelle peu encline à accepter que ses icônes sortent du rang.

Lui-même semble l’avoir compris. Le morceau n’apparaît sur aucun album studio, n’est repris dans aucun best-of, et n’a jamais été joué en concert. Un quasi-reniement ? Pas nécessairement. Peut-être simplement la conscience que ce type de message ne trouve pas sa place dans une discographie construite sur d’autres piliers. Mais cela n’enlève rien à la portée de ce titre, qui, plus de trente ans après sa parution, résonne avec une intensité renouvelée.

Une chanson toujours d’actualité

La pertinence de Big Boys Bickering ne s’est pas émoussée avec le temps. Au contraire, à l’heure des crises climatiques, des dérives autoritaires, et d’une fragmentation sociale sans précédent, les paroles de McCartney prennent une teinte prophétique. L’infantilisme des dirigeants, leur incapacité à dialoguer autrement que par l’anathème ou le repli, leur indifférence aux souffrances des plus vulnérables : tout cela, il l’avait déjà dénoncé en 1992.

Dans une époque où les réseaux sociaux exacerbent les divisions, où les minorités sont de nouveau ciblées, où le progrès semble reculer sous les coups d’un conservatisme décomplexé, il est salutaire de réécouter cette chanson. Car ce qu’exprime McCartney, au fond, c’est une impuissance rageuse, celle de l’individu qui voit le monde s’enfoncer, sans pouvoir agir. Et cette impuissance, nous la partageons tous.

Un autre visage de McCartney

Avec Big Boys Bickering, McCartney rappelle qu’il n’a jamais été l’homme d’un seul registre. Qu’il peut, lui aussi, rugir quand l’injustice devient insupportable. Cette facette, trop peu explorée dans les rétrospectives habituelles, mérite d’être mise en lumière. Car elle vient compléter un portrait bien plus riche que celui, trop souvent caricatural, du Beatle souriant à la basse Hofner.

Lui qui avait déjà, en 1972, affronté la censure avec Give Ireland Back to the Irish, en pleine crise nord-irlandaise, ou exprimé sa solidarité avec les mouvements civiques américains dans Blackbird, n’a jamais été totalement apolitique. Simplement, sa manière d’agir est différente : moins doctrinaire que Lennon, moins spectaculaire que les activistes de son époque, mais tout aussi déterminée quand l’heure l’exige.


En définitive, Big Boys Bickering n’est pas une anomalie dans la carrière de Paul McCartney. C’est au contraire un éclat de vérité, un moment où le masque tombe, où l’artiste laisse parler l’homme. Et cet homme-là, loin d’être le simple faiseur de ballades doucereuses, est aussi un citoyen révolté, un témoin lucide de son temps.


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