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Let It Be : la chanson que Lennon rejetait et que le monde a aimée

Publié le 24 avril 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Malgré son immense succès mondial, Let It Be fut rejetée par John Lennon, qui y voyait une chanson trop lisse et peu représentative de l’esprit Beatles — une divergence révélatrice de la fin du groupe.


Parmi les chansons les plus emblématiques des Beatles, Let It Be figure en bonne place. Universellement chantée, reprise, citée, elle est devenue au fil des décennies un hymne de réconfort, une prière païenne murmurée dans les épreuves. Et pourtant, ironie du sort, cette chanson si profondément liée à l’histoire du groupe fut aussi, pour John Lennon, l’une des plus incomprises — voire, selon ses mots, l’une des plus éloignées de l’esprit Beatles.

Cette divergence d’appréciation entre les deux membres phares du duo Lennon–McCartney en dit long sur leurs trajectoires créatives divergentes, sur la tension entre lyrisme et subversion, entre foi intime et ironie mordante. Let It Be incarne peut-être mieux que toute autre chanson le point de rupture artistique entre ces deux génies complémentaires.

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Une chanson née d’un songe, au cœur du chaos

L’histoire de Let It Be est aussi belle que déchirante. Paul McCartney l’a racontée à maintes reprises : en pleine tourmente, au cœur des sessions éprouvantes du White Album en 1968, alors que les Beatles se fragmentaient peu à peu, il fit un rêve. Sa mère, Mary, décédée d’un cancer alors qu’il n’avait que 14 ans, lui apparut et lui souffla des mots de consolation : « Let it be ».

Dans un monde en guerre, dans un groupe à l’agonie, dans une âme en proie au doute, cette phrase devint un ancrage. Paul, inspiré par cette vision, composa une mélodie simple, une ligne de piano tranquille, une prière laïque.

« C’était comme la visiter à nouveau, » dira-t-il. « Je me suis réveillé avec un sentiment de paix. Et cette chanson a émergé. »

Lennon, l’ironie en bandoulière

Mais pour John Lennon, Let It Be sonnait faux. Dans les années qui suivirent la séparation du groupe, il ne manqua jamais une occasion de la critiquer. Interrogé en 1980 par Playboy, il déclara : « C’est Paul. Qu’est-ce que vous voulez dire ? Rien à voir avec les Beatles. Ça aurait pu être Wings. Je ne sais pas ce qu’il pense quand il écrit ‘Let It Be’. »

Une déclaration sèche, désabusée, à l’image de son regard rétrospectif sur l’œuvre postérieure des Beatles. Pour John, la chanson manquait de la tension, de l’ambiguïté, du mordant qui avaient selon lui caractérisé le meilleur du groupe. Elle était trop lisse, trop consensuelle, trop « Paul ».

Pire encore : Lennon se persuada un temps que McCartney avait simplement copié Bridge Over Troubled Water de Simon & Garfunkel — ce qui est historiquement inexact, Let It Be ayant été écrite un an avant la sortie de la chanson de Paul Simon.

Un malentendu fondateur

Cette réaction, à la fois amère et injuste, révèle plus qu’une simple divergence musicale. Elle illustre l’incompréhension croissante entre deux hommes autrefois liés par une alchimie unique. McCartney écrivait à cœur ouvert ; Lennon écrivait avec le scalpel. McCartney chantait la paix intérieure ; Lennon préférait crier les contradictions du monde.

Pour John, la religion n’était pas un refuge, mais un objet de suspicion (Imagine there’s no heaven…). Let It Be, avec son invocation semi-mystique de « Mother Mary », l’irritait — même si Paul insista toujours qu’il s’agissait d’un clin d’œil à sa propre mère, et non à une figure biblique.

Une réception mondiale, un accueil divisé

Malgré les réserves de Lennon, Let It Be devint un triomphe. Elle sortit en single en mars 1970, quelques semaines avant la dissolution officielle du groupe. Elle grimpa en tête des charts aux États-Unis, atteignit la deuxième place au Royaume-Uni, et fut saluée par la critique comme un morceau d’une puissance émotionnelle rare.

Dans High Fidelity, John Gabree écrit : « C’est la plus belle chose que McCartney ait faite, musicalement. » Le New Musical Express décrivit la chanson comme « une œuvre qui vous arrête net, vous oblige à écouter ».

Avec le recul, c’est probablement cette tension entre simplicité et profondeur qui fait sa force. Loin d’être une chanson légère, Let It Be touche à l’essentiel : accepter ce qu’on ne peut pas changer. Une philosophie stoïcienne, presque bouddhiste, enveloppée dans une ballade de trois minutes.

Un legs spirituel

Aujourd’hui, Let It Be n’est plus simplement une chanson des Beatles. Elle est devenue un symbole universel. Elle est chantée dans les funérailles, dans les églises, dans les stades. Elle traverse les cultures, les langues, les générations.

Que John Lennon l’ait mésestimée importe peu. Son rejet témoigne d’un autre combat, d’une autre quête artistique. Mais pour des millions d’auditeurs, Let It Be reste un refuge. Une lumière. Un geste de paix.

Quand les Beatles se déchirent, la musique unit

Il y a une ironie profonde dans le fait que l’un des titres les plus apaisants du groupe soit aussi celui qui cristallise une fracture douloureuse. Mais c’est peut-être cela, justement, qui rend Let It Be si humaine, si vraie.

Elle n’est pas un consensus. Elle est un cri solitaire de McCartney, qu’on peut entendre comme une tentative de réconciliation — avec lui-même, avec sa mère, avec son groupe. Lennon ne l’a pas comprise. Mais le monde, lui, l’a entendue.

Et peut-être, après tout, n’est-ce pas là la plus belle preuve de la puissance de la musique.


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