La relation unique entre John Lennon et Paul McCartney s’est brisée avec l’arrivée de Yoko Ono, redéfinissant les équilibres au sein des Beatles et marquant la fin d’un lien créatif mythique.
L’histoire des Beatles n’est pas simplement celle d’un groupe. C’est une fresque à quatre voix, tissée d’amitiés profondes, de rivalités silencieuses, de moments d’unité quasi mystique, puis de ruptures déchirantes. Au centre de cette épopée, le lien entre John Lennon et Paul McCartney tient lieu d’axe fondateur. Deux adolescents de Liverpool, unis par le feu sacré de la musique, devenus les architectes de la pop moderne. Mais ce lien, que d’aucuns comparaient à celui de frères, va peu à peu se déliter. Et pour John Lennon, la rencontre avec Yoko Ono marque un tournant décisif : le moment où Paul cesse d’être l’alter ego créatif, pour devenir, à ses yeux, un esprit fade et conventionnel.
Sommaire
- De la fusion à la fission : une amitié hors normes
- Yoko Ono, déclencheur d’un basculement
- Le deuil d’une fraternité
- Stuart Sutcliffe, la première âme sœur
- L’éclipse de Paul
- Une séparation fondatrice
De la fusion à la fission : une amitié hors normes
Au début des années 1960, Lennon et McCartney sont inséparables. Leur amitié est autant personnelle qu’artistique. Ils écrivent ensemble, chantent ensemble, se complètent comme deux faces d’une même pièce. Lennon, impulsif, acerbe, subversif. McCartney, mélodiste raffiné, bâtisseur de formes. Ensemble, ils forment une unité rare, l’une des plus fécondes de toute l’histoire musicale du XXe siècle. Cynthia Lennon, première épouse de John, ira jusqu’à dire qu’avec elle et Stuart Sutcliffe, Paul faisait partie du cercle intime restreint auquel John s’ouvrait véritablement.
Mais ce que peu voyaient à l’époque, c’est que cette complicité portait aussi en elle une forme de tension souterraine. McCartney était travailleur, rigoureux, souvent dominant en studio. Lennon, plus erratique, plus tourmenté, commençait à se sentir pris au piège. À partir de 1966, après l’arrêt des concerts, l’inquiétude grandit. Que faire maintenant ? Comment redéfinir leur art dans ce monde nouveau, intérieur, privé de scène ?
Yoko Ono, déclencheur d’un basculement
Hunter Davies, biographe et proche du groupe, rapporte dans son livre The Beatles un John Lennon au bord de la rupture existentielle à la fin des années 1960. Il le décrit, chez lui, apathique, assis des journées entières dans le silence, vidé par la machine Beatles. « Il était manifestement ennuyé d’être un Beatle, mais il ne savait pas quoi faire d’autre. »
C’est dans cet état de stagnation que surgit Yoko Ono. Artiste conceptuelle japonaise, radicale, singulière, elle propose un autre langage. Avec elle, Lennon entre dans une nouvelle sphère — émotionnelle, artistique, intellectuelle. « Enfin, il avait trouvé un esprit frère, même si très inhabituel », écrit Davies. L’effet est immédiat : Lennon est électrisé, revivifié.
Et dans ce nouvel élan, le regard qu’il porte sur McCartney change radicalement. Là où il voyait un compagnon de route, il ne voit plus qu’un musicien talentueux mais figé, conventionnel. « John réalisa soudainement que Paul, qui avait été son copain, son âme sœur, était en réalité aussi conventionnel que Cynthia », résume Davies avec cruauté. Pour Lennon, le projet Beatles devient un costume trop étroit. Il s’en éloigne physiquement, puis mentalement. Lorsqu’en 1969, McCartney propose un retour aux sources à travers une émission télévisée en direct, Lennon ne montre plus aucun intérêt.
Le deuil d’une fraternité
La déclaration la plus brutale arrive cette même année : Lennon annonce son départ du groupe. L’événement n’est pas encore public, mais il est irréversible. Le lien avec McCartney, longtemps tissé par la complicité musicale, se transforme en opposition. Les échanges téléphoniques tournent aux disputes. Les déclarations à la presse deviennent acides. McCartney, quelques années plus tard, avouera que certaines paroles de Yoko Ono à son égard comptent parmi les plus cruelles jamais entendues.
Mais derrière ces mots, se cache une blessure bien plus profonde : celle de la perte. Pour Lennon, Paul fut plus qu’un partenaire créatif : il fut un reflet, un miroir. Et ce miroir, brisé par le surgissement d’un amour fusionnel avec Yoko Ono, ne renverra plus jamais la même image.
Stuart Sutcliffe, la première âme sœur
Il est également frappant de constater que Lennon utilise le terme d’âme sœur non seulement pour Paul, mais aussi pour Stuart Sutcliffe, premier bassiste du groupe et compagnon de route lors de leurs débuts hambourgeois. La mort soudaine de Sutcliffe en 1962 le bouleverse profondément. Astrid Kirchherr, proche du groupe, racontera que Lennon entra alors dans une sorte de transe émotionnelle, riant et pleurant simultanément, incapable de contenir son chagrin.
Selon Yoko Ono elle-même, Stuart était omniprésent dans la mémoire de Lennon : « Il n’y a pas eu une période de notre vie où il n’a pas parlé souvent de lui. » Ce que John cherchait, c’était sans doute moins un partenaire artistique qu’un double intérieur, un être à la fois intime et insaisissable. Il l’avait trouvé en Stuart. Il le retrouvera en Yoko.
L’éclipse de Paul
Alors, que reste-t-il de Paul dans ce théâtre d’ombres ? Il est là, toujours brillant, toujours prolifique, mais déconnecté du cœur battant de Lennon. Leur relation ne meurt pas, elle se transforme. Elle passe de la fusion à la friction. Et même si, à la fin de leur vie, des gestes de réconciliation s’esquissent, il n’y aura plus jamais cette magie adolescente, ce miracle de deux voix chantant à l’unisson dans l’écho d’une cave de Liverpool.
Paul McCartney, de son côté, gardera toujours une forme de nostalgie pour cette période. Il confiera un jour, dans une interview : « Il y avait quelque chose de télépathique entre nous. Je savais exactement où il allait, il savait où j’étais. » Mais cette télépathie, qui fit la grandeur des Beatles, fut brisée par une vérité plus puissante encore : l’éveil de Lennon à lui-même.
Une séparation fondatrice
La rupture entre Lennon et McCartney ne peut se résumer à un conflit d’ego ou à une querelle artistique. Elle est d’abord le fruit d’une métamorphose intérieure. John Lennon, en rencontrant Yoko Ono, découvre une nouvelle forme d’amour, d’expression, de liberté. Et ce nouveau monde laisse peu de place à l’ancien.
Mais s’il tourne la page des Beatles, il ne la déchire pas. Dans les silences, les allusions, les lettres tardives, les entretiens, on devine que Paul restera toujours, d’une certaine manière, présent dans son univers mental. Non plus comme l’autre moitié du duo, mais comme le témoin d’un âge d’or révolu.
Et au fond, dans l’histoire tragique et splendide des Beatles, ce qui demeure, c’est cela : une amitié transfigurée, déformée par la gloire, recomposée par l’amour, mais jamais totalement effacée.
