Paul McCartney a avoué avoir envié Ray Davies pour See My Friends, un morceau novateur des Kinks qui a précédé l’usage du sitar dans la pop britannique, influençant même les Beatles.
Dans la grande épopée de la British Invasion, il est de bon ton de considérer les Beatles comme les souverains incontestés, ceux qui ont ouvert la voie et redessiné les contours de la musique populaire à l’échelle planétaire. Pourtant, à l’ombre du quatuor de Liverpool, une autre formation britannique n’a jamais cessé d’aiguiser les curiosités et de provoquer, parfois, la jalousie même des plus grands : The Kinks. Ce sentiment, Paul McCartney l’a un jour exprimé sans détour à propos d’un morceau en particulier : See My Friends. « You bastard! How dare you! I should have made that record », aurait-il lancé à Ray Davies. Une confession aussi rare que précieuse, qui révèle bien plus qu’un simple compliment : une véritable fascination artistique.
Sommaire
- Les Kinks et les Beatles : deux trajectoires, une époque
- Une rivalité d’estime
- See My Friends, une révolution discrète
- Une inspiration évidente pour les Beatles
- Ray Davies : le poète maudit de la pop britannique
- Une influence plus large qu’on ne le croit
- Une reconnaissance tardive, mais durable
- Une histoire de jalousie créative
Les Kinks et les Beatles : deux trajectoires, une époque
Le destin de ces deux groupes s’est tissé dans le même terreau fertile de l’Angleterre du début des années 60, ce creuset où le rhythm and blues américain, la scène Merseybeat, le rock ‘n’ roll et les refrains doo-wop fusionnaient dans les caves enfumées des clubs londoniens et liverpuldiens. Les Beatles, galvanisés par leur séjour à Hambourg, avaient acquis une maîtrise scénique sans équivalent. Les Kinks, eux, portés par la plume acide de Ray Davies et la guitare saturée de son frère Dave, incarnaient une forme plus brute, plus nerveuse, presque punk avant l’heure.
Et pourtant, les deux groupes partageaient bien plus que leurs origines anglaises. Ils étaient contemporains, influencés par les mêmes disques importés, les mêmes courants transatlantiques, et surtout, animés par cette soif de singularité qui caractérise tous les pionniers. Si les Beatles ont conquis le monde grâce à leur sens mélodique et leur production de plus en plus ambitieuse, les Kinks, eux, ont tracé leur sillon dans une veine plus sarcastique, souvent plus introspective, et surtout résolument britannique.
Une rivalité d’estime
Dans les années 60, la rivalité entre groupes britanniques faisait vendre. Les médias de l’époque aimaient dresser des duels : Beatles contre Stones, Kinks contre Who, Yardbirds contre Animals. Mais entre les Kinks et les Beatles, il ne s’agissait pas d’animosité frontale. Plutôt d’une forme de rivalité implicite, nourrie par l’admiration mutuelle et les succès parallèles. Et parfois, comme dans le cas de See My Friends, cette admiration pouvait se muer en franche envie.
La réaction de McCartney à l’écoute du morceau de Ray Davies, rapportée par ce dernier dans son autobiographie, est restée célèbre. Non seulement elle trahit un choc artistique, mais elle révèle aussi un moment de vulnérabilité dans l’édifice, en apparence indestructible, de la Beatlemania. Ce n’est pas rien, venant d’un compositeur dont les œuvres comme Yesterday, Eleanor Rigby ou Penny Lane sont devenues des références absolues.
See My Friends, une révolution discrète
Sorti en juillet 1965, See My Friends n’a pas connu le même succès immédiat que les singles des Beatles ou des Stones. Pourtant, sa portée artistique fut immense. Ray Davies, après un voyage en Inde, y a intégré une influence orientale inédite à l’époque. Le morceau, marqué par une guitare drone imitant le sitar, baigne dans une ambiance hypnotique, presque incantatoire. Un climat sonore que l’on n’avait encore jamais entendu dans la pop britannique.
Davies avait été profondément marqué par une escale à Bombay, lors de laquelle il avait entendu un groupe de pêcheurs entonner un chant rituel au petit matin. Ce souvenir sonore, imprégné de spiritualité et de mélancolie, allait trouver un écho dans la composition de See My Friends. En cela, le morceau ouvre la voie à ce que l’on appellera plus tard le « raga rock », bien avant que le terme ne devienne tendance.
Une inspiration évidente pour les Beatles
Quatre mois plus tard, les Beatles publient Norwegian Wood (This Bird Has Flown) sur l’album Rubber Soul. C’est la première fois qu’un sitar est utilisé dans un morceau de rock occidental grand public. George Harrison, fasciné par la musique indienne, entame alors une collaboration avec Ravi Shankar, qui transformera durablement son approche musicale. Mais cette révolution esthétique, souvent attribuée aux Beatles, trouve un précédent indiscutable dans See My Friends.
Il serait toutefois réducteur de parler de simple plagiat. Les Beatles ont su, comme personne, digérer les influences, les sublimer et les inscrire dans un langage universel. Mais le fait que McCartney lui-même ait avoué, non sans humour, son envie d’avoir écrit See My Friends en dit long sur l’impact du morceau. C’est un rare moment où la hiérarchie tacite du Swinging London semble vaciller.
Ray Davies : le poète maudit de la pop britannique
Ray Davies n’a jamais eu la reconnaissance planétaire d’un Lennon ou d’un McCartney. Pourtant, nombreux sont les critiques et les musiciens à le considérer comme l’un des plus fins paroliers de son temps. Avec des chansons comme Waterloo Sunset, Dead End Street ou Sunny Afternoon, il a dépeint avec acuité les travers de la société anglaise, entre satire sociale et nostalgie douce-amère.
Lui-même reconnaît que See My Friends fut un tournant dans sa carrière. Pour la première fois, il osait s’aventurer hors du format classique du couplet-refrain. La structure du morceau, son atmosphère quasi méditative, marquent une rupture avec le style énergique des débuts des Kinks, comme You Really Got Me ou All Day and All of the Night.
Une influence plus large qu’on ne le croit
Au-delà des Beatles, See My Friends a influencé toute une génération de musiciens. Pete Townshend des Who a reconnu y avoir trouvé une nouvelle liberté d’écriture. Brian Jones des Rolling Stones s’est lui aussi intéressé de plus près à la musique indienne, bien qu’il l’ait davantage utilisée comme ornement que comme matrice sonore.
Cette percée orientale dans la pop britannique des années 60 préfigure des œuvres plus ambitieuses comme Within You Without You ou Tomorrow Never Knows, où les Beatles iront encore plus loin dans l’expérimentation. Mais il est essentiel de rappeler que le point de départ, la première pierre de cette exploration, fut posée par Ray Davies.
Une reconnaissance tardive, mais durable
Aujourd’hui, See My Friends est unanimement salué comme un jalon majeur de la musique populaire. Il figure dans les anthologies, est régulièrement repris par d’autres artistes, et a même donné son nom à un album hommage de Ray Davies en 2010, où il réinterprète ses propres chansons avec des artistes contemporains.
Quant à McCartney, il n’a jamais nié l’importance de cette chanson dans son propre cheminement. S’il n’a jamais rejoué le morceau sur scène, son hommage verbal reste l’un des plus beaux compliments qu’un musicien puisse adresser à un pair. Dans un monde où les ego sont souvent surdimensionnés, reconnaître la supériorité ponctuelle d’un autre, c’est faire preuve d’une rare élégance.
Une histoire de jalousie créative
L’histoire de See My Friends est celle d’une jalousie saine, presque fraternelle. Elle rappelle que les plus grandes innovations artistiques naissent souvent dans la confrontation, dans l’admiration mutuelle, dans ce désir de dépassement que suscite le travail d’un autre. McCartney aurait voulu écrire cette chanson, non pas pour effacer les Kinks, mais parce qu’il y voyait une vérité musicale qu’il poursuivait lui aussi.
Dans cette perspective, les Kinks n’étaient pas les éternels seconds, mais les éclaireurs d’une voie plus audacieuse, moins commerciale, mais tout aussi fondamentale. Et McCartney, loin de se contenter de ses succès, continuait, à travers eux, à se remettre en question.
En fin de compte, il n’y a pas de hiérarchie dans la création. Il y a des éclairs de génie, des croisements d’influences, des intuitions partagées. Et parfois, il y a une chanson comme See My Friends, qui cristallise tout cela.
