We Can Work It Out illustre à merveille la complémentarité de Lennon et McCartney : une dispute amoureuse devient une œuvre puissante, mêlant espoir et lucidité.
Dans l’histoire des Beatles, certaines chansons sont des confessions déguisées, des éclats d’intimité savamment mis en forme pour atteindre l’universel. We Can Work It Out, sorti en décembre 1965 en face double avec Day Tripper, appartient à cette catégorie rare. Ce n’est pas simplement un morceau pop entraînant – c’est un dialogue intérieur, né d’une tension amoureuse, magnifié par le contraste saisissant entre deux des plus grands compositeurs de leur temps : Paul McCartney et John Lennon. À travers cette chanson, ce sont non seulement deux visions de l’amour qui s’affrontent, mais deux philosophies de la vie.
Sommaire
- Un argument avec Jane Asher comme point de départ
- Lennon, le contrepoint existentiel
- Une illustration parfaite du duo Lennon–McCartney
- Enregistrement et réception
- Une chanson éminemment humaine
- Le dialogue comme clef
Un argument avec Jane Asher comme point de départ
Paul McCartney l’a souvent rappelé : We Can Work It Out est né dans la foulée d’une dispute avec sa compagne de l’époque, l’actrice Jane Asher. Comme souvent dans leur relation, marquée par des tempéraments forts et des trajectoires divergentes, une incompréhension avait éclaté. « Elle voulait une chose, moi une autre », confie Paul dans The Lyrics, son autobiographie lyrique publiée récemment. « Je voulais qu’elle comprenne mon point de vue, qu’elle m’écoute. »
Mais plutôt que de ruminer l’injustice perçue, McCartney canalise sa frustration dans la création. Il compose alors un début de chanson où l’optimisme reste maître : “We can work it out / Try to see it my way…” – un plaidoyer doux pour la communication et la réconciliation. Le ton est conciliant, presque naïf : on sent la volonté de dénouer, de ne pas laisser la fêlure s’élargir.
Ce recours instinctif à la musique comme médiateur de conflit est typique de McCartney. Pour lui, la chanson est un espace de paix, une possibilité d’harmoniser les tensions du réel.
Lennon, le contrepoint existentiel
Mais lorsque McCartney présente l’ébauche de la chanson à Lennon, le ton change brusquement. Là où Paul tente d’apaiser, John jette un éclair de lucidité tranchante. Il rédige un middle-eight (pont) qui va inverser le climat de l’œuvre : “Life is very short, and there’s no time / For fussing and fighting, my friend.”
C’est un rappel brutal à la finitude, à l’urgence. Pas de patience, pas de palabres inutiles : la vie est trop courte pour ces enfantillages. Cette phrase, cinglante, semble contredire le propos initial. Et pourtant, elle le complète. Car Lennon, dans son impétuosité, injecte à la chanson une gravité qui manquait. Il transforme un caprice amoureux en méditation existentielle.
« J’étais impatient », reconnaîtra-t-il plus tard dans une interview à Playboy en 1980. « Paul écrivait ‘On peut arranger ça’, moi je disais ‘La vie est trop courte’. » C’est dans cette tension que réside la force du morceau.
Une illustration parfaite du duo Lennon–McCartney
We Can Work It Out est l’une des illustrations les plus achevées du génie dual de Lennon et McCartney. Tout y est : la lumière et l’ombre, l’espoir et le doute, le lyrisme et la désillusion. C’est un morceau à deux voix, non seulement dans l’interprétation, mais dans la structure même de la composition. Il fonctionne comme une conversation, parfois harmonieuse, parfois discordante – comme leur relation.
Wilfred Mellers écrivait dès 1972 : « Des pôles opposés génèrent de l’électricité : entre John et Paul, les étincelles fusaient. » We Can Work It Out est littéralement cela : une étincelle née de la friction.
C’est aussi l’un des exemples où le crédit partagé Lennon–McCartney prend tout son sens. Ce n’est pas une simple convention contractuelle, mais une alchimie réelle. Même si chacun écrivait de plus en plus de son côté à cette époque, cette chanson reste profondément bicéphale.
Enregistrement et réception
Le morceau est enregistré en octobre 1965, durant les sessions de l’album Rubber Soul. Ce disque, charnière dans l’évolution des Beatles, marque un virage vers des textes plus personnels, plus mûrs. C’est aussi la période où le studio devient leur principal terrain d’expérimentation.
We Can Work It Out sort le 3 décembre 1965, le même jour que l’album, et rencontre un immense succès. Il devient le neuvième single consécutif des Beatles à se hisser au sommet des charts britanniques, et leur onzième numéro un aux États-Unis.
En 1971, Stevie Wonder en offre une reprise pleine de groove et de souplesse, qui permet au morceau de connaître une seconde vie dans un autre registre – preuve supplémentaire de sa malléabilité et de sa portée universelle.
Une chanson éminemment humaine
Au-delà de son succès commercial, We Can Work It Out touche par sa sincérité. Il ne s’agit pas d’un manifeste politique, ni d’un exercice de style. C’est une chanson profondément humaine, née d’un moment de fragilité personnelle, transformée par l’art.
McCartney confiera qu’il a souvent utilisé l’écriture comme moyen de sortir d’un malaise, de retrouver de la clarté : « Quand tu écris une chanson après une dispute, tu peux dire des choses que tu n’oserais pas dire directement. » C’est là toute la beauté de l’art : permettre de dire sans blesser, de révéler sans heurter.
Et c’est ce qui rend We Can Work It Out si intemporel. Quiconque a vécu une dispute amoureuse y retrouve un écho. Quiconque a tenté de recoller les morceaux après un conflit y perçoit une lueur d’espoir.
Le dialogue comme clef
Dans une époque où le consensus semble souvent hors de portée, We Can Work It Out conserve toute sa pertinence. Elle rappelle que les divergences peuvent se dire, que les désaccords n’empêchent pas la beauté. Lennon et McCartney, à travers leurs différences, ont bâti une œuvre qui dépasse leurs dissensions.
Et s’il ne reste plus aujourd’hui qu’un seul de leurs dialogues pour résumer cette dynamique, ce serait sans doute celui-ci. L’un dit : « Écoute-moi. » L’autre répond : « Fais vite, la vie est courte. » Et tous deux chantent, ensemble, l’art de continuer malgré tout.
