Joan Baez raconte son expérience troublante en tournée avec les Beatles en 1964, entre admiration, désenchantement et regard critique sur la Beatlemania et ses excès.
Dans la mythologie de la pop, les routes de Joan Baez et des Beatles se croisent comme deux courants opposés d’un même fleuve. D’un côté, la folk singer californienne, prêtresse des droits civiques, figure angélique du Greenwich Village ; de l’autre, les quatre garçons dans le vent, portés par la frénésie adolescente et une popularité devenue incontrôlable dès les premiers mois de l’année 1964. Et pourtant, dans un coin reculé du Colorado, ces deux univers si distincts vont se heurter, se mêler, et livrer l’un des récits les plus étranges et révélateurs de l’ère beatlesienne : celui de Joan Baez, invitée surprise d’une tournée où le rêve vire parfois au cauchemar.
Sommaire
- Une rencontre fortuite au cœur du tumulte américain
- Les coulisses d’un mirage
- John Lennon, l’hôte embarrassé
- Un miroir déformant de leur époque
- Deux légendes, deux visions du monde
- Ce que Baez emportera avec elle
Une rencontre fortuite au cœur du tumulte américain
Lorsque Joan Baez croise pour la première fois le chemin des Beatles, elle vient à peine de boucler sa propre tournée américaine. Le folk, en cette année 1964, commence à s’embraser politiquement, porté par les promesses incandescentes de Dylan, par les rassemblements pour les droits civiques, et par cette aura de pureté artistique que Baez incarne si naturellement. Curieuse du phénomène Beatles, qu’elle voit d’abord comme une étrange vague pop envahissant la jeunesse, elle décide d’assister à l’un de leurs concerts dans l’État du Colorado.
Le choc est immédiat. Ce n’est pas un concert : c’est un raz-de-marée humain, une déferlante de cris, de larmes, de jeunes filles prêtes à tout pour effleurer le rêve beatlesque. Baez, pourtant habituée aux foules et aux engagements politiques, est sidérée. Lorsqu’un émissaire vient lui murmurer que le groupe souhaite la rencontrer, elle avoue sentir ses jambes se dérober. Car, malgré son prestige dans les cercles intellectuels et militants, elle sait qu’elle entre là dans une autre dimension : celle de l’hystérie pop mondiale.
Les coulisses d’un mirage
Le récit que Baez livrera plus tard de cette virée aux côtés des Beatles, notamment dans un entretien accordé à Rolling Stone en 1983, n’a rien de la bluette nostalgique. Il est au contraire d’une lucidité glaçante. Accueillie avec chaleur par le groupe – chaque membre prenant le temps de se présenter avec une politesse presque comique, tant leurs visages étaient déjà omniprésents dans les médias – elle est rapidement invitée à les accompagner sur les quatre dernières dates de leur tournée américaine.
Elle accepte, sans trop savoir ce qui l’attend. Ce qu’elle découvre alors est un monde clos, protégé par une armée de managers, de limousines et de jeunes femmes en attente. Dans une villa de Los Angeles, elle assiste à un étrange rituel : des dizaines de groupies patientent silencieusement dans des pièces sombres, vêtues avec soin, espérant être « choisies » par un membre du groupe pour passer la soirée – ou la nuit – à ses côtés. « Elles ne parlent pas, elles ne tricotent même pas », décrit Baez avec une ironie triste. « Elles attendent, comme dans un temple païen. »
Cette scène, digne d’un roman de Bret Easton Ellis avant l’heure, dévoile un pan obscur de la Beatlemania. Derrière l’énergie solaire des concerts, les blagues télévisées et les cris des fans, il y avait aussi une réalité crue : celle d’un système de consommation de l’idole, où les Beatles, encore jeunes hommes à peine sortis de l’adolescence, naviguaient entre éblouissement et désorientation.
John Lennon, l’hôte embarrassé
Si Joan Baez accepte de rester avec eux, c’est en partie par l’invitation de John Lennon lui-même. Celui-ci, sans doute par galanterie autant que par curiosité, lui propose une chambre d’ami dans sa suite. Là encore, la scène est digne d’un théâtre absurde : un lit gigantesque, des murs épais, une star qui rentre tard dans la nuit et tente, sans grande conviction, une approche maladroite. Baez raconte la scène avec un humour désarmant : « Il a commencé à me draguer, très mollement. »
Elle décline poliment, invoquant la fatigue. Lennon, dans un souffle typiquement scouse, lâche alors : « Oh, luvly! Quel soulagement ! Parce que, vois-tu, on pourrait dire que j’ai déjà été ‘fooked’ en bas. » L’épisode, cocasse et pathétique à la fois, se termine dans une forme de camaraderie bon enfant. Ils rient ensemble, puis s’endorment – et c’est peut-être cela, le vrai miracle de cette nuit étrange : deux figures majeures de la contre-culture, réunies dans un moment de vérité presque touchant.
Un miroir déformant de leur époque
Le témoignage de Joan Baez ne doit pas être lu comme un réquisitoire. Il est, avant tout, un miroir. Ce qu’elle décrit, ce n’est pas une faute morale : c’est un système, une mécanique où les êtres deviennent des icônes malgré eux. Les Beatles ne sont pas les seuls à se perdre dans ce jeu trouble. Mais ils en sont les plus emblématiques.
Pour Baez, issue d’un univers artistique où la musique est indissociable de l’engagement éthique, ce choc est profond. Elle reste fascinée par le talent des Beatles, par leur capacité à fédérer des foules entières autour d’un son nouveau. Mais elle comprend aussi qu’ils sont prisonniers d’une bulle où l’humain s’efface parfois derrière le fantasme.
Deux légendes, deux visions du monde
Ce qui frappe dans cette anecdote, c’est le contraste entre deux mythologies. D’un côté, celle de Joan Baez, muse ascétique du folk, militante de la non-violence, compagne de route de Martin Luther King. De l’autre, celle des Beatles, enfants d’une révolution musicale certes, mais aussi produits d’une industrie qui les dépasse.
L’universalité de leur succès les a parfois éloignés d’eux-mêmes. Baez, en les observant, comprend que la célébrité n’est pas un simple privilège : c’est une charge, un vertige. Et elle, forte de ses idéaux, choisit de rester en marge de cette spirale.
Ce que Baez emportera avec elle
Le récit de Joan Baez n’a rien perdu de sa force. Il éclaire une époque avec une rare sincérité. Il montre que, derrière les projecteurs, les disques d’or et les sourires complices, se cachait une tension permanente : celle entre l’authenticité et la machine à rêves.
Si elle garde de cette parenthèse un souvenir ambivalent, elle n’en renie pas pour autant la magie du moment. Elle a partagé des rires avec Lennon, observé de près l’ouragan Beatles, traversé l’envers du décor. Et peut-être est-ce là, pour une artiste comme elle, la plus grande des révélations : même les dieux du rock sont humains. Trop humains, parfois.
Dans cette rencontre improbable, ce choc des mondes, se lit toute la complexité des années 60. Une époque d’utopies, de contradictions, d’excès. Une époque où la musique était à la fois un moyen de fuir le réel… et de le révéler.
