En septembre 1969, John Lennon monte sur scène à Toronto avec le Plastic Ono Band. Ce concert improvisé marque la fin intérieure des Beatles et le début de sa carrière solo.
C’est une journée de septembre 1969 comme tant d’autres, sauf que ce jour-là, John Lennon décide de tourner la page. Pas symboliquement, pas en murmure : avec fracas, sur une scène étrangère, dans un stade canadien. En 24 heures, il monte un supergroupe de fortune, traverse l’Atlantique, joue un set fiévreux — et dans l’ombre de ce moment électrique, il signe mentalement la fin des Beatles. Le concert de la Toronto Rock and Roll Revival Festival ne fut pas seulement une performance live : ce fut, pour Lennon, l’acte fondateur de sa vie après les Fab Four. Voici l’histoire, fascinante et chaotique, de la naissance du Plastic Ono Band et de la mort non annoncée des Beatles.
Sommaire
- Une décision impulsive, mais pas sans fondement
- Le Plastic Ono Band : un nom, une urgence
- Sur scène : entre improvisation et révélation
- Un aveu d’adieu dans les coulisses
- L’acte fondateur d’un nouveau Lennon
- L’instant où tout bascule
Une décision impulsive, mais pas sans fondement
Lorsque Lennon appelle Klaus Voormann, son ami bassiste de longue date, il n’a pas de plan — à peine une idée. Il veut jouer à Toronto. Il veut faire quelque chose. Le groupe mythique dont il est encore officiellement membre n’est plus un terrain d’expression viable. Les tensions internes sont à leur comble. La magie est évaporée.
George Harrison refuse poliment l’invitation. Ringo est hors course. Paul McCartney, avec qui le dialogue se délite, n’est même pas évoqué. Lennon se tourne alors vers Eric Clapton, virtuose des six cordes, et Alan White, un jeune batteur talentueux qui rejoindra plus tard Yes. En une poignée d’appels et un vol transatlantique, la version initiale du Plastic Ono Band est née.
Le Plastic Ono Band : un nom, une urgence
Le nom « Plastic Ono Band » est plus une bannière qu’un groupe. Il incarne cette nouvelle ère où Yoko Ono et John Lennon veulent faire de l’art un acte immédiat, brut, non conditionné par les règles du marché ou les attentes du public. C’est une entité mouvante, expérimentale, sans membres fixes, sans hiérarchie — mais avec une vision : casser les codes, effacer les frontières entre musique, performance, art conceptuel et message politique.
Pour ce concert, pas de répétition. Les morceaux sont choisis sur le tas, dans l’avion : des standards rock’n’roll (Blue Suede Shoes, Money, Dizzy Miss Lizzy), une reprise de Yer Blues déjà jouée dans le Rock and Roll Circus de 1968, et deux compositions personnelles : Cold Turkey, tout juste écrite, et Give Peace a Chance, hymne pacifiste né en plein bed-in montréalais.
Sur scène : entre improvisation et révélation
Le 13 septembre 1969, devant les dizaines de milliers de spectateurs du Varsity Stadium de Toronto, Lennon monte sur scène… et vomit en coulisses. Le trac. L’angoisse. Les drogues. Tout cela à la fois. Malgré son statut de demi-dieu du rock, il n’a pas joué en dehors des Beatles en public, et cette fois, il est seul. Plus de parapluie collectif, plus de confort. Juste lui, sa guitare, sa voix — et la promesse d’un avenir incertain.
Klaus Voormann, qui se souviendra plus tard de cet épisode dans une interview à Guitar World, raconte un Lennon à la fois exalté et paniqué. « Il savait qu’il n’avait rien préparé. Il savait que ce n’était pas la meilleure idée. Mais il y avait aussi une joie, une envie d’être enfin libre. »
Le set est rugueux, hirsute, sincère. Le public ne comprend pas tout, surtout lorsqu’Ono clôt la performance par une pièce bruitiste de feedbacks et de cris qui préfigure Sonic Youth plus que Sgt. Pepper. Mais le choc est réel. Lennon vient de couper le cordon. Il ne le sait pas encore, mais il ne remontera plus jamais sur scène avec les Beatles.
Un aveu d’adieu dans les coulisses
Ce qui se passe à Toronto ne reste pas à Toronto. Lennon, dans l’avion qui le ramène, confie à Allen Klein — manager du groupe — qu’il quitte les Beatles. Il en parle également à Clapton, à Voormann. Il n’a pas encore rendu sa décision publique, mais pour lui, c’est acté. C’est fini.
Dans une interview donnée à Jann Wenner pour Rolling Stone en 1970, il revient sur ce moment : « Je leur ai dit dans l’avion que c’était fini. Je l’avais décidé avant même de partir. C’était mon moment. » Il envisage un temps de continuer avec Clapton et Voormann. Puis renonce. Il ne veut plus dépendre de quiconque.
Cette rupture, bien que tenue secrète quelques mois encore, scelle en réalité la fin du plus grand groupe du XXe siècle. L’album Abbey Road est déjà dans les bacs. Let It Be, lui, attend encore sa sortie. Mais l’âme des Beatles, elle, s’est envolée à Toronto.
L’acte fondateur d’un nouveau Lennon
Au-delà du contexte historique, le concert de Toronto marque aussi la naissance publique du Lennon post-Beatles. C’est le premier moment où il assume pleinement sa voix propre, loin du collectif. Il n’est plus l’un des quatre. Il est lui. Plus vulnérable, plus abrasif, plus politique. Le Lennon de Working Class Hero, de Mother, de God. Le Lennon qui se cherche encore mais qui sait désormais qu’il ne retournera pas en arrière.
Ce concert inaugure une décennie de radicalité, d’expérimentations, de cris. C’est un Lennon à vif, qui ne se protège plus derrière le masque du Beatle charmant. Il est désormais un homme en colère, un homme en quête, un homme libre.
L’instant où tout bascule
Avec le recul, il est troublant de constater à quel point cet épisode improvisé, monté en 24 heures, sans répétition, est devenu une césure majeure dans l’histoire de la musique moderne. Ce n’est ni Woodstock, ni Altamont, ni Monterey. C’est un moment discret, marginal — et pourtant central.
Car ce soir-là, sur une scène canadienne, un homme a osé dire non. Il a dit non à la perfection, à la pression, au mythe. Il a dit oui au risque, au chaos, à la vérité de l’instant. Il a dit oui à lui-même.
Et en faisant cela, il a écrit la première page de la fin. Pas seulement celle des Beatles. Mais celle d’un monde révolu, où la musique était encore synonyme d’innocence. John Lennon, ce soir-là, a pris congé de cette innocence — et nous a fait entrer, en musique, dans l’âge adulte.
