En 1971, John Lennon règle ses comptes avec Paul McCartney dans la chanson How Do You Sleep?, chef-d’œuvre acide et douloureux, écrit dans l’après-séparation des Beatles.
En 1971, les Beatles ne sont plus. Les studios d’Abbey Road ont retrouvé leur silence, les harmonies se sont dissipées dans l’air du temps, et l’un des plus grands binômes créatifs de l’histoire de la musique s’est brisé, non sans bruit. Si leur séparation avait laissé place au soulagement chez certains membres, chez John Lennon, elle provoqua une onde de choc intérieure qu’il choisit de canaliser comme il l’a toujours fait : par la chanson. Mais cette fois, la muse n’était ni l’amour ni la paix. Elle s’appelait haine.
« I used my resentment against Paul […] to write a song. »
C’est en ces termes crus que John Lennon lui-même expliqua la genèse du morceau How Do You Sleep?, chanson phare — et polémique — de l’album Imagine. Sous ses apparats mélodiques feutrés et sa production léchée, ce morceau dissimule l’un des textes les plus acerbes que le rock ait jamais porté. Plus qu’un règlement de comptes, c’est un duel artistique à ciel ouvert, dont les balles ne sont pas en argent, mais en vers.
Sommaire
- Le divorce après le rêve : Lennon contre McCartney
- Une ballade de guerre
- Règlements de compte à Tittenhurst Park
- Quand la musique devient exutoire
- La réaction de McCartney : l’élégance du silence
- Une cicatrice partagée
- Héritage d’un duel créatif
Le divorce après le rêve : Lennon contre McCartney
L’après-Beatles est un terrain miné. Dès 1970, chacun entame une carrière solo, mais la séparation n’a pas fait taire les ressentiments. Paul McCartney, dans son album Ram, glisse une pique à peine voilée dans le morceau Too Many People : « Too many people preaching practices. » Une référence évidente au prosélytisme politique et spirituel de Lennon et Yoko Ono.
Paul le reconnaîtra plus tard :
« Il prêchait beaucoup, et ça m’agaçait un peu. […] C’était une manière détournée de dire : soyons raisonnables. »
Mais John Lennon n’est pas du genre à ignorer les sous-entendus. Il comprend immédiatement le message et décide de répondre — non pas par une interview, mais par une chanson frontale. Il choisit la B-side de Imagine, album pourtant porteur d’un idéal pacifique, pour signer sa vengeance en musique : How Do You Sleep?
Une ballade de guerre
À l’écoute, How Do You Sleep? séduit d’abord par son groove lent, sa production feutrée signée Phil Spector, et le jeu de guitare slide incandescent de George Harrison, dont la présence sur un morceau aussi incendiaire équivaut à une forme de légitimation implicite.
Mais ce sont les paroles qui en font un objet d’étude fascinant, et un projectile de haute précision :
« The only thing you done was ‘Yesterday’ / And since you’ve gone, you’re just ‘Another Day’. »
La première ligne vise le joyau de McCartney — Yesterday — qu’il réduit à l’unique fait d’arme de son ancien partenaire. La seconde détourne le titre du single solo de Paul — Another Day — en une insulte déguisée. Lennon, plus loin, ose même un clin d’œil cynique au complot « Paul is dead », suggérant que ceux qui le croyaient mort n’avaient peut-être pas tout à fait tort…
Règlements de compte à Tittenhurst Park
Le morceau est enregistré à l’été 1971 dans les studios du manoir de Lennon, Tittenhurst Park, dans un climat que plusieurs témoins qualifient de « féroce mais rieur ». L’écriture se fait en temps réel, en studio, avec l’aide de Yoko Ono et du très influent manager Allen Klein, dont l’ombre plane lourdement sur la discorde.
L’une des lignes les plus cruelles du texte initial — “You probably pinched that bitch anyway” — est heureusement écartée à la demande de Klein, pour éviter un procès en diffamation. Mais l’esprit du morceau reste limpide : Lennon crache son venin, déguisé en musique.
Ringo Starr, présent lors de l’enregistrement, tente à plusieurs reprises de calmer le jeu. Selon le journaliste et éditeur Felix Dennis, Ringo aurait dit :
« That’s enough, John. »
Mais Lennon, galvanisé, continue. Il est dans une logique de catharsis, d’exorcisme.
Quand la musique devient exutoire
Lennon expliquera plus tard que ce morceau n’est pas une haine viscérale mais une forme de « sibling rivalry » — une rivalité fraternelle.
« Ce n’était pas une vendetta. Je me servais simplement de ce que je ressentais. »
De la même manière qu’il avait utilisé le sevrage à l’héroïne pour écrire Cold Turkey, il transforme ici la blessure d’amitié en matière artistique brute. Il dira dans All We Are Saying :
« C’était comme Dylan avec Like A Rolling Stone. On utilise quelqu’un comme objet pour créer. »
Mais au fond, Lennon le savait : cette chanson ne ferait pas seulement mal à Paul. Elle ferait mal à lui aussi, car How Do You Sleep?, c’est l’histoire d’un amour déchu — pas seulement celle d’un duo brisé.
La réaction de McCartney : l’élégance du silence
Face à cette charge, Paul McCartney fait un choix rare en rock : il se tait. Il ne contre-attaque pas. Il ne répond pas dans la presse. Il compose, en silence, une réponse douce-amère : Dear Friend, sur l’album Wild Life (Wings), sorte de main tendue, où il écrit : « Are you afraid, or is it true? »
Il confiera des années plus tard :
« J’étais content de ne pas avoir réagi. Aujourd’hui encore, je suis soulagé de ne pas avoir ça sur la conscience. »
McCartney comprend que la colère de Lennon n’est pas entièrement dirigée contre lui, mais aussi contre lui-même, contre le mythe, contre la fin d’un rêve. Et il choisit l’amour comme réponse au ressentiment.
« J’excuse toujours John, parce que je l’aimais. […] Même quand c’est moi qu’il attaque, je me dis : “Ne le critiquez pas.” »
Une cicatrice partagée
Au fil des années, Lennon adoucira ses propos. Dans les interviews de la fin des années 1970, il reconnaît que la chanson est autant une introspection qu’une attaque. Dans le film Imagine, il affirme : « Ce n’était pas vraiment contre Paul. J’étais en colère, oui, mais je parlais aussi de moi. »
L’ultime réconciliation aura lieu en 1974. Lennon et McCartney reprennent contact, discutent de leurs enfants, de cuisine, de banalités. La tension retombe. Leur dernière rencontre, en avril 1976, se fait dans la tendresse et la complicité retrouvée, loin des studios et des rancunes.
Héritage d’un duel créatif
How Do You Sleep? reste aujourd’hui un cas d’école. D’un point de vue artistique, c’est un chef-d’œuvre de construction : les arrangements de cordes, la structure rythmique, la guitare de Harrison, tout concourt à une tension maîtrisée. C’est aussi un témoignage brutal d’une rupture entre deux âmes liées à jamais.
Mais c’est surtout une chanson qui révèle la puissance émotionnelle de la musique : son pouvoir de vengeance, de consolation, d’expression brute. Lennon y est cruel, mais il y est vrai. Et cette vérité, fût-elle douloureuse, est aussi ce qui fait de lui un artiste éternel.
En définitive, How Do You Sleep? n’est pas qu’un tir contre McCartney. C’est le cri d’un homme blessé, qui cherche dans la musique un moyen de survivre à la fin d’une fraternité. Et si elle a laissé des traces, elle a aussi permis à chacun d’avancer. Lennon l’a dit :
« Ce qui compte, ce n’est pas ce que pensent les commentateurs, c’est ce que Paul et moi ressentons. Et entre lui et moi, ça allait. »
Alors on écoute. Et on comprend.
