John Lennon, connu pour ses critiques acerbes et son honnêteté parfois brutale, a toujours eu une relation complexe avec sa carrière musicale. Que ce soit en tant que Beatle ou en solo, il n’a jamais hésité à critiquer son propre travail ou celui de ses compagnons. Cet état d’esprit a marqué des étapes décisives de sa vie artistique, notamment l’enregistrement de l’album Rock ‘n’ Roll (1975), qui s’inscrit dans une période personnelle et professionnelle troublée. Cet album, produit sous la contrainte, symbolise les paradoxes de Lennon : une créativité inégalée mêlée à un profond désenchantement.
Sommaire
- Une dette envers Chuck Berry et un procès légendaire
- Le chaos des sessions avec Phil Spector
- Ya Ya : une obligation, mais aussi un moment familial
- Une œuvre loin des Imagines du monde
- L’héritage d’un album en demi-teinte
Une dette envers Chuck Berry et un procès légendaire
L’origine de Rock ‘n’ Roll trouve ses racines dans une affaire juridique liée à la chanson Come Together. John Lennon a été accusé de plagiat par Morris Levy, détenteur des droits de You Can’t Catch Me, un morceau de Chuck Berry dont Lennon avait repris le rythme et certaines paroles. Pour régler ce litige, Lennon a accepté d’enregistrer un album de reprises de classiques du rock des années 1950, dont une version fidèle de You Can’t Catch Me. Ce compromis juridique allait cependant s’avérer être une expérience éprouvante.
Travailler sous contrainte n’était pas dans la nature de Lennon, qui aimait laisser libre cours à son inspiration. Cet album s’est rapidement transformé en un poids. Il n’était pas question ici de livrer une œuvre révolutionnaire ou introspective comme Imagine. L’objectif était purement administratif : remplir un contrat, satisfaire un accord.
Le chaos des sessions avec Phil Spector
Pour produire cet album, Lennon a collaboré avec Phil Spector, célèbre pour son « mur de son », mais aussi pour son comportement erratique. Les sessions d’enregistrement, loin d’être harmonieuses, se sont déroulées dans une ambiance chaotique. Spector, imprévisible, disparaissait parfois du studio en emportant avec lui les bandes enregistrées, laissant Lennon et son équipe dans une impasse.
Ces difficultés techniques et relationnelles n’ont fait qu’aggraver l’état d’esprit déjà fragile de Lennon. À cette époque, il vivait son fameux « Lost Weekend », une période marquée par sa séparation temporaire avec Yoko Ono et des excès en tout genre. Isolé à Los Angeles, il semblait naviguer à vue, entre alcool, fêtes débridées et remords.
Ya Ya : une obligation, mais aussi un moment familial
Parmi les titres de l’album figure Ya Ya, une chanson qui symbolise à elle seule la dualité de cet opus. Ce morceau, enregistré en premier lieu sur l’album Walls and Bridges (1974), avait été conçu comme une version légère et inachevée. La présence de Julian Lennon, alors âgé de 11 ans, jouant de la batterie aux côtés de son père, en faisait un moment tendre et familial. Mais dans le cadre de Rock ‘n’ Roll, la chanson perd cette légèreté pour devenir une obligation contractuelle imposée par Morris Levy.
Lennon lui-même n’en gardait pas un souvenir heureux, déclarant plus tard : « Ya Ya était une humiliation, et je regrette d’avoir été dans cette position. » Ce sentiment reflète bien l’ambivalence de l’album, entre moments sincères et contraintes pesantes.
Une œuvre loin des Imagines du monde
Si certains morceaux de Rock ‘n’ Roll parviennent à capturer l’essence des chansons qui ont inspiré Lennon dans sa jeunesse (Stand By Me en tête), l’ensemble de l’album donne une impression d’inachevé et de désenchantement. Il est difficile de ne pas y percevoir le reflet de son état mental : un artiste obligé de livrer un produit pour répondre à des impératifs financiers et juridiques, au lieu de créer une œuvre véritablement personnelle.
Pour autant, Rock ‘n’ Roll n’est pas dépourvu d’intérêt. Il s’agit d’un témoignage brut de la période la plus instable de la vie de Lennon, où son amour pour Yoko Ono et sa quête de stabilité semblaient toujours à portée de main mais hors de sa portée immédiate. Loin des chefs-d’œuvre qu’il avait composés avec les Beatles ou en début de carrière solo, cet album reste un document sur la manière dont un artiste peut naviguer dans les tempêtes de la vie, à défaut de pouvoir les éviter.
L’héritage d’un album en demi-teinte
Malgré ses défauts, Rock ‘n’ Roll trouve une place unique dans la discographie de John Lennon. Il ne s’agit pas d’une œuvre révolutionnaire, mais d’un hommage à ses racines musicales, un clin d’œil nostalgique à une époque où le rock’n’roll était synonyme de liberté et de rébellion. Si les critiques furent mitigées à sa sortie, l’album gagne en profondeur lorsqu’on le considère dans son contexte. Il témoigne de l’amour durable de Lennon pour le rock des débuts, malgré les blessures et les compromis.
Comme le disait Lennon lui-même : « J’ai toujours aimé le rock’n’roll. C’est là que tout a commencé pour moi. » Rock ‘n’ Roll incarne cette déclaration, même s’il en révèle aussi les zones d’ombre. Un album qui, comme son créateur, reste complexe, imparfait, mais authentique.
